Maudit

il y a
13 min
157
lectures
8
En compétition

Auteure depuis de nombreuses années, j'écris pour les livres et les jeux. Passionnée de jeux de rôles, littérature SFFF, jeux vidéo, BD et séries. J’arrive tout de même à trouver un peu de  [+]

Image de Été 2020

Le roi marchait de long en large à travers l’antichambre, ses pas étouffés par l’épais tapis. Il portait la barbe grisonnante, mais bien rasée, de petites rides lui entouraient les yeux qu’il avait soucieux. Il avait renvoyé ses différents conseillers et courtisans depuis des heures, préférant attendre seul que le moment arrive enfin. Un serviteur lui avait amené de quoi se restaurer, mais il avait délaissé le plateau ainsi que son pichet de vin sur la desserte, il était trop anxieux. L’avenir du royaume de Rinsar dépendait de ce qu’il se déroulait dans la pièce adjacente. Avait-ce été si long la précédente fois ? se demanda Théodran en se frottant le front à la recherche d’un souvenir qui remontait à une dizaine d’années. Il n’en était pas sûr. Il se souvenait de sa déception lorsque l’accoucheuse était venue lui annoncer qu’il s’agissait d’une fille. Tous ses espoirs s’étaient écroulés, puis les années passant, le roi s’était fait une raison, la reine n’aurait pas d’autre héritier. Alors la princesse Aélis avait débuté son enseignement pour succéder à son père sur le trône du Rinsar. Et voici que neuf mois plus tôt, la merveilleuse nouvelle de la reine portant à nouveau la vie en son sein était tombée. Cela faisait désormais autant de temps que Théodran se rongeait les sangs sur la santé de sa fragile femme et sur le sexe du bébé. Neuf longs mois qu’il ne dormait plus vraiment, qu’il s’inquiétait dès que la reine attrapait un rhume. Même si Théodran aimait beaucoup la princesse et qu’il avait veillé personnellement à lui apporter toutes les chances pour apprendre du mieux possible à régner, la place d’une femme n’était tout de même pas sur le trône. Les terres du Rinsar étaient entourées par quatre royaumes qui louchaient tous sur leurs carrières. La fortune de la famille Isber s’était faite grâce à ces pierres, car son peuple avait développé d’énormes talents de bâtisseurs et de sculpteurs faisant la renommée du Roc, surnom qui était donné au royaume de Théodran. Les plus grands seigneurs leur commandaient des statues à l’effigie de Shebcir, le Dieu Vengeur. Le roi était sûr que son royaume tomberait dans la guerre dès la nouvelle de sa mort. Les souverains voisins n’hésiteraient pas un instant à conquérir un trône tenu par une reine seule, si forte soit sa fille. Le roi fut interrompu dans ses pensées par l’arrivée dans la pièce de son Murmure. Il comprit immédiatement à son expression que quelque chose n’allait pas. Le conseiller affichait une mine sombre là où il aurait dû se réjouir si le bébé avait été un fils.
— Et bien, parle donc, Arembert, ne me fais pas plus languir. Il n’a pas survécu ?
Le Murmure bedonnant arborait la broche de son ordre sur le col de sa tunique, les trois visages, celui qui voit, celui qui entend et celui qui murmure. Derrière chaque monarque se cachait un Murmure, car leur ordre était puissant et leurs conseils avisés. Arembert hésita quelques instants avant de prendre une inspiration et d’entrer tout à fait dans l’antichambre. Il referma soigneusement la porte derrière lui, non sans que le roi n’ait le temps d’entendre un sanglot traverser l’espace le séparant de sa femme. Il fit un pas en avant, mais fut stoppé par la main du conseiller.
