Les hommes de ma nuit

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J'aime les mots, leurs sens, leur rythme. Les petits bonheurs qu'ils procurent en les écrivant et en les lisant. J'ai travaillé avec eux pendant plus de 15 ans, dans la pub et la communication, tout  [+]

Image de Automne 2012
J'ai eu un tas d'hommes dans ma vie. Courte vie pourtant, longue liste déjà.
Je me suis amusée une fois à faire la liste de ceux qui ont partagé ma vie, un jour, une semaine, quelques mois. Comme un besoin de me rassurer, de savoir qu'ils avaient vraiment existé. Vingt-quatre prénoms, ça commence à faire ! Et encore, je pense en avoir oublié. J'ai mis des croix à la place de ceux dont je ne connaissais pas le nom.
Ca arrive, une soirée trop arrosée, une envie soudaine dans une boîte de nuit, pas le temps de s'étendre sur les présentations ou dans un lit, ni l'envie de s'éprendre.

Je suis amoureuse de l'amour, je n'y peux rien, c'est pathologique. De ce premier instant, la rencontre, où l'on croit avoir trouvé celui avec qui l'on construira notre caveau de famille. Et les premiers jours qui suivent, quand suite il y a. C'est fougueux, intense, j'aime les sensations que cela provoque quand tous les sens se réveillent. L'amour ça me remue les tripes.

J'ai ressenti pour chacun d'eux un bout d'amour. Même si certains m'ont traitée comme une moins que rien et que d'autres ont feint m'aimer plus que tout.

Par exemple, Herbert.
Avec un prénom si peu courant, je m'étais dit que cet homme devait être unique, et que notre relation sortirait de l'ordinaire. Ce fut le cas. Herbert étant marié, nos rendez-vous furent rapidement exceptionnels.
Ce prénom singulier m'a fait connaître les joies de la relation plurielle. Il fallait que je calque mon emploi du temps sur le sien, celui de son épouse, de ses enfants, de la nourrice, de l'école. Devoir le partager avec sa femme n'était pas suffisant, je devais composer avec le reste de la famille et des alentours.
Nous nous sommes connus au supermarché.
A l'époque j'étais hôtesse de caisse dans la grande distribution. Caissière dans un supermarché dans le langage populaire, un boulot purement alimentaire.
Herbert avait un poste à responsabilité. Il était manager-conseiller clients et avait en charge la gestion d'un rayon. Plus précisément, il était chef du rayon charcuterie-fromage à la coupe, et s'occupait de la vente et de la remballe. Dit comme ça, c'est moins séduisant.
Je n'aurais jamais pensé qu'un homme comme lui puisse s'intéresser à une fille comme moi. Il avait fait des études, avait de nombreux bagages, il les avait déposés dans le supermarché parce que c'était bien payé.
Avant de rentrer chez lui le soir, il prenait toujours quelques tranches de jambon ou de salami pour ses enfants, et du Brie, pour lui. Il passait systématiquement à ma caisse, préférant le contact humain à celui des caisses rapides. Tu m'étonnes, le roi de la remballe n'aurait jamais pu emballer une caisse « express » !
Et de tapis roulant en erreurs de caisse, j'ai succombé à son charme.

J'ai souvent eu l'impression de n'être qu'un morceau de viande pour lui. Emballé, c'est pesé, l'affaire est dans le sac. À croire que j'en étais une, de bonne affaire.

Herbert avait quand même de délicates attentions. Il m'envoyait d'énormes bouquets de fleurs. En général, quand il me posait un lapin. Il me couvrait de bijoux. De ceux qu'on trouve au supermarché, bon marché. Il m'emmenait dans des restaurants très chics.
Pour se faire pardonner et être sûr qu'il allait pouvoir me mettre dans son lit. Enfin, dans mon lit, le sien étant déjà occupé. Ça marchait à tous les coups.

Mais Herbert nourrissait un rêve secret, il voulait être comédien. La scène, les applaudissements, la gloire, c'était son obsession. Même la tranche de pâté la mieux coupée n'aurait jamais été acclamée par les clients, c'est sûr.
Alors un jour, il a décidé de se lancer, de quitter son rayon et d'aller brûler les planches plutôt que de couper les tranches. Il est passé de la rillette aux paillettes en m'oubliant à la caisse... coupée à cœur, cassée en deux. J'ai eu du mal à encaisser.

Il y a eu Julien aussi.
Lui, je l'ai rencontrée dans un bar à la mode. Ce soir là, j'ai vu défiler une dizaine d'hommes à ma table. Ils s'asseyaient, on discutait, et au bout de quelques minutes, ils allaient voir ailleurs.
C'était un « speed dating », une soirée de rencontres organisée entre des hommes et femmes célibataires où chacun fait connaissance en tête à tête durant un temps limité. Sept minutes pour faire connaissance, pas plus.
Ce principe de rencontres à la chaîne où nous sommes tous des numéros pour préserver notre anonymat me plaisait. C'était amusant de voir tous ces hommes en quête de l'âme sœur. D'une vie, ou d'une nuit.
J'ai flashé sur le numéro cinq et je l'ai placé en numéro un sur ma liste des hommes à revoir. La trentaine, beau jeune homme, musclé, un physique rassurant.
J'ai eu ses cordonnées le lendemain, notre coup de foudre avait été réciproque. Ce qui m'avait étonnée, puisqu'il m'avait confié aimer les italiennes alors que je suis plutôt typée Europe de l'est. Je n'ai rien de commun avec leur allure élégante, leurs courbes parfaites, leur esthétique irréprochable. Je ressemble plus à un combi Volkswagen qu'à une Lamborghini ou une Ferrari.

