Miettes

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Le fameux chassé-croisé des aéroports, et là, au milieu, Édouard qui pousse son chariot de nettoyage. Un air d'évasion et d'exotisme, une

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Ce que je fais aujourd’hui est-il important? Bien sûr puisque j’y consacre une journée de ma vie... et en écrit parfois le récit  [+]

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Un jeune homme avec un bouquet de fleurs essuie une main moite sur son pantalon ; une famille bruyante arbore une banderole ; un couple de petits vieux aux yeux tristes se tient par la main; une femme élégante, dont le parfum sucré n’arrive pas à masquer l’odeur de cigarette, pianote fébrilement sur son téléphone ; un groupe d’amis aux t-shirts identiques, joyeusement éméchés, répètent une chorégraphie... Cette pause déjeuner s’annonce excellente. 
Quatre heures qu’il attend ce moment. Édouard pousse son chariot grinçant le long de son panel du jour. Il va s’asseoir sur le banc situé juste à côté de la porte 4, la sortie des vols internationaux de Roissy où il déjeune tous les jours. En sortant son Tupperware, son passeport tombe au sol et s’ouvre sur le seul tampon présent. Édouard se penche pour le ramasser et regarde ce cachet officiel – cinq ans déjà –, il referme le document et le range dans son sac. Il ôte le couvercle de sa boîte plastique et prend l’empanada chilienne faite maison à pleine main. Il faut qu’il fasse attention à ne pas mettre trop de miettes par terre sinon son chef va l’engueuler, prétendant que le nettoyage a mal été fait ! Un comble vu que c’est Édouard qui nettoie ! D’ailleurs faudra qu’il dise à son chef qu’il a mal dosé le produit aujourd’hui. Ça sent le détergeant à plein nez ! Les gens qui arrivent de l’extérieur par les grandes portes tournantes froncent le nez et se bouchent les narines de mécontentement ! 
Tacata-cata-cata-cata, le grand tableau d’affichage se met en route, tout le monde tourne la tête à gauche : ont-ils enfin atterri, ces avions qui transportent les attendus ?!
Ça y est, les premières personnes sortent, certaines poussant des chariots devenus invisibles derrière la montagne de bagages transportés et d’autres tirant de légères valises sur roulettes. Le bal des émotions va bientôt commencer. Édouard ne se lasse pas de ces miettes de vie qu’il observe depuis son banc.
« Tu le vois, tu le vois ? » hurlent des petites filles, les amis se mettent en ligne, le jeune homme se dresse sur la pointe des pieds pour mieux voir, les petits vieux se collent l’un contre l’autre, Madame continue de pianoter.
Les chauffeurs de taxi font à présent leur apparition et s’installent tranquillement au bout de la file. Ils arrivent toujours en dernier. Ils n’ont pas l’impatience des retrouvailles, eux ! Édouard sourit, son nom apparaît en grand sur l’écriteau que tient un des chauffeurs. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Edouardo Gonzalez, c’est un peu comme Laurent Dupont en France : très commun au Chili. Édouard Gonzale, lui, a eu l’occasion de perdre un O et un Z il y a vingt ans, lors de sa naturalisation. Avec ces deux lettres, il a également perdu un peu de son pays natal, mais il a gagné en tranquillité. Il a un nom français, des amis français, une femme française, un petit pavillon de banlieue française ; il rêve même en français. Le Chili, c’est un souvenir lointain, une nostalgie. La dernière fois qu’il est rentré c’était pour la mort du grand-père, El Abuelo, il y a cinq ans. Ce boulot d’homme d’entretien paye les factures mais malheureusement pas les voyages. Des voyages, il en a fait justement avec l’Abuelo. D’Ariqua à la frontière péruvienne, à Ushuaïa à la frontière avec l’Argentine, des kilomètres passés à côté del Abuelo puis de son Padre ; dans la famille Gonzalez, on est camionneur de père en fils. Ça lui a donné le goût des voyages mais aussi une envie de stabilité, d’immobilité même. C’est peut-être pour ça qu’il a pris ce job à l’aéroport. Il voyage depuis son banc, en regardant des inconnus qui partent et qui arrivent.
Le groupe d’amis vient de repérer le fiancé ; ils branchent la musique et se mettent à danser dès qu’il passe les portes de sortie. Pas mal ce qu’ils ont préparé ! En tout cas, le fiancé, bouche bée, n’en croit pas ses yeux. Le spectacle fini, il se jette sur eux pour les embrasser et les féliciter, sous les applaudissements fournis de la foule présente ; ils ont même réussi à ce que Madame lève les yeux de son téléphone et esquisse un sourire. Le petit groupe s’éloigne ; les festivités de cet enterrement de vie de garçon ne font sans doute que commencer ! 
