Le secret de l'oncle Henri

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Quand j’arrivai devant la maison d’oncle Henri, il faisait nuit. À cause d’une caténaire qui avait lâché entre Troyes et Reims, j’avais pris beaucoup de retard. Un incident dû au gel. Mon TGV avait mis plus de quatre heures supplémentaires...
La bâtisse semblait m’attendre, se découpant dans un clair de lune figé par un hiver précoce. On m’avait dit le froid redoutable dans cette région du nord-est et prévenu d’embarquer écharpe, bonnet et moufles en laine. On ne m’avait cependant pas indiqué la bonne épaisseur et, tremblant, je dus reconnaître que j’avais hâte de me retrouver devant un âtre, fourneau, ou toute autre source de chaleur, susceptible de permettre à mes membres de se dégourdir un peu. Pourquoi diable l’oncle avait-il choisi pareil endroit pour s’expatrier ? Avant de partir, j’avais pris soin de plier, dans une petite valise à roulettes, quelques affaires et emporté de quoi subvenir à une hygiène corporelle, même sommaire, au moins le temps de quelques jours.
La maison était imposante...
Méritait-elle le nom de maison ? Châtelet ? Manoir, peut-être ? Gentilhommière ? De loin, elle forçait le respect. Après l’avoir machinalement saluée, j’enfonçai mon chapeau sur ma tête. Je n’allais pas me laisser impressionner par le porche en pierres sculptées de gargouilles baroques ni par les hautes grilles cadenassées qui barraient l’entrée du parc.
À l’époque, j’écrivais déjà des nouvelles fantastiques. Non pas qu’elles fussent formidables, elles étaient fantastiques plutôt au sens du genre auquel elles appartenaient. Je pensais avoir quelque talent pour dépeindre l’étrange ou le surnaturel. Hélas ! Ce n’était pas de l’avis des éditeurs auxquels je m’adressais et qui goûtaient peu mes extravagances littéraires. Ils rechignaient à publier mes fantaisies. Je désespérais de pouvoir vivre un jour d’une plume que je trempais dans des rêves éblouissants, les jours fastes, ou dans mes cauchemars, la plupart du temps. Devant ces refus, je sentais la flamme qui brûlait en moi s’étioler peu à peu.
Dès lors que ce tableau s’offrit à mes yeux et mes sens, j’y vis là un signe du destin. Le cadre était idéal pour trouver l’inspiration. D’ailleurs, si celle-ci continuait à me bouder, il n’en demeurait pas moins que ce patrimoine tombé du ciel m’offrirait, de toute manière, une compensation financière non négligeable, en cas d’éventuelle revente, et ferait bouillir quelque temps la marmite.
J’attendis patiemment qu’une chouette se mette à hululer dans un arbre, ce qui aurait été la moindre des choses pour m’accueillir et parfaire la scène. Mais, devant le silence têtu qui s’était installé, je me décidai à ôter l’une de mes mitaines afin d’empoigner dans la poche de mon caban la grosse clé qui m’avait été remise par maître Chastel, notaire à Roanne. La lumière froide de la lune éclairait suffisamment et la serrure ne me résista pas longtemps...
**
En traversant ainsi le parc, émergeaient peu à peu devant moi, sous la lune, au rythme de ma progression : dépendances, écuries, orangerie... Engoncé dans mon cache-col, je pesais le gigantisme de cet héritage quand elle surgit enfin, tout au bout de l’allée. Au vu du nombre d’ouvertures, mon cerveau, pourtant engourdi, ne put s’empêcher de faire un rapide calcul de la quantité de litres de fuel que le brûleur d’une chaudière normale devait distiller avant de maintenir une température décente dans une telle bâtisse. Maître Chastel ne m’avait montré que des représentations de mauvaise qualité lorsque, convoqué par ses soins, je m’étais rendu à son étude. En fait, c’était la première fois que je contemplais maison et domaine. À Roanne, j’en avais profité pour demander à ce petit homme gris, expert en filiation, de me présenter également une photographie de mon illustre oncle dont je n’avais eu, jusqu’à ce jour, aucune connaissance. Il y avait encore deux mois, j’ignorais tout de ce parent fortuné, ma mère ne m’en ayant jamais parlé. Je compris plus tard qu’il devait avoir bien mauvaise réputation...