— Votre Majesté, je dois vous prévenir. Avant que vous ne franchissiez cette porte, sachez que votre fils est en pleine santé…
Théodran poussa un soupir de satisfaction en entendant qu’il s’agissait d’un garçon et qu’il était vivant. Il ne lui en fallut pas plus pour pousser le Murmure et forcer le passage jusqu’à la chambre. Il ne prêta pas attention à la protestation d’Arembert. En entrant, l’homme fut assailli par l’odeur de sang et de transpiration. La pièce était simplement éclairée de chandelles et de la lumière du feu brûlant dans l’âtre de la cheminée. Toutes les tentures des fenêtres étaient fermées pour préserver l’enfant du mauvais œil. La guérisseuse se tenait dans un coin près d’une table, nettoyant ses ustensiles dans une bassine, son dos voûté lui tournait le dos. Théodran jeta un regard vers sa femme dans le lit, elle pleurait à chaudes larmes, aucun enfant ne se trouvait contre son sein. Il fronça les sourcils et tourna de nouveau la tête vers la vieille femme. Il fut sur elle en trois grandes enjambées.
— Mon Roi, je vous en prie, sanglota sa femme en tendant ses bras fins dans sa direction.
Théodran fut tenté d’accourir vers elle, mais il devait comprendre ce qu’il se passait avec son fils. La guérisseuse ne s’était toujours pas tournée vers lui. Il lui empoigna l’épaule et la força à se décaler. Le roi vit alors un vigoureux bébé s’agiter entre les mains expertes de la femme, il sentit son cœur fondre. Le bébé gazouillait tandis que la vieille femme le baignait pour le nettoyer de l’accouchement. Il vérifia le sexe. Rassuré, Théodran laissa l’accoucheuse à son travail et revint vers sa femme un grand sourire aux lèvres. Il s’approcha du lit à baldaquin, s’assit sur le bord et prit son épouse tendrement dans ses bras. La reine continuait d’émettre de longs sanglots déchirants.
— Ma Reine, rassurez-vous, vous faites de moi un homme comblé. Vous avez bien travaillé, notre fils est magnifique et plein de vie. Il fera un grand roi, je le sens déjà. Je vois comme l’accouchement vous a fatigué, mais ne pleurez plus, vous pouvez dormir à présent. Je vais faire venir une nourrice. Ne vous inquiétez plus.
— N’avez-vous donc rien vu ? lui demanda la reine entre deux pleurs.
Le roi écarta quelque peu sa femme pour la regarder en face. Malgré l’âge, elle était encore très belle avec ses longs cheveux roux lui tombant le long du visage, ses taches de rousseurs et ce petit nez retroussé qu’elle avait légué à leur fille. Il plongea son regard dans celui de la reine attendant une explication qui tarda quelque peu.
— Mon aimé, notre fils est… maudit.
Le roi sentit un frisson lui remonter le long de la colonne vertébrale.
— Amène-le-moi, ordonna-t-il aussitôt à la vieille femme.
Celle-ci s’exécuta sans se presser. Elle enroula d’abord l’enfant dans un linge chaud et propre, le prit dans ses bras et s’approcha du lit. Lorsqu’elle fut suffisamment proche, elle tendit le nouveau-né à son père qui le prit entre ses mains. La guérisseuse attrapa alors un candélabre sur le manteau de la cheminée et le souleva afin d’éclairer du mieux possible la scène. Ce fut à ce moment-là qu’il comprit, son fils arborait une chevelure épaisse et noire comme la nuit, couleur maudite au Rinsar et les petits yeux qui le fixaient étaient vairons, rendant l’enfant deux fois maudit dans sa culture. Il fut d’abord tenté de rendre le bébé à la vieille, mais se retint, le regard plongé dans celui de son fils.
— Je suis tellement navrée mon Roi, dit la reine Ysoir dans un souffle, les mains plaquées sur la bouche. Qu’allons-nous faire ?
— Je connais un moyen… commença la vieille femme. Personne n’en saura rien, votre Majesté. Vous n’aurez qu’à dire qu’il était mort-né.
— Oui, tu as raison Ingonde, dit la reine en séchant ses larmes, c’est l’unique solution. La famille royale ne peut élever un enfant maudit. Aélis poursuivra son éducation pour devenir la future souveraine. Nous lui trouverons un bon époux pour la seconder sagement sur le trône. Peut-être le prince Golban, sa famille nous a toujours soutenus.
Alors que la guérisseuse tendait les mains en direction du roi pour lui reprendre l’enfant, Théodran perdu dans la contemplation de son fils, comprit soudainement ce dont les deux femmes étaient en train de parler. Il serra son bébé contre son corps dans un geste protecteur en lançant un regard furieux en direction d’Ingonde.
— Déguerpissez vieille harpie, dit-il en la chassant d’un geste de la tête. La seule raison pour laquelle je vous tolère encore sous mon toit, c’est par amour pour ma femme qui vous considère comme un membre de sa famille. Mais si je vous entends encore une fois proposer de mettre fin à la vie de l’héritier du trône, vous finirez pendue au bout d’une corde, de cela je puis vous l’assurer.
La guérisseuse recula avec un regard craintif, elle s’inclina bien bas et se réfugia dans un coin sombre de la chambre. Le bébé insensible à ce qui se déroulait autour de lui s’était endormi contre la poitrine de son père.
— Quant à vous, ma chère femme, je mettrais ces divagations sur le compte de la fatigue de l’accouchement.
— Je ne comprends pas, Théodran, comment comptez-vous présenter cet enfant comme votre héritier, personne ne voudra le reconnaître comme tel. Vous savez tout comme moi qu’il est marqué par le mauvais esprit, en témoignent ces cheveux noirs comme la plus sombre des pensées et ces yeux vairons qui lui donnent un regard de dément. Il va provoquer des catastrophes… peut-être même pire, l’effondrement de votre royaume auquel vous avez consacré votre vie.
— Shebcir a décidé de placer cet enfant sur notre chemin. Qui sommes-nous, pauvres mortels pour le renier ? De quel droit pourrions-nous remettre en question la décision divine ? Je ne m’y essayerais pas en tout cas. J’ai prié nuit et jour pour que vous m’accordiez la grâce d’un héritier, mes prières ont été récompensées. Quant au fait qu’il soit maudit, et bien, je dirais que le Dieu Vengeur est joueur en plus d’être jaloux, intolérant, fort et exclusif. Nous nous devons à présent de relever ce défi et d’élever notre enfant quel que soit son départ.
— Je pense que votre soif d’avoir un héritier mâle vous fait perdre la raison, mon époux. Soit ! Gardez cet enfant si tel est votre souhait, mais je vous préviens, vous ne me forcerez pas à l’aimer.
La reine renvoya d’un geste son souverain, qui n’eut d’autre choix que d’obéir. Il emmena avec lui son enfant maudit qui sans le savoir venait de briser l’amour de ses parents.


