L'ébéniste

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« L’ébéniste » nous est conté du point de vue d’un narrateur sensible, témoin pudique d’un parcours de vie touchant, celui de Marcel. Ce

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Il n'avait l'air de rien, l'Maurice. Discret, insipide, incolore, presque invisible.
Traversant le village, les mains derrière le dos, la tête vissée entre les épaules, le dos rond penché en avant, la casquette enfoncée sur son crâne dégarni, petites lunettes rondes au bout du nez. Toujours en bleu de travail, sauf le dimanche où il revêtait son costume élimé pour aller à la messe. Il se plaçait d'ailleurs toujours au dernier rang, comme s'il voulait se dépêcher de sortir.
Quand il parlait, c'était pour ne pas dire grand-chose, et vite, en passant : « B'soir M'dame. Fait bien beau, n'est-il pas ? » Un léger rictus au coin des lèvres. On aurait dit qu'il avait presque peur que vous entamiez la conversation avec lui. Il semblait vouloir disparaître.
Il n'aurait pas su quoi raconter, sans doute...
Bien plus tard, j'appris qu'il avait eu une enfance difficile : un père alcoolique qui battait sa femme, un frère ainé de la même engeance ; lui, le plus jeune, le plus chétif, se cachait dans une vieille garde-robe en chêne quand les autres se battaient ou hurlaient. Il se bouchait les oreilles de ses mains, fermant les yeux, et priait que le meuble le protège, ce qui arrivait parfois. L'odeur du bois verni, l'âge plus qu'honorable de l'armoire le rassuraient.
De là, sans doute, vint son métier. Il était « dans le bois » déjà tout petit.
Un jour, alors qu'il n'avait que douze ans, il assista de loin, caché derrière un autre arbre, à l'abattage d'un des grands chênes du château de Monsieur le Comte. Il était fasciné que de simples hommes puissent abattre un tel monument. Il en tremblait de la tête aux pieds et des larmes coulaient sur ses joues, de tristesse, de peur, et que sais-je encore... Alors que tout le monde s'était retiré pour se restaurer après l'effort, l'enfant, l'Maurice, s'approcha du colosse abattu.
Délicatement, il passa sa petite main toute menue sur l'écorce épaisse et rugueuse du tronc. Puis, presque peureusement, comme s'il craignait de lui faire mal, il effleura la souche coupée, compta les lignes pour en estimer l'âge comme le leur avait appris le maître d'école. Il s'approcha des branches, certaines étaient déjà coupées en rondin, d'autres gisaient encore à terre, intactes. Il observa avec curiosité ces « bras » tortueux qu'il n'aurait pas pu approcher, tant elles étaient hautes lorsque le géant était encore debout et narguait les hommes de sa hauteur.
Il ne pouvait croire que le destin de cet arbre immense était de partir en planches ou en stères de bois pour brûler dans les cheminées. Cela lui semblait irréel, démesuré, excessif, impensable. Il pensa à son armoire en chêne. Elle l'avait protégé pendant toutes ces années, il devait le défendre en retour, en signe de reconnaissance en quelque sorte. Il fallait en faire quelque chose de plus noble, de plus beau.
C'est sans doute ce jour-là, me racontèrent les voisins bien plus tard, qu'il décida de devenir ébéniste.
À quinze ans, il prit son courage à deux mains, réussit à convaincre son paternel que c'était un métier d'avenir, et surtout rémunérateur – ce qui évidemment emporta l'assentiment de son père –, et partit pour la ville pour apprendre le métier. Il revint au village deux ans plus tard, son diplôme en poche, pour ouvrir un petit atelier. Il aurait pu quitter la région, se libérer de sa famille et de son village et se faire un nom. Au contraire, il décida de rester sur les lieux de son enfance, de son tourment, mais aussi proche des arbres qu'il connaissait si bien.
Il n'avait d'ailleurs pas beaucoup changé physiquement, juste un peu épaissi, mais pas trop. Il restait sec et semblait toujours aussi mal ajusté. Sa confiance en lui avait un peu grandi, mais il n'osa même pas porter le titre d'ébéniste, il parla de « restaurateur de meubles », se donnant ainsi peu de mérite. À peine de retour, tous l'avaient d'ailleurs presque oublié tant il était déjà discret.
Seul dans son atelier, il passait des heures, des jours, à poncer, couper, ciseler, clouer, caresser le bois. Dans le village, on commença malgré tout à lui passer des commandes pour un berceau, un cercueil, une garde-robe pour une jeune mariée. C'était un gars du village, quand même. Solidarité locale oblige. Comme il ne faisait pas de publicité, les affaires fonctionnaient au bouche-à-oreille et dans cette région cela prend du temps, beaucoup de temps. Il ne demandait pas cher non plus. Les gens en profitaient-ils ? Peut-être.
Lui, ce qui lui importait, c'était de travailler le bois, le poncer, le caresser avec amour, sentir son arôme quand il chauffe, l'odeur du vernis, observer la poussière de bois voleter dans son atelier et colorer ses mains, voir son ciseau tailler le bois, sculpter des formes et des arabesques.
L'argent qu'il recevait servait un peu à le nourrir et beaucoup à acheter d'autres troncs d'arbres. Il vivait chichement. Il aurait sans doute bien voulu se marier, mais aucune fille n'était attirée par ce taciturne, toujours en train de travailler, plus intéressé par le bois que de les emmener au cinéma ou faire la fête à la ville. Il ne se maria pas, n'eut pas d'enfants. Les saisons et les années passèrent.
Il savait – et tout le monde suspectait – qu'il pouvait faire des merveilles, mais il tenait à ne pas se faire remarquer. Il continua de créer ou restaurer de belles garde-robes, de beaux vaisseliers, jusqu'au jour où la mode des mobiliers anciens en chêne passa, où un géant suédois vint s'installer dans les environs, vendant des meubles en contreplaqué et en kits que chacun pouvait monter seul.
La clientèle se fit de plus en plus rare. La nouvelle génération le traitait de « ringard ». Il continuait à fabriquer des cercueils ou à restaurer des meubles pour quelques citadins qui venaient chercher de l'authenticité et de l'air frais dans les campagnes, mais c'était rare. Les jeunes jetaient les meubles de « leurs vieux » au dépotoir communal ou les brûlaient lors des grands feux.
L'Maurice se renferma de plus en plus, se courba tout autant.
Je fis sa connaissance un jour de début de printemps, alors que je venais d'emménager dans le coin pour écrire. Je souhaitais remonter et restaurer une belle garde-robe ancienne. J'avais aperçu son enseigne toute cabossée et m'étais enquis de ses services. Il parut tout étonné de ma visite, comme si personne n'avait sonné à sa porte depuis bien longtemps. Il ne devait pas être si âgé que cela, une petite cinquantaine d'années, même s'il en faisait plus. Il osait à peine me regarder dans les yeux. Il abaissait sa casquette par respect même si je lui demandais de ne pas se formaliser.
Il fit un travail remarquable. L'armoire était méconnaissable tout en gardant le charme d'antan ; du coup, je lui demandai de réaliser d'autres restaurations, même minimes.
Je profitais de mes promenades pour aller lui rendre visite de temps en temps, pour suivre les progrès, soi-disant, mais en fait pour sentir l'odeur du bois qu'on manipule, frotter les copeaux dans mes mains, pour le voir à l'œuvre, complètement concentré sur son travail manuel, passionné. J'avais passé ma vie à utiliser mon cerveau, j'avais deux mains gauches et j'admirais sa dextérité.
Et encore, si j'avais su... je n'avais encore rien vu.
Quelques années passèrent, nous devînmes presque amis. Oh, il ne disait jamais grand-chose et gardait toujours une certaine distance, mais je savais qu'il aimait mes visites, même si elles étaient courtes. M'arrêter à son atelier était devenu une étape habituelle lors de mes promenades quotidiennes quand j'étais dans le coin. Ces balades m'oxygénaient l'esprit et développaient ma créativité, mes idées de roman, de personnages ; de nombreux rebondissements me venaient souvent lors de ces promenades. Son atelier était sur mon chemin.
Un jour, il me demanda s'il pouvait m'accompagner jusqu'à la ville. Il avait une visite à rendre, sans donner plus de détails. Je n'en demandai pas, il restait tellement discret et j'avais appris à respecter sa discrétion. Il ne dit mot ou presque pendant le voyage. Je le sentais un peu inquiet, nerveux. Je lui proposai de le ramener à la fin de la journée, mais il refusa, m'annonçant qu'il prendrait le train et le bus pour rentrer au village.
Dans les jours qui suivirent, il ferma son atelier et je le vis traverser le village encore plus taiseux et discret que d'habitude. Je m'interrogeai, bien entendu, mais comme toujours, je décidai de respecter son silence.
Quelques semaines plus tard, il sonna à ma porte et me demanda si je pouvais l'accompagner chez Monsieur le Comte. Il voulait lui demander de lui racheter le grand chêne qu'ils allaient abattre, car il faisait de l'ombre à la nouvelle comtesse. Nous avions tous été choqués par cette décision, mais n'avions rien à dire, le comte faisait ce qu'il voulait sur ses terres. C'était le dernier chêne plus que centenaire du château, et il était triste de voir partir ce témoin ancestral. J'acceptai, car je voulais tenter une fois de plus de convaincre le comte de changer d'avis, et Maurice me donnait une excuse pour me rendre au château. Peut-être n'était-il pas trop tard.
Malheureusement, au moment où nous pénétrions dans le parc du château, nous entendîmes un grand CRAAAC suivi d'un BOUM, la terre en trembla. Le géant était à terre, le comte à ses côtés, posant comme le guerrier victorieux d'un duel inégal.
Maurice sollicita tout de suite l'attention de ce dernier, comme s'il craignait qu'on ne l'écoute pas. Il lui expliqua avec une étonnante hardiesse que ce chêne devait devenir quelque chose de spécial et ne pouvait pas être transformé en buches pour le feu, et qu'il voulait le racheter pour faire quelque chose de « joli ». Le comte le regarda, d'abord d'un air dédaigneux, puis, presque par pitié, lui demanda un prix pour le tronc qui me sembla outrageusement cher. Sans un mot, sans argumenter ou négocier, Maurice accepta.
Choquée par l'attitude du comte, mais attendrie par la lumière que je voyais dans le regard de Maurice, j'offris de payer moi-même les frais de transport jusqu'à son atelier. On plaça le tronc gigantesque dans son arrière-cour. Il fallait en effet que celui-ci sèche pendant un an avant de pouvoir en faire quoi que ce soit. Après, il le rentrerait dans son atelier pour lui redonner vie sous une autre forme. Laquelle ? Il ne me le dit point. Il avança qu'il avait le temps d'y penser. Il retourna simplement à ses activités habituelles. Sauf qu'une fois par mois, il me demandait de le conduire soit à la gare la plus proche soit directement en ville. Il mentionna vaguement la visite d'une prétendue tante éloignée. Je trouvais cela un peu étrange, car il ne m'en avait jamais parlé, mais il était d'une telle discrétion que la moindre question semblait incongrue, et même à la limite de l'impolitesse.
Une année passa. Maurice semblait s'ennuyer, il déambulait dans le village un peu plus souvent que d'habitude, sans toutefois provoquer les rencontres ou engager des discussions. Il venait de temps à autre me faire la conversation, si je peux toutefois appeler cela comme cela. Il restait dix à quinze minutes, pas plus. Nous discutions un peu du temps, du village, de mon jardin, il avalait son café et puis il s'enfuyait.
Il semblait attendre quelque chose et je ne parvenais pas à comprendre ce qu'il avait derrière la tête. Il évitait de me répondre ou évoquait des banalités quand j'essayais d'en savoir plus. Il était passé maître dans la méthode d'évitement. Je le trouvais un peu terne, fatigué, amaigri.
Enfin, au bout d'une année, nous l'aidâmes à faire rentrer le tronc du vieux chêne dans son atelier. Pour une fois, il semblait fébrile et manifestement très heureux. À ce moment, je pensai qu'il avait dû la trouver, son idée. Cela expliquait son impatience. J'en saurais plus sans doute un peu plus tard.
De ce jour, Maurice ne quitta plus son royaume. On l'entendit poncer, taper le bois, couper, ciseler, sculpter, clouer des jours et des semaines durant. On le voyait à peine sortir. Même moi, je n'étais plus trop tolérée dans son atelier. Quand je passais lui rendre visite, il sortait de la pièce du fond dont il fermait la porte méticuleusement, et venait à ma rencontre pour que je n'aille pas plus loin. Il se disait fort occupé, avoir reçu une commande exceptionnelle dont il ne pouvait parler.
Il cachait quelque chose, c'est sûr. Mais quoi ? Même mes voisins, qui d'habitude ne le regardaient plus, étaient intrigués.
Quelque temps plus tard, sa vieille chienne Dora mourut. Seulement à cette occasion, il sortit de son atelier pour pouvoir organiser un petit enterrement. Il m'intrigua quand je le vis fermer sa porte à double tour avant de sortir, alors qu'ici, tout le monde laissait tout ouvert. Il était étrange, blafard. Il semblait très abattu, encore moins loquace que d'habitude. Je mis cela sur le compte de la tristesse d'avoir perdu sa chère compagne canine.
Je tentai de l'inviter chez moi pour prendre un café. Il refusa, il prétendit être trop fatigué. Quoi qu'il en soit, je ne le vis plus pendant quelques semaines. L'hiver venu, je venais moins souvent à la campagne et j'étais en pleine promotion de mon dernier roman. Et dans le village, comme il avait beaucoup neigé, chacun restait bien calfeutré chez soi.
Avant les fêtes de Noël, et en vue de préparer la réunion de tous les miens, je quittai Bruxelles pour m'installer dans mon presbytère. À mon arrivée au village, je constatai que son atelier semblait fermé et vide. Les gens du village me dirent ne l'avoir plus qu'entre-aperçu ici ou là, et d'ailleurs plus vu du tout depuis quelques jours. Personne ne s'en préoccupait. C'était l'Maurice, quoi ! Cela lui arrivait souvent de ne pas sortir de chez lui, surtout en hiver. « Il avait de quoi tenir », comme il disait souvent, se contentant de peu.
Après deux jours, je m'inquiétai et décidai d'aller frapper à sa porte. Elle n'était pas fermée à clé. L'obscurité était totale. J'allumai la lampe de mon téléphone. En plus de l'odeur de bois et de vernis, que je connaissais bien, je perçus une autre odeur, inconnue, plus âcre.
Je m'avançai prudemment vers la porte du fond. Il faisait un froid glacial, le chauffage était éteint, le feu et la forge également. Une fine lumière provenait néanmoins de dessous la porte de l'arrière-pièce. Je ne sais pourquoi, mon cœur se serra. Quelque chose était arrivé.
Du bout des doigts, je poussai la porte branlante.
D'abord, je n'aperçus qu'un grand meuble. Un coffre ? Ou plutôt une caisse, une boîte. Pas brute, non... extraordinairement ciselée, de personnages, de scènes, un peu à la manière des sarcophages égyptiens, mais en relief.
À ses côtés, un grand cierge d'église, ceux qui durent des heures, des jours même. Il était d'ailleurs au bout de sa vie. Il devait avoir été allumé il y a plusieurs jours. Il balayait encore le lieu de sa lumière chancelante et semblait donner vie aux scènes sculptées sur les parois.
Je m'approchai lentement, tant je craignais ce que j'allais découvrir.
Dans la caisse, je découvris Maurice, visage de cire, allongé, les mains jointes sur son torse, comme endormi, figé pour l'éternité... depuis quelques heures ou quelques jours sans doute. Le froid l'avait remarquablement conservé.
Avec le tronc du chêne majestueux de Monsieur le Comte, il s'était construit un cercueil d'une taille et d'une beauté à nulle autre pareille. Il l'avait sculpté finement, représentant de centaines de personnages, de scènes de vie de chez nous, de fêtes villageoises à la Breughel, les différents métiers, des scènes de ménage, les quelques rares monuments du village, les feux de la Saint-Jean, la fête annuelle, la procession de la Saint-Barthélemy. Les représentations se suivaient comme un long cortège étalé sur trois niveaux de part et d'autre du cercueil, et en bout de course, on distinguait la bière de Maurice en miniature avec encore quelques détails visibles sur les parois.
Une merveille de détails, d'expressions diverses et variées.
Je reconnaissais certains de mes voisins, Monsieur le Comte, pas très flatté d'ailleurs, le boulanger avec son ventre bedonnant, un pain sur son bras, le curé en tenue de cérémonie pour la procession de la Saint-Barthélemy, avec derrière lui, sous forme d'ombre, ce qui semblait être ses prédécesseurs, les sœurs du monastère Sainte-Marie formées en chorale, le garagiste avec son béret et son fils saluant de la main, le fermier dans son tracteur tout cabossé et rouillé et encore bien et bien d'autres. Même moi je m'y trouvais, un livre à la main.
Les côtés courts de la « boîte » étaient habilement décorés d'arbres de tailles et types divers, on y voyait même les rainures des feuilles. Le vent soufflant dans celles-ci se percevait grâce au léger mouvement qu'il avait donné à l'ensemble. La finesse de sa ciselure était tout bonnement extraordinaire.
Une véritable œuvre d'art.
Pendant toutes ces années, caché entre ses deux épaules, Maurice nous avait observés, en silence, en discrétion. Nos expressions, nos profils, mimiques et histoires s'étaient imprimés dans sa mémoire, et en quelques semaines, il avait fidèlement reproduit nos âmes sur son œuvre ultime.
Lentement, je m'approchai encore, les larmes aux yeux, ébahie devant cette scène irréelle. Je touchai le bois qui était d'une extrême douceur à force d'avoir été poli, caressé et huilé. Il avait utilisé le moindre nœud ou rainures pour adapter son récit de nos vies. Une grande douceur, presque de la tendresse, semblait s'être insérée dans ce mariage extraordinaire entre ce bois noble et nos humbles histoires.