Édouard mord à pleines dents dans son empanada. Quelques miettes tombent au sol. Hmmm, elles sont bien réussies cette semaine. Il les prépare lui-même pendant ses jours de congé en suivant scrupuleusement la recette de la Madre, puis s’en décongèle une chaque jour. Sa femme a bien proposé, dans le passé, de lui préparer un des bons petits plats français qu’elle cuisine divinement. Mais il a refusé. Son déjeuner chilien c’est sacré. Ce petit chausson à la viande et aux épices c’est finalement le seul petit bout de son pays natal qu’il a choisi de garder. Il aime revivre à chaque pause déjeuner ses émotions d’enfant, quand il était dans le camion, assis sur la banquette, à regarder le paysage et la vie des autres défiler par la fenêtre, en mangeant une empanada achetée à un vendeur le long de la route. D’ailleurs, ça avait été longtemps son rêve ; devenir marchand ambulant d’empanadas ! Au grand désespoir del Abuelo et du Padre qui le voulaient camionneur, bien sûr. Au final, il avait déçu tout le monde, lui en premier. Il était homme d’entretien et mangeur immobile d’empanada, sur son banc de la porte 4. Un mouvement dans le panel du jour d’ailleurs : le jeune homme aux fleurs s’approche de la rambarde. Il a dû repérer sa bien-aimée. Bizarre, il n’y a pas de jeune femme seule dans la foule qui débarque. Un homme, bras dessus bras dessous avec une femme plus âgée, se dirige vers lui. Drôle de couple. L’homme est élégant. Il sourit en s’approchant du jeune homme. Il se détache de la femme et enlace le jeune homme. Ils s’embrassent, subrepticement, du bout des lèvres, puis se tournent vers la femme qui fait semblant de s’affairer dans son sac à main. Quelques mots, des sourires tendus et voilà le jeune homme qui offre enfin les fleurs qu’il a mis des heures à choisir. Elle les prend, les sent, sourit plus franchement ; il tend sa main, elle tend la sienne puis finalement hausse les épaules et ouvre en grand ses bras. Le jeune homme s’y précipite ! La première rencontre s’est bien passée ! 
Comment sa Madre aurait-elle réagi s’il avait ramené un homme ! Déjà qu’une Française ça avait été compliqué. Faut dire, tout était allé très vite et surtout très loin. Édouard avait rencontré Sophie il y a vingt ans. C’est lui qui conduisait le camion alors ; eh oui, il n’avait pas pu aller contre les traditions. 
Il avait pris Sophie et son amie Chloé en stop au Pérou. Il devait juste leur faire passer la frontière, une balade de cinquante kilomètres en somme, qui s’était transformée en road trip de quinze jours. Après deux mille cinq cents kilomètres de poussières, de bosses et de creux, il était tombé amoureux de Sophie et des autoroutes françaises qu’elle lui avait décrites. Elle était commerciale et passait donc beaucoup de temps sur les routes. Il avait tout de suite adoré la passion qu’elle mettait dans tout ce qu’elle entreprenait. Ils se comprenaient à demi-mots. Il sentait qu’avec elle, il pourrait échapper à cette satanée tradition familiale. Les routes chiliennes, il les connaissait par cœur. Elles n’avaient plus rien à lui apprendre. Alors en additionnant leurs maigres économies, lui et Sophie s’étaient mariés et étaient allés s’installer à Paris. Le départ avait été douloureux. Toute sa famille était venue à l’aéroport et il avait fallu du temps pour qu’il cesse de pleurer à chaque fois qu’il repensait à ce moment. Parents et grands-parents groupés les uns contre les autres, les au revoir de la main, les regards tristes, les sanglots dans les voix de ses jeunes frères et sœurs qui lui criaient « Hasta luego Edouardo, vuelve pronto ! ». Il ne les avait pas écoutés et il n’était pas revenu vite.
Le temps d’obtenir sa naturalisation et donc son permis de conduire, il avait dû trouver un petit boulot. C’est là qu’il avait découvert Roissy-Charles-de-Gaulle, ses départs et ses arrivées. À sa carrière toute tracée de camionneur, il avait préféré celle de nettoyeur. C’était plus calme, plus propre, moins solitaire et puis il avait quand même son petit chariot à conduire. 