Sur la photo, Henri de Crépeau posait avec son fusil et sa moustache sur le seuil de la terrasse en marbre, un vieux chien à ses pieds. Il portait une tenue de gentleman-farmer, des vêtements confortables lui permettant une certaine aisance de mouvements tout en projetant une sorte d’élégance guindée très secte mondaine : une veste kaki sur un gilet à rayures vertes, un pantalon droit de couleur rouille dont le bas des pattes s’enfonçait dans une paire de bottes. On le sentait prêt pour l’équitation, le polo, la chasse à courre ou encore un bêchage de plusieurs arpents de bonne terre. Il avait l’air satisfait de l’éternel célibataire jouissant pleinement de la vie. On devinait chez lui des passions pour les activités de nature ; il transpirait le tir aux pigeons, la pêche à la truite, mais aussi, et cela était sans doute dû à une indescriptible lueur d’une malignité coquine qu’il avait dans le regard, un goût prononcé pour les jeunes femmes. Sur la photo, dans tous les cas, mise à part l’évidence d’un caractère hédoniste, il ne laissait soupçonner aucune autre particularité qui aurait pu trahir son secret...
Car j’appris, par la suite, que mon oncle n’avait pas toujours été le riche propriétaire heureux posant sur son perron en marbre. Bien loin s’en faut ! À l’origine, il n’était qu’un lad auvergnat avec quelques compétences dans la maréchalerie. Pour aller vite, disons qu’il gagnait sa vie au cul des chevaux en les ferrant et revendant leur crottin pour arrondir ses fins de mois. Il gardait et soignait des chevaux de course, à domicile. Il n’hésitait donc pas à se déplacer dans toute la région pour réaliser ici un parage, là une contention efficace. On raconte qu’un jour, alors qu’il s’occupait de panser et bouchonner une vieille jument sur le déclin, il était tombé sous le charme de la bête et avait tenu à la racheter à son propriétaire. Était-ce parce qu’il partageait l’écurie de l’animal, dormant la plupart du temps à ses côtés au milieu des souris et des loirs ? On l’ignore. Par contre, ce que l’on sait, c’est que cette intimité avait transformé profondément Henri Crapaud (de son vrai nom) au point que le valet d’écurie qu’il était à l’époque avait investi toutes ses économies dans l’acquisition de cette jument.
Dès cet instant, son patronyme et sa vie changèrent... L’oncle Henri n’hésita pas à engager sa rosse dans plusieurs courses de prestige. Évidemment, elle terminait à chaque fois dernière, en queue de peloton, les naseaux fumants et le cuir trempé. Mais l’oncle prenait soin de ne jamais parier sur elle, non, il jouait d’autres chevaux parfois des favoris, parfois des toquards. Dans un cas comme dans l’autre, allez savoir pourquoi, il pariait toujours sur les gagnants. Pas une faille dans son jeu. Il disait, en riant, avoir un secret... Amassant des gains de plus en plus importants, Henri se mit à investir dans des sociétés à la pointe des nouvelles énergies renouvelables, ainsi que des start-up novatrices dans le secteur des futures technologies. Puis il se fit construire, loin de ses racines, le manoir dont j’héritais instamment...
**
Le soir tombait. J’ouvris l’un des battants de la lourde porte d’entrée et pénétrai à l’intérieur de ce qui allait bientôt devenir ma maison. L’électricité avait été coupée. Quel ne fut pas le choc quand, allumant plusieurs candélabres qui se trouvaient à portée de mes doigts tremblants de froid, je découvris l’immensité du hall. Là m’accueillaient les portraits d’aristocrates certainement morts depuis des siècles. Après avoir traversé ce hall dallé de carrelages à damiers blancs et noirs, j’arrivai au pied d’un double escalier flanqué de torchères impressionnantes. Avant de l’escalader, je visitai rapidement quelques salles du bas et notamment l’immense cuisine où une large cheminée pouvait sans faillir recueillir des troncs d’arbre dans leur entièreté. Une longue table monastère trônait au milieu de la pièce. Aux murs, des batteries de casseroles de cuivre renvoyaient le faisceau de ma lampe. J’avais pris soin d’emporter une lampe de poche et c’est à la faveur de son éclairage qu’ensuite, je commençai donc à monter tout naturellement à mes appartements en faisant claquer les roulettes de ma valise sur chaque contremarche du grand escalier. Après des kilomètres de couloirs, je débouchai enfin au salon.
Si la cuisine était vaste, que dire de ce prétoire ?
Il était démesuré au point qu’au moindre bruit de ma part un écho me parvenait en retour. Une grande partie des meubles avait dû être vendue car il me sembla bien vide. Je m’étonnai de ce fait et rangeai dans un coin de ma mémoire l’observation future que je ne manquerai pas d’adresser à maître Chastel, à ce sujet. Je braquai longuement ma lampe en direction des bois de cerfs et des têtes de sanglier qui ornaient les murs puis fit lentement progresser son faisceau lumineux jusqu’à faire un tour complet de la salle. Vu la hauteur sous plafond, le nombre et la surface des pièces à vivre, la somme de ménage que cela représentait avait de quoi décourager les plus téméraires. J’avais définitivement perdu l’approbation de mon épouse. Elle qui devait me rejoindre la semaine suivante afin de se faire son idée n’aurait même pas à gaspiller sa salive. Il faudra vraiment que cela en vaille la peine ! m’avait-elle prévenue juste avant mon départ. Et là, visiblement, ce manoir immense et vide, froid comme la mort, ne pouvait à ses yeux rivaliser avec notre appartement modeste, mais douillet du Vieux-Lyon placé sous la protection de Notre-Dame de Fourvière. Le saint patron de mon héritage, s’il en fut un, ne pouvait être qu’un moine templier estropié, les nombreuses armures et haches que j’avais croisées dans les couloirs en témoignaient... À l’évidence, en décidant de garder la propriété pour y vivre, je m’exposais à changer non seulement de statut social, mais également matrimonial. Je passerais aussi sec de locataire marié à châtelain divorcé.
Juste après le salon, je découvris, en enfilade, une chambre...
C’était la chambre de l’oncle. Et je décidai que, pour cette nuit, ce serait également la mienne. Il était trop tard pour réserver un hôtel dans le coin. D’ailleurs, malgré le froid et le manque de lumière, j’étais tellement exténué que j’aurais pu dormir n’importe où. Tandis que je posais ma valisette sur le haut lit à baldaquin, je remarquai qu’une cheminée identique à celle de la cuisine me faisait face. Beaucoup plus modeste que celle du bas, elle n’en était pas moins remarquable. Et surtout, elle était garnie. On avait laissé, dans l’âtre, du petit bois provenant à coup sûr d’une palette et, empilées au-dessus, trois belles bûches. Le tout n’attendait plus qu’une allumette que je m’empressai de craquer. Il n’y avait rien d’autre à faire, ensuite, que se coucher. Je me déshabillai donc un minimum, à la hâte, et me glissai dans le lit glacial où je restai sans bouger, claquant des dents et frissonnant jusqu’à ce que je trouve le sommeil, ce qui ne tarda pas.
Je fus réveillé en pleine nuit par de drôles de bruits...
Tout d’abord, il y eut des grattements suivis d’une cavalcade provenant des étages. Encore assoupi, me remémorant mes nuits passées chez ma grand-mère, à, la campagne, durant les vacances de Noël, je mis cela sur le compte d’une compagnie de loirs. Mais les grattements s’intensifièrent. Certainement que ce qui cavalait entre les solives et les poutres, au grenier, était plus gros que des loirs. Fouine ? Un oiseau coincé dans les combles ? Mais ce ne fut pas tant l’intensité du volume sonore qui me fit me redresser d’un bond sur le lit. Quelqu’un parlait ! J’entendais distinctement des chuchotements, des bruits de paroles à peine étouffés. Je n’aurais su traduire cette conversation, mais il s’agissait bien d’un dialogue. Les intonations ne laissaient planer aucun doute. Quelqu’un questionnait et quelqu’un d’autre répondait. J’avais l’impression déplaisante que ces intonations étaient inhumaines. Je laissai dépasser du drap, et tendis une oreille, un long moment, jusqu’à ce que la discussion cesse. Enfin, je me rallongeai, aux aguets, et finis, malgré l’angoisse qui m’avait envahi, par me rendormir jusqu’au petit matin...
**
Durant la nuit, le vent avait tourné à l’ouest, à la neige...
Lorsque j’ouvris les volets de la chambre, un merveilleux paysage s’offrit à mon regard, faisant disparaître sur-le-champ mes peurs nocturnes. Le parc avait entièrement blanchi. Un tapis épais recouvrait les allées et les pelouses. Le feu, dans la cheminée, était éteint. Ne subsistaient encore que quelques braises rougeoyantes. Je m’habillai et descendis à la cuisine, bien décidé à trouver de quoi me faire un café fort. En bas, j’ouvris également toutes les persiennes afin de redonner de la lumière à ces pièces qui n’en avaient plus vu depuis des semaines, peut-être des mois. Malgré la pâleur du soleil, la maison revivait enfin.
Je trouvai mon bonheur dans un placard et après quelques minutes, je m’installai à la table monastère devant un bol de café fumant. J’avais descendu le paquet de gâteaux que j’avais acheté en gare, juste avant de partir. J’étais en train de tremper le troisième quand, soudain, une souris (ou un rat) se mit à longer les plinthes carrelées puis s’aventura jusqu’au milieu de la pièce. La bestiole s’immobilisa et me fixa longuement, au début, sans frétiller une moustache. Sa présence me fit sourire. Après tout, elle était autant chez elle que moi chez moi. Sûrement même davantage. Je ne pus m’empêcher de lui en faire la remarque.