Six années plus tard.

Le prince Lubin s’enfuyait à travers le dédale de couloirs du château. Il franchit une porte et arriva sur le vieux chemin de ronde éboulé. Il espérait échapper à ses poursuivants en se faufilant entre les pierres effondrées. Le chemin de ronde n’était plus du tout utilisé depuis des années, car les pierres déchaussées et affaissées, créaient un trou béant vers le vide, ce qui le rendait bien trop dangereux. De toute façon, aucune armée n’aurait pu attaquer de ce côté du château, car il surplombait une falaise se jetant dans la mer. À moins d’arriver en bateau, mais là encore le chemin était trop dangereux du fait du courant venant se fracasser violemment contre les rochers. C’est pourquoi la reconstruction de la muraille n’avait jamais été engagée. Lubin slalomait aussi vite que ses petites jambes le lui permettaient à la recherche d’un abri. Son cœur battait la chamade contre sa poitrine, l’essoufflant de plus en plus. Il commençait à ralentir lorsqu’il entendit un cri derrière lui qui lui donna comme un coup de fouet, il accéléra sa course, mais pas suffisamment. Il sentit quelqu’un tirer sur le col de sa tunique et bascula à la renverse. Il atterrit lourdement sur les fesses, le souffle coupé.
— Alors l’Immonde, tu croyais vraiment pouvoir nous espionner en toute tranquillité ?
Une dizaine d’enfants, âgés de six à dix ans, entourait le prince. Il s’agissait des enfants des conseillers et proches de la famille royale qui vivaient au château. Celui qui avait parlé, Milon, était le plus grand et le fils du Capitaine de la garde de Dorlod, la capitale du Rinsar. Aussi loin que remontaient les souvenirs de Lubin, Milon l’avait toujours persécuté du fait de sa couleur de cheveux et de ses yeux différents. Et les autres enfants le suivaient sans sourciller, se moquant de Lubin, refusant de jouer avec lui et allant même jusqu’à le frapper. Le prince n’arrivait pas à comprendre la haine qu’il inspirait chez ses semblables. Il s’était une fois ouvert au Murmure Arembert, le seul en dehors de son père, qui osait le regarder et lui parler comme si de rien n’était. L’homme lui avait alors expliqué l’importance des peurs chez les gens enfermés dans leurs croyances, mais du haut de ses six ans, Lubin n’avait pas tout compris. Le prince ne désirait qu’une chose ; des compagnons de jeux, cependant de cela Lubin était sûr, il n’en aurait jamais. Alors à défaut de jouer avec d’autres enfants, il les épiait pour avoir l’impression de faire partie du groupe. Mais certains jours comme aujourd’hui, il n’était pas assez discret et se faisait remarquer par l’un des enfants. Leur plaisir consistait alors à lui courir après pour l’attraper et le frapper. Jeu dans lequel ils étaient passés maîtres. Lubin ne pouvait espérer de réconfort auprès de personne. Sa mère ne l’avait jamais accepté, il avait été élevé par un nombre bien trop élevé de nourrices qui ne restaient jamais très longtemps à ses côtés, bien plus effrayées par sa malédiction que par les menaces du roi. Dès que le prince avait été en âge de manger seul, les nourrices avaient déserté ses appartements, laissant la place à un vieux serviteur aveugle qui se chargeait de l’habiller, le baigner et le nourrir. Ce dernier était mort quelques mois plus tôt. Sa sœur, la princesse Aélis lui avait toujours témoigné du mépris, voire de la haine. Arembert avait expliqué au prince qu’elle lui en voulait d’être né, car il l’avait déshéritée. Lubin avait compris que cela avait un rapport avec le trône, la couronne et le fait de gouverner, des mots auxquels son père tenait beaucoup, mais qui ne signifiaient pas grand-chose pour l’enfant. Il n’osait en parler à son père qui se mettait dans de terribles colères dès que Lubin abordait sa différence.
Le prince reçut un coup sur la tête qui le tira de ses réflexions. Un des enfants lui avait envoyé son soulier et était en train de retirer le deuxième pour lui réserver le même sort. Les autres bourreaux riaient à gorge déployée en montrant Lubin du doigt. Il sentit quelque chose lui dégouliner le long de la joue, l’essuya avec un doigt et constata qu’il s’agissait de crottin. La semelle de la chaussure devait en être recouverte. Lubin ne s’était toujours pas relevé, il était cerné et ne voyait d’issue nulle part. Les enfants continuaient de le railler de leurs cris insupportables. Le deuxième soulier vint finir sa course sur la joue du prince qui se mordit la lèvre inférieure sous le choc. Il sentit le goût du sang lui envahir la bouche.
— Alors cloporte, tu fais moins le malin maintenant ? dit Milon en crachant sur Lubin. Tu vas aller pleurer ta maman lorsque j’en aurai fini avec toi. Ha, mais non j’avais oublié, ta maman ne t’aime pas, rigola Milon de plus belle.
Ce fut la parole de trop pour le prince. Il poussa un cri sauvage de toutes ses petites forces en direction du groupe de persécuteurs. Lubin eut l’impression qu’il n’arriverait plus à s’arrêter de crier. Il sentit une déferlante d’énergie le traverser dans tout le corps, fermant les yeux de plaisir. Lorsqu’il rouvrit enfin les paupières au moment où son cri de libération s’éteignait dans sa gorge, il constata que le jeune qui lui avait jeté ses chaussures avait disparu. Les autres enfants affichaient des regards horrifiés en direction de Lubin. Une des filles poussa un hurlement en pointant du doigt la falaise.
— Il l’a tué ! Je l’ai vu, son cri a poussé Fulbert par-dessus bord. C’est de la magie noire, disait la jeune fille hystérique.
Avant même que Lubin n’ait pu répondre quoique ce soit, un groupe de soldats, alerté par le bruit, arriva sur les lieux de l’accident pour séparer les enfants.