Maurice avait dû utiliser ses dernières forces physiques et émotionnelles pour arriver à ce niveau de perfection créatrice. J'appris plus tard par le curé que Maurice se savait condamné – je compris ainsi, enfin, la raison de ses visites fréquentes à la ville.
Ce cercueil était sa dernière et la plus éclatante de ses œuvres. Tout son art, son doigté, son coup de ciseau, sa patience et sa créativité s'étaient exprimés sur le bois de ce chêne majestueux, lui redonnant vie. Pour y finir la sienne, en communion avec l'arbre, laissant aux villageois l'héritage éphémère de son art ignoré.
Éphémère, ce le fut en effet, parce que dans ses dernières volontés retrouvées entre ses mains, il avait précisément demandé qu'on l'enterre dans ce cercueil, malgré sa beauté, malgré son exceptionnelle qualité. Monsieur le Curé et moi mîmes un point d'honneur à faire respecter ses dernières volontés, même si nous ne pouvions, nous aussi, nous empêcher de penser que son œuvre aurait mérité d'être admirée des années durant, au même titre que celles d'autres artistes morts sans le sou, et dont les œuvres étaient devenues presque inestimables depuis.
Maurice, le discret, le plus pauvre d'entre nous, le plus abandonné de tous, fut ainsi enterré en grande pompe dans son splendide sarcophage. Enfin, il eut droit à toute l'attention et la reconnaissance d'un artiste. Une reconnaissance posthume et tristement tardive.
Son cercueil fut placé sur une remorque tirée par un cheval ardennais et amené jusqu'à l'église.
Les gens s'étaient regroupés en silence sur les bas-côtés de la route principale du village et se signaient à son passage. Le ciel lui faisait honneur en se débarrassant de ses nuages et illuminant sa création.
Nous étions fascinés par la beauté et la richesse de sa dernière demeure, enfin éblouis par cet art qu'il avait voulu cacher aux yeux de tous. Tous, nous fûmes à la peine, regrettant de ne pas l'avoir mieux connu pour certains, secouru pour d'autres.
Je suis persuadée que, dans son for intérieur, chacun de nous aurait souhaité récupérer une partie de son œuvre. Or, nous ne pûmes que prendre d'éphémères photographies. Le village avait eu son héros et n'en avait pas pris conscience. Certes, Maurice ne l'avait pas voulu. Néanmoins, nous n'avions pas su regarder avec notre cœur, nous nous étions contentés de son allure, de son apparence empreinte de discrétion, pensant que son corps reflétait un caractère inintéressant et effacé.
Il devait rougir de plaisir, et sans doute aussi de gêne, là-haut, en nous regardant.
Bon vent, l'Maurice, j'espère quand même que tu souris dans les nuages avec tes copains les chênes.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Merci pour cette belle lecture ! Un vocabulaire assez captivant pour le travail d'ébéniste.

Si vous avez 2 minutes à perdre sous ce lien.
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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Anne Windal · il y a
Quelle jolie nouvelle, prenante, touchante, forte... Un vrai voyage dans un autre monde. Un pur moment de plaisir. Félicitations !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Un récit plein de tendresse qui va droit au cœur ! Merci
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Caroline Robitaille · il y a
Merci et bravo, un récit touchant et sensible!
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Pat Vermelho · il y a
Je suis certain qu'il existe autour de nous plein de Maurice, des inconnus, des incompris au talent insoupçonné, mésestimé, peut-être même parfois par eux-mêmes. Un récit prenant. A voté.
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Catherine Gilain · il y a
Très beau récit Sigrid. Bravo, j ai adoré le récit de vie de Maurice si touchant
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Très joli texte que je découvre. On aime vite ce personnage, le drame est présent sans être pesant, la scène de la découverte du cercueil est particulièrement réussie selon moi. Bravo !
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Daisy Reuse · il y a
Un récit bouleversant et bien écrit de votre plume généreuse. Maurice, de ces invisibles et pourtant si lumineux ! Bravo.
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Mireille Béranger · il y a
Cette histoire, remarquablement racontée, semble vraie. Le personnage principal m'a beaucoup touchée. Et J'ai presque senti, au fil des mots, l'agréable odeur du bois et des vernis.
Quel beau métier que celui d'ébéniste ! L'auteure, d'ailleurs, semble si bien le connaître.
Toutes mes étoiles, assorties d'un grand bravo pour vous Sigrid, vont à Maurice*****

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sigrid Lansberg · il y a
Maurice est très content 😉. Je ne m’y connais guère en Ebenisterie mais je me suis renseignée. Merci pour votre retour 🙏

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