— Tu m’excuseras du dérangement, plaisantai-je, je suis le nouveau propriétaire.
La souris continua de me dévisager de ses petits yeux ronds.
— Tu as faim ? On pourrait peut-être faire connaissance avant que mon épouse n’appelle toute une troupe de dératiseurs. Je suis désolé, mais elle et moi ne goûtons pas de la même manière la présence de locataires de ton espèce. Moche !
Tout en parlant, j’envoyai en souriant, dans sa direction, quelques morceaux de mon gâteau qui, de toute façon, se révélait trop sec. La souris s’approcha, renifla au-dessus des miettes consenties, frotta ses deux petites pattes de devant l’une contre l’autre et dit :
— Merci ! Sympa.
Deux mots. Seulement deux mots. Mais, je peux vous dire que c’était les deux mots les plus surprenants que j’entendais de toute ma vie. J’avais dû rêver. Perplexe, je renouvelai l’expérience.
— C’est bon, ça ira, me dit la souris au deuxième morceau. Il est pas de première fraîcheur ton biscuit. Laisse-moi deviner. Ça provient d’un distributeur... une aire d’autoroute... Non, une gare... Oui, c’est un truc de la SNCF, ça ! Mes moustaches à couper !
— Tu... Tu parles ? bredouillai-je.
— Tu parles ! répondit ma visiteuse en mâchouillant.
Je vous laisse imaginer ma surprise. Une surprise mêlée subitement d’effroi. Inconsciemment, des nouvelles horribles de Lovecraft me vinrent à l’esprit. Des récits de manipulations génétiques ou de démons. Même dans mes écrits les plus délirants, je n’aurais jamais osé une telle ineptie. Cette conversation n’aurait pas dû être. Elle ne se pouvait pas. Valider sa réalité revenait à me mettre dans une situation d’aliénation, hors du temps, hors de toutes normes acceptables. Mais ça semblait bien réel ! Alors, c’était donc arrivé. Les mises en garde de ma femme prenaient corps. À force d’écrire des histoires démentes, j’étais devenu fou...
La souris continua sur le même ton :
— C’est Henri qui m’a appris. Un parent à toi ?
— Un... Un oncle ! bredouillai-je.
— Au début, déclara-t-elle encore, il ne parlait que chevalin. Et puis, peu à peu, il s’est mis au rongeur. À la fin, il faisait mieux que se débrouiller...
C’est au fur et à mesure de cette conversation extravagante mais polie que j’appris le secret de l’oncle...
À force de couchage dans la paille, l’oncle Henri avait percé le mystère du langage animalier. Notamment celui de sa jument. Il avait remarqué qu’à l’instar de Hans le Malin, celle-ci se montrait capable de déchiffrer les émotions et les intentions de ses congénères, mais également des humains, en observant soigneusement le langage du corps. Elle pouvait répondre ainsi à la plupart des questions. Notamment, elle connaissait, pour avoir papoté avec les siens, et avant même le départ, les gagnants des Grands Prix dans lesquels Henri ne manquait pas de l’engager. C’est en frappant d’un sabot qu’elle lui donnait l’ordre d’arrivée. À partir de là, il était aisé pour lui de parier à coup sûr sur le bon cheval...
**
Cela fait maintenant presque deux années que j’occupe la maison, que je dors dans le lit à baldaquin, que je déjeune chaque matin avec Grignote, la souris. J’ai perdu la plupart de mes amis. Mon épouse m’a quitté. Elle a fini par partager leur jugement : cet héritage m’a tourné la tête et emporté le peu de bon sens qu’il me restait encore. Je suis seul... Enfin, pas vraiment. Mes nouveaux amis sont des lérots, des rats et des souris de toutes sortes. Et puis, il y a Frida la Futée, une jeune pouliche dont je viens de faire l’acquisition et avec qui je m’entends plutôt bien. Je commence à la dresser et ne désespère pas, sur les conseils de Grignote, de l’engager bientôt à Deauville. Il me reste également mes histoires...
Je persiste à écrire mes fables et récits grotesques qui, à en croire les critiques, des rares à avoir été publiés sont soit trop irréels, soit carrément saugrenus. Mais, parfois, la réalité ne dépasse-t-elle pas la fiction ? Hans le Malin, que d’aucun ont soupçonné d’être une escroquerie à quatre pattes, n’était-il pas tout bonnement doté d’une hypersensibilité ? On ne peut pas tout expliquer raisonnablement, m’a confié une souris. Alors, devant tant d’incrédulité, un jour peut-être... peut-être... je me résoudrai à divulguer le secret de l’oncle Henri...
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