Pour une fois comme chaque soir

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Finaliste
Jury

Écrire, pour parler un peu de soi, pour raconter surtout les autres, pour accrocher sa mémoire aux histoires...

Image de Grand Prix - Automne 2018
Image de Nouvelles
Il émerge, essoufflé, de la gueule du métro, comme chaque soir.
Comme chaque soir, il est en retard.
Il ne conçoit pas de pouvoir attendre que le feu passe vert pour traverser.
Comme chaque soir, il ne répond que d'un bravache haussement d'épaules au concert de klaxons qu'il déclenche, dans l'élan qui le porte vers le trottoir d'en face.
Il est en retard et il force l'allure.
Il jure intérieurement en pensant qu'il a oublié une note à rédiger, un colis à récupérer, un appel à passer, un message à passer, le pain à acheter, une idée à noter, un hôtel à réserver.
Comme chaque soir, il remonte à contre-courant la dense vague de ces autres passants, qui se pressent à sa rencontre en une poussée de marée inversée.
Eux aussi en retard.
Comme chaque soir.

Dans son sillage, on se retourne ; des bousculés, des dépassés, des sourcilleux.
Des impassibles, des énervés, des fatigués.
Parfois même quelques interloqués aux sourcils arcboutés.
Comme chaque soir, il tend à atteindre le halo de lumière dorée au centre duquel il ne sera question que de leçons à réviser, de chemises bien repassées, de bagarres de cours de récré, de rendez-vous à raconter, de menus à anticiper, de résultats à commenter, de longs week-ends à réserver, de il-est-tard-file-te-coucher, de qu-as-tu-fait-de-ta-journée.
Comme chaque soir, puisqu'il est en retard, il fouille, dès l'angle du boulevard, sa poche gauche et serre le poing sur une clé prête à dégainer. Il se rappelle de ne pas oublier de ne pas tourner au troisième feu ; les travaux de la rue Monceau ne sont toujours pas terminés.
Il est en retard.
Comme chaque soir.

Ce n'est qu'arrivé à la deuxième intersection que, ce soir, pour une fois, son élan s'est grippé.
Il a marqué le pas et froncé les sourcils ; il a levé les yeux, ce soir, pour regarder la rue.
Ce soir, pour une fois, il s'est même retourné.
Sa voiture n'est pas là où, il en est certain, il l'a garée ce matin.
Soudainement perplexe, il s'énerve, s'échauffe, se fâche, s'interroge, s'agite et fulmine.
Tel un sémaphore, il se dresse et pivote sur lui-même.
Il hausse le menton, il soulève les talons.
Il presse par saccades sur la clé dans sa poche.
Il se remémore, encore et à nouveau, son aller du matin ; les escaliers dévalés, le parking bondé, le sac du goûter, les parapluies trempés, le cadet chagriné, le portail verrouillé, la longue enveloppe à poster,  la grande à embrasser. Même le dossier oublié sur le siège passager ; il l'a ressassé durant toute la journée.                    
Il inspire lentement pour tenter de comprendre.
Il bataille vaillamment puis se rend lentement à l'inconcevable : de toutes ces voitures alignées-là, aucune ne ressemble à la sienne.
Vaincu par l'évidence, il cesse ses manœuvres.
Ses épaules s'affaissent.
Ce soir, pour une fois, il revient sur ses pas.
Ce soir, pour une fois, il se résout à refaire le chemin à l'envers.
 
Pourquoi justement ce soir ?
Il est déjà si en retard…

A quelques mètres du bout de la rue, la fatigue le rattrape.
Il passe la main sur son visage et, pris d'une immense lassitude, vient s'asseoir sous le toit de tôle de l'abribus.
Le banc est raide et dur ; il adosse sa nuque à la paroi de verre glacée.              
Au-dessus de sa tête, la pluie froide claque sèchement en d'arythmiques mélopées.
Dans les lueurs de phares intermittents, il suit des yeux les rigoles qui se divisent puis se rassemblent au gré des fissures de l'asphalte.
Il les envie de savoir se faufiler entre les plus improbables obstacles.
Il les jalouse de n'avoir qu'à se laisser glisser, unifiées, agglomérées, vers l'aval, sans rien avoir à décider.

Il farfouille dans sa veste à la recherche de son téléphone.
Pour prévenir qu'il n'arrivera jamais à temps pour…
Le moteur du bus qui vient d'arriver gronde face à lui.
Trois personnes montent, quatre descendent.
Il suspend son geste, le temps que le silence revienne.
Sa main retombe vers son genou.
Il se surprend à patienter.
Dans un hoquet brutal, le rugissement du moteur s'emballe et puis décroit.
Un silence relatif s'installe.

Prochain bus dans 11 minutes

Cela faisait des années qu'il ne s'était assis ainsi à l'arrêt d'un autobus.
Dès qu'il avait pu, il s'était acheté sa première voiture.
Pour éviter le commun des transports. La foule aveugle, pressante, bruyante des heures de pointe. Les longs couloirs déserts ponctués de néons blafards et crus de fin de soirée.
Il a immédiatement préféré le cocon de son habitacle, le confort de sa carapace. Tout un petit univers qu'il peut scrupuleusement et unilatéralement ordonner.
Pour rien au monde il ne renoncerait au soulagement que provoque en lui cette sensation de maîtriser, à chaque instant, la trajectoire qu'il choisit de suivre.
Même s'il répète, au final, chaque jour, le même ballet bien réglé.

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Ligne 46. Justement celle où se succèdent des voyageurs chargés de valises, bercés d'accents entremêlés, enrobés de senteurs d'ailleurs. A quelques encablures à peine de l'aéroport. La coïncidence est bien trop insolente pour que ce ne soit qu'un simple hasard.
La folle envie d'improviser le rattrape soudain. Il la connaît si bien. Tapie en lui en lui depuis des lustres, il la surveille du coin de l'œil. Comme une vieille amie que l'on connaît trop bien pour ne pas s'en méfier. Il croyait l'avoir dominée, domptée, dressée. Réduite à peau de chagrin dans le carcan de ces habitudes inlassablement répétées auxquelles il s'est astreint tout au long des années. Trompé par son silence et son apathie, il avait failli l'oublier. Elle n'attendait que le plus propice instant pour resurgir subitement.
Il est fatigué de lutter.
Contre la peur, contre l'ennui.
Si, pour une fois, il s'abandonnait ?
Si  enfin, pour une fois, il se laissait aller à ne plus rien anticiper ?

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Pour une fois, il arriverait posément sous l'immense verrière.
Campé face au tableau des départs, il ne chercherait pas, pour une fois, une ligne en particulier.
Il fermerait les yeux compterait jusqu'à dix et choisirait la première des villes qui lui apparaîtrait lorsqu'il les rouvrirait.
L'embarquement serait rapide.
Nul bagage à enregistrer.
Absolument rien à déclarer.

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Pour une fois, il partirait sans horaire, ni repère.
Il voyagerait seul.
Sans aucun linge de rechange.
Sans même un livre pour s'endormir.
Pour une fois, arrivé là-bas, il pourrait souverainement décréter si le ciel est clément, s'il fait déjà trop chaud, si la rue est bruyante, si les tours sont d'acier, si les fontaines bruissent, si le thé est amer, si les vagues ont dansé, si les couleurs lui parlent, s'il a trop mal aux pieds, s'il est temps de rentrer.

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Pour une fois, il s'accorderait l'inouïe impudence de courir vers le large, de couper un virage, de rendre ces regards, de sortir les bras nus, de prendre la plus belle part, de rire sans retenue, de penser à l'envers, de songer à son père.
De croiser d'autres fers, de goûter d'autres mots, de lire d'autres langages, de sauter d'autres gués, de frôler d'autres lignes, de danser d'autres pas, d'oser d'autres détours.

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Une brusque vibration sur son genou le fait sursauter.
 Il regarde sans bien comprendre l'écran où clignote le message qu'il vient de recevoir.
« Je suis passée prendre la voiture. Tu avais oublié que la mienne est en révision. La borne de taxis est au N°12. Je m'occupe du cours de danse pour que tu ne rentres pas trop tard. »

Le moteur du bus qui vient d'arriver gronde face à lui.
Trois personnes montent, quatre descendent.

Il se lève et se met en marche.
 
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