La femme, maintenant le téléphone à l’oreille, passe à côté de son chariot. Elle est suivie à dix mètres par un homme qui est au téléphone également. Ils n’ont pas échangé un mot ni un geste de tendresse, juste un regard, un bras levé et un claquement de doigts. Ces deux-là n’ont plus rien à se dire, mais ils se connaissent assez pour s’ignorer tranquillement, officiellement. Édouard s’appuie confortablement sur le dossier du banc et les suit du regard lorsqu’ils sortent du hall et montent chacun de leur côté dans une Mercedes, tous deux concentrés dans leur conversation avec l’ailleurs. Il la connaît bien cette indifférence ; ça fait longtemps que sa relation amoureuse avec Sophie s’est transformée. Ça a tout d’abord évolué vers l’amitié, puis vers l’affection ; ont fait suite la sympathie, un léger ennui, parfois un discret mépris, puis finalement ils ont glissé vers une douce indifférence. Il ne se souvient même plus la dernière fois qu’ils ont fait l’amour. Comment en sont-ils arrivés là ? Où se sont échappés leurs rêves de famille nombreuse, de camion, de road trip, de Chili même ? Veulent-ils, peuvent-ils encore les rattraper ? 
Édouard, songeur, nettoie un grain de maqui sur son pantalon avant de le croquer. Le goût sucré du raisin chilien le calme. C’est son dessert favori. Il en croque un deuxième, puis un troisième, en regardant les grands vantaux de la porte d’entrée tourner inlassablement.
— Edouardo Gonzalez, Edouardo Gonzalez.
Le chauffeur de taxi s’approche d’Édouard et lui glisse sa pancarte sous le nez.
— Edouardo Gonzalez ?
— Si, euh pardon, oui ?
— Ben vous pouvez pas répondre ? Ça fait cinq minutes que je m’égosille !
— Ce n’est pas moi que vous recherchez.
— Vous vous appelez Edouardo Gonzalez, oui ou non ?
— Oui.
— Alors en voiture bonhomme, j’ai pas toute la journée moi !
— Mais vous m’emmenez où ?
— Au terminal E.
— Pour quoi faire ?
— Ben qu’est-ce que vous voulez faire dans un terminal ? 
Le taxi file, le conducteur ronchonne : « On est vraiment fissa pour le temps, vous ne m’avez pas l’air bien rapide, préparez donc votre passeport, enlevez montre, ceinture et chaussures. Pas de monnaie dans vos poches au moins ? Sinon mettez-la dans les pompes ou laissez-la moi en pourboire, tiens. »
Édouard ne comprend pas bien ce qui lui arrive mais il s’exécute. Le chauffeur ouvre la portière. Une femme l’interpelle :
— Señor Gonzalez ?
— Oui.
Elle part en courant en direction d’une porte blanche. Édouard sait qu’il doit la suivre. Il se met à courir, tenant d’une main son pantalon et de l’autre ses chaussures où il a glissé le reste de ses affaires. Il passe vite une sorte de portique et le voilà installé dans un avion. Écran noir ; devant une gigantesque porte, il voit le chiffre 4, entend de petites voix crier : « Tu le vois, tu le vois ? ».
Des portes s’ouvrent ; des parents, ses frères et sœurs l’acclament. Il y a des enfants qu’il ne connaît pas ; ils arborent une banderole « Bienvenido Edouardo ».
Ils l’embrassent, ils lui tapent dans le dos ; il exulte. Comme sa famille lui a manqué ! 
Une petite voix vient lui dire :
— Et nous, tu ne nous embrasses pas ?
L’Abuelo et l’Abuela sont là ; ils se tiennent la main, amoureux aux yeux tristes. Il s’approche, les enlace tous les deux, pose son front contre celui de son grand-père et pleure à chaudes larmes. Des larmes silencieuses, des larmes douces.
Soudain, on lui secoue l’épaule :
— Édouard, Édouard.
Il se retourne et manque de tomber de son banc.
— Putain Édouard mais qu’est-ce que tu fous ? Ton hall est dégueulasse ! Regarde y’a des miettes et du raisin partout par terre ! Qu’est-ce que t’attends exactement pour te mettre au boulot ? Édouard, tu m’entends ? Allez mais bouge-toi !
Édouard se redresse, essuie le coin de ses yeux et regarde son chef, hagard. Il ramasse ses affaires et se place derrière son petit chariot. Il s’apprête à s’excuser et à retourner travailler quand il entend un appel.
« L’embarquement du vol 7924 pour Santiago du Chili est ouvert porte 23, terminal E. » 
Édouard regarde son petit chariot de nettoyage, ses miettes d’empanada au sol ; il croque un grain de maqui qu’il a gardé dans sa main et répond :
— Edouardo, je m’appelle Edouardo, et tu as raison, j’ai assez attendu sans bouger. J’ai des rêves à rattraper.

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