A l'époque j'étais secrétaire, je gagnais honorablement ma vie, j'avais même réussi à faire quelques économies pour m'acheter un appartement. J'aspirais à la stabilité, et je me voyais déjà dans « mon chez moi » avec, pourquoi pas, un homme aimant à mes côtés qui m'aurait aidé à retaper mon trois pièces.
Julien n'était pas bricoleur pour un sou, mais il en avait sous la toque. Il était cuisinier, sans poste fixe, à la recherche du restaurant qui l'embaucherait « à sa juste valeur », parce qu'il en avait « marre de travailler dans les fast-food » m'avait-il expliqué.

Il est venu vivre chez moi, le temps qu'il trouve un emploi à la hauteur de son art. Lorsque j'arrivais le soir, je le retrouvais dans la même position que je l'avais laissé le matin en partant, affalé sur le divan, devant la télé. Il se formait, m'expliquait-il, avec les émissions culinaires et les compétitions du meilleur chef.
Jusqu'à lors j'étais persuadée qu'il allait démarcher quotidiennement les restaurants, et qu'en rentrant, il s'attelait à me préparer de délicieux plats. J'ai appris plus tard qu'ils provenaient du roi du surgelé. Quelle tarte j'ai été !
Plus les jours passaient, plus j'avais le sentiment qu'il mijotait quelque chose. Mes doutes se sont confirmés, en apprenant par un voisin que Julien passait son temps au PMU, à jouer aux courses. Parier sur un cheval devait être plus simple que d'en faire un steak !
Le peu qu'il gagnait, il se le mettait dans le nez. Poudre aux yeux, poudre au nez, poudre d'escampette...
Je suis sortie de cette histoire complètement déconfite.

Enfin, il y a eu Bernard, qui vient encore hanter mes nuits.
Bernard, c'est le plus récent de mes anciens, je n'aime pas dire « ex », c'est moins affectif et trop quantitatif. Bern'art, comme il signait ses peintures : il était peintre sur toile. Toile de verre.
Il avait refait intégralement la peinture de mon appartement, c'est tout ce qu'il me reste de lui.
Je le surnommais Bern. Le diminutif de bernique, ce mollusque qui se colle à un rocher et qu'on a du mal à décrocher. Sauf que ce bernique là, il s'est facilement défait de mon récif... et que le mollusque dans l'histoire, c'était moi.
Il était parvenu à me faire sortir de ma coquille, moi qui ne croyais plus à l'amour, je m'étais réfugiée sous une carapace indestructible. Fermée comme une huître.
Finalement notre histoire a fait des vagues. À moi le vague à l'âme. À lui le vagabondage : il est devenu Bernard l'ermite.
Aujourd'hui il a dû trouver un nouveau rocher, collant comme il était, et ça m'a laissé un goût amer. Je ne suis pas prête à un nouveau naufrage.

— Alors c'est à cause d'eux que tu es là aujourd'hui ?

— Eux et tous les autres. Quitte à donner de l'amour aux hommes sans jamais en recevoir, autant qu'ils me paient pour ça. J'ai fait l'impasse sur l'Amour, il se résumera au prix de la passe...

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Les Histoires de RAC · il y a
Très bien vu tout ça ! Et une chute un brin cynique ou simplement amère ?! Compliments pour la fluidité, c'est vraiment bien mené (peut-être aimerez-vous CRAC ou LE CHEQUE chez moi pour vous réconcilier avec les Z'hommes ?! LOL !). A+
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Bruno Scozzaro · il y a
Ce texte est juste fabuleux. Tous ces hommes qui vont et qui viennent préparent, sans qu'on s'en rende compte, à une chute qui claque, bien comme il faut. Bravo. En retard, certes, mais bravo.
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Oriane · il y a
Tu jongles avec les mots d'une manière qui m'a émerveillée. La chute est aussi poignante que le reste du récit. Simplement bravo !
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
feu d'artifice verbal dans ces jeux de mots où comme en poésie, c'est la forme qui fait le fond... j'ai aimé.
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Sue · il y a
Un régal de lecture. Ma réaction en découvrant la chute : Oh noooooooon !
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Guillaume Saling · il y a
Surprenant et original : les jeux de mots qui défilent tout au long du texte, offre une telle légèreté que je me suis vraiment fondu corps et âme dans ce personnage attachant. Bonne continuation au plaisir de vous relire prochainement :)
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Muriel Roland Darcourt · il y a
Sympa, a voté.
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friandi · il y a
Très bon texte et jolie écriture !
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Le destructor · il y a
je viens de vous découvrir !! j'adore !!!!! j'ai moi même une nouvelle intitulée Jazz si vous avez 5 minutes !! merci

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