Neuf ans plus tard

— Le roi Théodran est mort. Vive le roi Lubin !
— Les cris manquent cruellement d’enthousiasme, ne trouves-tu pas Arembert ? demanda le jeune roi au Murmure qui lui tenait compagnie sur l’estrade de la salle du trône.
Le roi Théodran avait succombé quelques heures plus tôt à une mauvaise chute de cheval précipitant prématurément Lubin à la tête du royaume. Le jeune homme ne se sentait pas prêt pour cette charge, comment aurait-il pu l’être ? La moitié de son peuple avait peur de lui tandis que l’autre moitié le voulait mort. La seule personne qui avait cru en lui, en dehors du conseiller à ses côtés, reposait désormais dans la crypte royale au côté de générations d’ancêtres morts. Le roi Lubin était assis sur le trône, la couronne sur la tête, la bannière du royaume, un sanglier et un marteau sur fond beige, flottait derrière lui. Il attendait de recevoir le renouvellement d’allégeance des nobles du Rinsar. La salle du trône était comble, familles puissantes, gardes royaux, représentants de l’ordre de Shebcir, et même quelques gens du commun parmi les plus riches étaient venus assister à son couronnement. Chacun vaquait dans la grande salle, discutant par petits groupes en attendant que la cérémonie débute. Le roi Lubin se sentait bien seul sur l’estrade avec pour seul ami le vieux Murmure Arembert.
— Ne vous y trompez pas, mon Roi, ils vous craignent et apprendront bientôt à vous respecter, lui chuchota Arembert. Lorsqu’ils comprendront enfin que vous n’êtes pas maudit et verront que vous régnez avec bienveillance, ils oublieront leur croyance ridicule.
— Dis cela à l’enfant qui est mort du haut du chemin de ronde lorsque j’avais six ans.
— Votre Majesté, encore cette vieille rengaine. Vous ne pouvez pas y croire. L’enfant a trébuché, surpris par votre cri, c’est cela la seule explication logique. Vous savez tout aussi bien que moi que la magie ne fonctionne pas comme cela.
— Dis cela à mon père alors. La seule fois où j’accepte de l’accompagner en balade à cheval, il meurt. S’il ne s’agit que d’une blague, je trouve l’humour de Shebcir, le Vengeur de bien mauvais goût.
— Un regrettable accident qui n’a rien à voir avec vous, Votre Majesté.
— Ma chère mère ne partage certainement pas ton avis, Arembert. Elle n’a même pas daigné venir à mon couronnement.
— Vous connaissez sa santé fragile, mon Roi…
— Et bien, figure-toi que non, je ne connais pas sa santé. Pour la simple raison que je ne connais de ma mère que les rares banquets où mon père l’a forcée à se montrer et où elle ne m’a jamais adressé un seul regard ou mot.
— Je sais, mon Roi, j’en suis désolé. Excusez le vieil homme que je suis qui essaye de trouver des excuses aux gestes et préjugés insensés de gens coincés derrière leur voile, peu importe que ce dernier leur bouche la vue.
— Comme ils doivent trembler à présent tous ces imbéciles, ces aveuglés que je sois leur roi, moi, l’enfant maudit. Combien d’entre eux ont prié pour que je succombe durant toutes ces années. Combien d’entre eux complotent en ce moment même pour me renverser, mon cher Arembert. Regarde ma sœur, la princesse Aélis, à qui j’ai volé le trône comme elle me l’a maintes fois répété. Regarde-la en pleine discussion avec les fils des nobles. Ces mêmes nobles qui sont censés me prêter serment. Que leur promet-elle en échange de ma tête ? Elle ne pourra pas tous les épouser.
Lubin parlait entre ses dents serrées à l’attention seule de son Murmure. Il observait son peuple. Il avait eu le temps de réfléchir durant les longues heures qu’avait duré l’agonie de son père. Il savait désormais ce qu’il devait faire, il se sentait prêt.
— Bien, l’heure est venue que je fasse ce pour quoi mon père et toi m’avez formé, dit le roi en se levant de son trône.
Il fit un signe de tête apaisant envers le Murmure qui affichait une mine perplexe, car Lubin ne lui avait pas révélé son plan. Le jeune roi s’avança sur l’estrade en écartant les mains pour demander le silence à ses sujets. Lorsqu’il l’obtint, il regarda longuement l’assemblée, rassemblant son courage pour ce qui allait suivre. Il prit une longue inspiration et se lança.
