Les papillons de la révolte

il y a
4 min
200
lectures
19
Qualifié

Ecriturien, définition : Epicurien écrivant pour rien, généralement le cul dans les myrtilles  [+]

Image de Printemps 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Ce que j’aime dans le métier de papa, ce sont les petits déjeuners pris en commun à quatre heures, quand il est de l’équipe du matin. C’est rare, mais qu’est-ce que c’est bon. Ça nous arrive quand je suis réveillé en même temps que lui. Je le surprends en train de se raser, il utilise un blaireau et un savon blanc qu’il transforme en mousse odorante. La lame fait scritch scritch sur sa peau. Il est tellement maigre du visage que ça ne rate pas, il y a toujours une ou deux petites coupures qu’il couvre d’un morceau de papier à cigarette. On ne fait pas de bruit pour ne pas réveiller les autres, mais je sais bien que maman a déjà repéré mon manège et qu’elle me le fera remarquer plus tard.
Sur la table de la cuisine, papa prépare son « frichti » dans sa gamelle de fer blanc. C’est presque toujours la même chose : du pain, du lard ou de la saucisse, du fromage, parfois un reste de riz ou du potage. Son petit déjeuner est copieux, il mange une omelette avec des patates froides ou du jambon, des pâtes... Moi à quatre heures, ça ne passe pas, je sirote un grand bol de chocolat avec des tartines. On ne se parle pas beaucoup. De toute façon, papa est plutôt un taiseux. Mais de temps en temps, il me regarde par-dessus ses gros sourcils et me sourit.
Je me souviens de ce matin d’hiver extraordinaire où il avait tant neigé que le chasse-neige avait eu du mal à avancer au-dessus de chez nous ; c’était génial, les flocons gros comme des plumes qui dansaient dans les phares de l’engin. On entendait à peine le son de son moteur, tout était enfoui dans l’ouate, rien que pour nous.
Papa est tisserand à l’usine Garnier Thiebault de Kichompré, c’est un quartier de Gérardmer qui s’est développé au bord de la Vologne. Autrefois, c’était l’eau du torrent qui actionnait les machines. Là, je fais celui qui sait, en fait, c’est la maîtresse qui nous l’a expliqué. Papa s’était proposé pour faire visiter l’usine à ma classe. Je connais déjà bien, mais c’est chouette d’y aller avec l’école parce que je suis super fier de papa. Lui, il est super fier d’expliquer son métier.
Ce qui est incroyable dans cette usine textile, c’est l’odeur : une odeur forte de toile et d’huile, et le bruit ! Il y a un boucan ! On est dehors, on entend un peu comme un grondement. Et puis tout à coup, sans transition, une fois la porte passée, on est avalé par le rythme des navettes qui fusent d’un bord à l’autre des métiers à tisser. Et des métiers à tisser, il y en a des dizaines et des dizaines, ça fait tac tchac tac tchac ! Papa nous guide à travers l’usine. Là, c’est l’arrivage des bobines de fil. Elles sont rangées par coloris. Ici, c’est la fabrication des fuseaux. Au milieu des rangées de métiers, les ouvriers surveillent la fabrication, ils nous sourient gentiment. Il y a tellement de bruit que papa est obligé de parler très fort. Il explique que les spécialités du tissage vosgien sont le Jacquard, l’éponge et le linge de table.
Il y a un truc incroyable qu’il montre toujours quand il fait visiter. Il cherche une machine à l’arrêt et explique que si le métier s’est arrêté, c’est qu’un fil s’est rompu. Fil de chaîne, fil de trame ? En moins de deux, il repère parmi les milliers de fils celui qui est cassé. D’une main, il fait un nœud et relance la machine qui reprend la fabrication... Mais comment fait-il ? Vous verriez ses mains, c’est pas des mains, c’est des battoirs (c’est ce que dit maman)... Rugueuses, épaisses, souvent écorchées... Mais avec trois doigts, il noue un fil minuscule ! Si tu savais comme je suis heureux quand tu réussis ce tour de passe-passe devant les copains...
À la fin de la visite, on se retrouve dehors abrutis de bruit, tout à coup assommés par le silence.
Maman est brodeuse. Elle travaille chez nous et un peu à l’usine. Elle brode des motifs et des fleurs sur les tissus que papa fabrique. À la maison, il y a un peu les mêmes odeurs qu’à l’usine, l’huile des mécaniques en moins. Du tissu, il y en a partout... Je n’ai pas le droit de toucher à sa machine à broder, mais elle apprécie que je l’aide pour l’impression des motifs. Sur un calque épais, elle dessine ce qu’elle veut broder, puis, avec une aiguille, il faut percer tous les contours du dessin, au début c’est facile, mais c’est dur de rester concentré jusqu’au bout. Ensuite, avec un tampon de bleu de méthylène, on transfère le dessin sur la toile. Après, j’ai les mains toutes bleues et je me fais disputer parce que j’en mets sur mes vêtements...
Je peux passer des heures à regarder maman broder. Je fais mes devoirs à côté d’elle, mes gammes à la flute aussi, heureusement couvertes par le bruit de la machine. Parfois, elle travaille à l’atelier en ville. Ces jours-là, il manque le bourdonnement de son travail qui me berçait quand j’étais tout petit et que ma chambre jouxtait son « cagibi ».
Du coup, à la maison, les sujets de discussion tournent souvent autour du tissu, de l’usine, de l’atelier, des patrons et des collègues, des copains, du blanchiment, de la filature, des nouveaux modèles, de la concurrence...
Depuis quelques jours, c’est différent. Un vent de colère souffle sur la vallée des lacs. Il y a du monde dans la cuisine tous les soirs et les voix portent haut. Un ouvrier a été licencié parce qu’il a été tenu pour responsable d’un accident, papa dit que c’est à cause des machines trop vieilles que les patrons veulent rentabiliser jusqu’au bout.
À la radio, dans la rue, tout le monde ne parle plus que de ça : manifestations monstres à Paris, grèves, « CRS, SS », « Pompidou DES SOUS » crient les gens... Je n’ai jamais vu maman comme ça. « On va débrayer à partir de demain, marre d’être exploitée »... Clope au bec au milieu de ses copines, la Che Guevara de l’atelier de broderie !
Cette effervescence m’inquiète, je ne comprends pas ce qui se passe, je pressens que c’est un moment important tout en étant perdu. Mes parents et leur travail, leur atelier et leur usine, ils en parlaient comme d’un prolongement de notre maison et tout à coup c’est le repère de patrons détestés et détestables, de contremaîtres corrompus, de salaires de misère, d’heures supplémentaires impayées, d’accidents du travail...
Pour moi, à la rentrée de septembre 1968, la découverte des classes mixtes ! Fini la blouse grise et le porte-plume. Mais pour papa et maman, je ne suis pas certain qu’ils y aient gagné grand-chose... Un peu plus de droits syndicaux et une légère augmentation...
Chacun a retrouvé sa place et son statut. Patron, contremaître, ouvrier. Fiers de cet antre bruyant qui fait leur vie.
Indifférente au brouhaha des usines, la toile déroulée sur les prés comme d’immenses papillons blancs ondule sous la brise du lac.
19

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !