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L'écharpe de soie

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Evadailleurs

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FINALISTE
Sélection Public

Quand Isabelle ouvrit la porte de son studio, l’écharpe, négligemment abandonnée sur le dossier d’une chaise, frissonna en un joyeux salut. Un courant d’air. Il faisait beau, la jeune femme avait laissé la fenêtre entrouverte pour aérer la pièce.
Elle caressa machinalement le tissu soyeux. Elle avait tout pour l’attirer, cette écharpe multicolore, un orangé lumineux mêlé de taches florales violine, bleu outremer et de zébrures d’émeraude. Le tissu irradiait dans la boutique où elle l’avait dénichée.
Et puis son toucher, doux, souple, quasi sensuel… Soie naturelle, aurait diagnostiqué sa mère en ajoutant probablement, la moue réprobatrice :
— Un peu voyant, non ?
Mais Isabelle avait vingt-cinq ans et ces couleurs rehaussaient l’éclat de sa jeunesse et illuminaient le bel automne.

A vrai dire, ce n’était pas vraiment dans une boutique que la jeune femme en avait fait l’acquisition. Plutôt dans une échoppe, une brocante. Depuis quelque temps, c’était devenu une passion pour elle de fouiner tous les dimanches dans ce genre d’endroits. Le mois précédent, elle était tombée sous le charme d’une cafetière émaillée à l’ancienne. La cafetière, comme l’écharpe, l’avait hypnotisée : c’était la même que celle que sa grand-mère laissait « au chaud » sur un coin de la vieille cuisinière à bois.
Elle n’aimait guère ce café, mais elle se moquait bien de l’aspect utile, pratique des choses. Elle ne voyait en elles que des témoins du passé. Des reliques. Des véhicules à souvenirs.

Et l’écharpe de soie, fluide, légère, l’avait littéralement charmée. Ce n’est qu’en la glissant autour de son cou qu’elle en avait constaté la longueur inhabituelle, elle qui mesurait un mètre soixante-dix s’ébahit que les pans de soie lèchent ses chevilles.
Pas de prix affiché comme c’est souvent le cas dans ces endroits. Il allait falloir négocier avec le brocanteur qui s’était approché de la jeune femme. Si elle l’avait rencontré dans la rue, elle aurait supposé à sa carrure, à son teint buriné, à la largeur de ses mains, qu’il était rugbyman ou qu’il passait sa vie à sillonner les mers. Elle fut surprise de le voir manipuler le foulard de soie avec une délicatesse inattendue.

— Vous avez mis la main sur une pièce particulière…
Un bonimenteur, se dit Isabelle. Il va vanter sa marchandise pour annoncer un prix excessif !
— Avez-vous remarqué les motifs ? fit-il dans un sourire malicieux et charmeur. Ce rameau souple qui enlace des iris ?... le créateur a été influencé par Gallé.
— Gallé ? vous parlez du verrier ? de l’École de Nancy ?
Exactement ! c’est lui qui a inspiré le décor végétal.
D’un doigt habile, l’homme déroula une étiquette cousue dans la lisière. La cliente attentive remarqua l’étrange couleur de ses yeux, un bleu-vert très clair, ce qui surprenait d’autant plus sur son visage halé.
Vaguement impressionnée, elle pensa à Jack Nicholson dans un de ses rôles de bad boy, mais se demanda si Nicholson avait ces yeux pers...
Sa manipulation faite, l’homme exposa à sa cliente l’inscription sur l’étiquette, deux lettres : I.D.
— Ah ! c’est une marque que je ne connais pas !
—  Non, mademoiselle, ce n’est pas une marque, ce sont les initiales de son ancienne propriétaire : Isadora Duncan !
— Isadora Duncan ! la danseuse ! vous n’allez pas me faire croire que c’est avec cette écharpe qu’elle s’est étranglée sur une route de la Côte d’Azur !
— Pas avec celle-ci, en effet, mais cette écharpe lui a effectivement appartenu.
— I .D. ce sont des initiales qui correspondent à une foule de possibilités ! moi-même, je m’appelle Isabelle Dubois !
— Alors, ça ! c’est vraiment un signe ! Elle vous a désignée comme la future porteuse de son bien… fit-il, sibyllin.
Mais son accident a eu lieu il y a près d’un siècle ! depuis tout ce temps, sa garderobe et ses accessoires doivent être élimés ! Ne me dites pas que cette écharpe date du début du siècle dernier !
— Comme vous le savez, Isadora a été étranglée par son long foulard qui s’est pris dans les les roues de sa décapotable… Elle est morte sur le coup. C’était en 1927. Ma grand-mère était son habilleuse… C’est ainsi que cette relique est parvenue jusqu’à moi. J’ai hérité également de l’une de ses tuniques, vaguement grecque, mais j’en ai fait don à… à une amie.
— Mais on la croirait neuve ! reprit Isabelle en examinant de plus près sa découverte.
— Effectivement, j’en ai pris grand soin. Un double souvenir… celui de cette femme tellement moderne pour son époque et de ma pauvre grand-mère qui m’a élevé.
— Mais si vous y tenez tant, pourquoi vendre aujourd’hui ce qui vous est si cher ?
— Parce qu’un jour ou l’autre, il faut se débarrasser du passé… Tenez, mademoiselle Isabelle Dubois, vous m’êtes sympathique et puis, votre nom… comme c’est étrange… je vous offre ce foulard qui vous a séduite. Il vous était destiné. Il y a ainsi des objets qui sont voués à des personnes bien particulières…
Son sourire ne l’avait pas quitté au cours de l’entretien.

C’est toujours flatteur d’être perçue comme particulière, de sortir du lot… Comment refuser ce cadeau ?

Ce n’est que deux semaines plus tard qu’Isabelle choisit de se parer du somptueux foulard. Le temps avait changé, en quelques jours, le thermomètre avait perdu une dizaine de degrés et surtout, la bise soufflait par rafales. La jeune femme choisit dans sa garde-robe bien fournie un manteau noir de lainage léger. Elle l’enlumina de l’écharpe soyeuse qu’elle passa plusieurs fois autour de son cou. Sous le ciel maussade, elle apprécia l’éclat et la chaleur du fin tissu.

 Il lui fallait se rendre dans un grand magasin du centre-ville à la recherche d’un cadeau original pour l’anniversaire d’une amie.

Au rez-de-chaussée, elle s’arrêta devant une boutique de bijoux fantaisie. Elle essaya plusieurs colliers, et pour ce faire, se débarrassa de sa chère écharpe. Ils étaient jolis, ces colliers, mais plairaient-ils à Manon ? Un parfum serait peut-être plus judicieux ?
Elle remit rapidement l’écharpe à son cou et se dirigea vers l’escalator… mais passa devant un étalage de pulls en cachemire, moelleux comme des doudous, colorés comme des friandises… La vendeuse s’approcha d’elle, suggéra qu’elle essaie quelques modèles.
Après tout, pourquoi pas ? Elle avait tout son temps…
Dans la cabine d’essayage, elle prit le temps d’affiner son choix… et opta pour un « ras du cou » bleu cobalt.

Son achat réglé, Isabelle se trouva donc encombrée de son sac à mains, du parapluie dont elle s’était munie par prudence et d’un de ces larges fourre-tout affichant en lettres majuscules la marque du précieux pull. Son écharpe glissait sur le manteau ; elle y fit machinalement un nœud.

Il n’y avait pas foule, elle était seule sur l’escalier quand son sac dont la bandoulière était passée à l’épaule, lui échappa et tomba à terre. Elle se pencha pour le rattraper, et ce faisant, laissa pendre les pans de l’écharpe.
Aussitôt, ceux-ci furent happés, coincés entre deux marches. Le premier réflexe d’Isabelle fut de tirer sur le tissu pour le dégager, mais très vite, la pression exercée la déséquilibra, elle tomba à genoux, prisonnière de l’écharpe qu’elle ne pouvait plus dénouer, pas plus qu’elle n’était en mesure de résister à la voracité de la machine infernale. La jeune femme essayait vainement de se libérer, mais était tirée vers l’escalier par le long foulard. Escalier qui exerçait son roulement sans faiblir, la soie à laquelle se mêlaient maintenant les cheveux, ne faisant que s’imbriquer plus solidement dans le mécanisme.
La pauvre fille était plaquée sur les marches, prise au piège qui l’étranglait dans de monstrueuses mains de fer et s’apprêtait à la déglutir.

Un agent de sécurité s’aperçut du drame en même temps que des badauds. Il y eut des cris de panique. La seule solution aurait été de stopper le mécanisme, mais tous se rendaient compte que chaque seconde entraînait la malheureuse vers une issue fatale. Pas le temps d’alerter qui que ce soit ! Une jeune coiffeuse tendit des ciseaux à l’homme en uniforme dans l’espoir qu’il puisse couper l’écharpe et les longs cheveux, alors que le mécanisme poursuivait son implacable travail.

Et puis il y eut une sorte de miracle, c’est du moins ce que l’on crut : une gigantesque coupure d’électricité qui assombrit les trois étages du magasin ! Aux cris des badauds qui ameutaient les autres clients, à l’affolement général face à une situation incontrôlable, succéda un ahurissement, quelques minutes d’incompréhension. La panique se déplaça ailleurs, vers les niveaux où l’on n’avait pas connaissance du drame, mais elle n’était là-bas qu’une vague appréhension.

Autour de l’escalator enfin à l’arrêt, on se reprit à espérer.
L’agent de sécurité, aidé d’autres personnes, réussit à déchirer la monstrueuse écharpe, à cisailler la chevelure. Un médecin, présent à proximité, intervint tandis qu’on appelait une ambulance. Mais ce dernier se montra dubitatif quant aux chances de réanimer la pauvre Isabelle.

L’électricité fut rétablie dix minutes plus tard. On mit évidemment tous les escalators hors service, mais personne ne put expliquer la panne subite.
Personne ne remarqua non plus l’homme de haute stature aux yeux clairs qui, du deuxième étage, avait vue plongeante sur le gouffre des escaliers. Une cliente entendit bien une voix s’exclamer dans un éclat de rire sardonique :
« Une écharpe pour une vie ! Il y a toujours un prix à payer ! »
Elle suspecta son fils d’avoir mis en marche un de ces fichus robots à la voix d’outre-tombe
et le réprimanda sévèrement. Le gamin se défendit en vain.

Quant à la jeune coiffeuse, encore bouleversée par la scène à laquelle elle venait d’assister, elle resta un long moment figée face au lieu maudit. Elle semblait hypnotisée par les lambeaux de l’écharpe qui, bien que l’escalator fût arrêté, continuaient à onduler sur les marches comme des serpents à l’affût d’une proie.
L’effet d’un courant d’air sans doute…

 

PRIX

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Zago · il y a
Félicitations pour cette nouvelle ! Une très belle plume que voilà, les descriptions sont agréables, le suspense maîtrisé... On se surprend à espérer que l'inéluctable n'arrive pas, comme dans les films d'épouvante : "va pas à la cave toute seule, andouille !!!"
Mais le processus était enclenché...
Au plaisir !

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Evadailleurs · il y a
Merci beaucoup !
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Julia Chevalier · il y a
ouahhh! merci pour ce frisson! J'adore tous les non-dits qui autorisent notre imagination à composer des scénarios adjacents à votre nouvelle.
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Evadailleurs · il y a
Merci Julia !
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Eric Chomienne · il y a
Frissons garantis pour le cou(p)
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Sylvie Detain · il y a
Très beau texte, la beauté du tissu, l'excellence de la narration, l'effrayante finalité ! Bonne chance
Sylvie

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Evadailleurs · il y a
Merci Sylvie !
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John Michel Zogo · il y a
magnifique rien à dire
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Evadailleurs · il y a
Merci !
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BonnyBanana · il y a
Très bien écrit et très belle intrigue "cousue main"
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Evadailleurs · il y a
Merci !
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Ginette Vijaya · il y a
Votre texte apporte des rebondissements à chaque paragraphe . On croit savoir comment elle se termine mais elle ne se termine pas de la façon dont on a cru pouvoir entrevoir une fin que vous avez placée au-delà du réel !!
Mes votes renouvelés .

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Evadailleurs · il y a
Merci beaucoup pour ce joli commentaire :)
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Mamady · il y a
bon récit. Bonne chance pour la finale.
je vous invite à lire une épreuve dure https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-epreuve-dure

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Evadailleurs · il y a
Merci beaucoup ! je vs lirai .
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Soseki · il y a
Un récit bien construit avec une coda un peu téléphonée :-)) mais très plaisant à lire .
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Evadailleurs · il y a
Merci !
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Hugo Canesson · il y a
Un travail de pro ? Je rêve .
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Evadailleurs · il y a
Vous avez raison, rêvons !
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