— Mon peuple. Aujourd’hui est un jour triste, car nous pleurons un grand homme. Le roi Théodran est mort, il n’était pas seulement un roi bienveillant, il était aussi un père aimant. Lubin sentit sa voix se briser quelque peu, il s’arrêta le temps de se reprendre puis poursuivit son discours. Grâce à lui, je suis devenu l’homme qui se présente devant vous comme digne de son héritage. Moi, l’enfant qui d’un geste de ce grand homme aurait pu mourir il y a seize ans s’il avait écouté sa femme et l’accoucheuse, comme un homme sensé l’aurait fait. Mais voilà cet homme a choisi d’écouter son cœur, de voir par-delà des croyances qu’il a repoussées. Cet homme a choisi de surmonter ses peurs et les difficultés qui allaient avec. Cet homme a choisi de faire confiance en la vie plutôt que de sombrer dans l’immobilisme. Il a choisi d’accepter l’épreuve de notre Dieu et l’a embrassée plutôt que de se laisser effrayer. Car c’est bien de cela dont il est question dans le culte de notre dieu Vengeur, d’agir avec courage, force et de ne laisser aucune place aux plus faibles et aux pleutres. J’ai été élevé dans ces principes. Mon père a fait de moi un homme fort et courageux, un homme qui n’hésitera pas à se venger comme nous l’inculque Shebcir. Cela fait désormais seize longues années que vous me côtoyez sans même chercher à me connaître, que vous me craignez sans même savoir si vos peurs sont justifiées. Sachez que vous avez raison de trembler, car aujourd’hui je suis devenu votre souverain. L’enfant maudit gouverne sur vos vies. Vous avez raison d’avoir peur, car la vie est dure. Les guerres rodent autour de nous si j’en crois ce que mes yeux maudits analysent des messes basses de ma bien chère sœur. Vous continuerez de mourir de maladies, de blessures, de vieillesse, vous continuerez de souffrir, mais tout cela ne sera pas de mon fait, je puis vous l’assurer. Moi, Lubin le Premier, roi du Rinsar, j’ai choisi de vous pardonner. Vous pouvez continuer à me haïr ou à me craindre, mais ces émotions ne me toucheront plus, elles ne me feront plus souffrir. J’ai choisi d’entendre les paroles de mon père et de mon conseiller, le Murmure Arembert. Je vous pardonne, car vous n’êtes que des aveugles. Il sera de mon devoir de retirer ce voile qui vous cache la vue. Je vous fais le serment en ce jour que je consacrerais ma vie à vous donner les outils pour ne plus croire sans savoir.
Lubin sentit alors un froid l’envahir au niveau de la poitrine, il essaya de prendre une respiration, mais se rendit compte qu’il n’y arrivait pas. Il chercha des yeux Arembert sans succès, il crut l’entendre prononcer son nom, mais n’en était pas sûr. Son corps ne lui répondait plus. Il remarqua le visage de sa sœur Aélis parmi la foule qui souriait et trouva cela étrange. Alors Lubin se sentit tomber à la renverse, il fut rattrapé par Arembert qui le posa délicatement au sol en lui agrippant une main. Le Murmure lui parlait, mais aucun son ne parvenait plus à ses oreilles. Le jeune homme remarqua que le conseiller pleurait et s’en étonna. Lubin regarda son torse et vit une énorme tache rouge s’élargir le long de sa tenue d’apparat. D’où peut bien venir cette tache, fut la dernière pensée du roi Lubin le Premier qui n’avait régné que quelques heures.
La foule découvrit derrière le roi et son Murmure, un jeune garde royal, l’épée dégoulinante de sang.
— Vous l’avez entendu comme moi, il a dit que nous allions encore souffrir et mourir, répétait en boucle Milon. Le jeune persécuteur devenu homme était entré dans la garde royale pour succéder à son père.

FIN

8
8

Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marilou Queste
Marilou Queste · il y a
J'ai adorais lire votre oeuvre l'intrigue reste jusqu'au bout bravo 👍👏👏
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une intrigue qui garde son suspense jusqu'à la fin .
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Le malheur bien amené !
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Triste et sans espoir, mais bien mené.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Dur apprentissage pour une triste fin !

Vous aimerez aussi !