Le murmure du vent dans les lavatères

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Cette histoire de famille est écrite sans aucune fausse note, d’une plume maîtrisée et touchante. Destin de femmes, transmission

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Soixante neuf ans, l'impression d'avoir vécu plusieurs vies déjà et d'en avoir rêvé tant d'autres ... Et cette furieuse envie d'écrire ! Vous me trouverez aussi sur mon blog  [+]

Image de Printemps 2020

Assise dans la balancelle sous l’avancée du toit, je devine le ressac de la marée qui bascule. C’est l’heure de la renverse. Le vent retient quelques instants son souffle, puis il se glisse de nouveau le long de la barrière. L’automne a commencé de poser dans le jardin la palette de ses couleurs, mais sans disperser encore les délicieuses fragrances de l’été.
Herbert est venu, comme à chaque fin septembre depuis trois ans. Il est descendu à l’Hôtel Outremer où il m’a invitée à déjeuner. Je ne sais pas s’il acceptera un jour de dormir à la maison. Et je ne sais pas davantage si j’ai vraiment envie qu’il le fasse.
Je me balance au rythme de la danse lascive des lavatères et dans la tiédeur du soir, je crois deviner, comme une incrustation en filigrane, la silhouette de tante Mimi courbée sur le buisson frémissant.
Tante Mimi!
Nous l’avons évidemment évoquée avec Herbert. N’est-ce pas elle qui l’a conduit ici depuis cette fin d’été si particulière qui avait commencé pour moi par un appel téléphonique de ma cousine Sybille ?

— Allo Chantal. Tante Mimi… elle a disparu !
— Comment ça disparu ?
— Ben elle n’est pas chez elle.
— J’arrive.
Cela faisait un peu plus d’un an que nous avions décidé Sybille et moi, de nous relayer pour passer régulièrement chez tante Mimi, vérifier qu’elle ne soit pas morte, et qu’elle se nourrisse d’autre chose que de croissants rassis trempés dans un verre de bordeaux coupé d’eau.
Elle était dans sa quatre-vingt-onzième année, et elle n’avait jamais eu d’enfants. Ou plutôt ses enfants, c’étaient ses neveux et nièces dont elle avait accepté parfois d’être la nounou. Pas très régulièrement cependant parce qu’elle avait sa vie, comme je l’ai entendu dire à voix basse lorsque j’étais petite et que j’écoutais aux portes les conversations des grands.
De toutes ses nièces, j’avais été sa préférée, ou en tout cas, celle qui l’accompagnait régulièrement pour quelques week-ends ou quelques semaines d’été dans sa maison de Villers sur Mer. Les autres me jalousaient un peu, bien que passer des vacances avec une femme excentrique et rigide ne constituât pas un réel privilège.
« Tiens-toi droite Chatoune », me lançait-elle sur la digue qui longe la plage, et que nous arpentions chaque jour pour gagner la bonne auberge où elle avait ses habitudes. Et moi je me redressais, tentant de régler mon pas sur le sien en une élégante nonchalance.
Son goût pour les dentelles, les fourrures et les plumes, ses chapeaux, ses longs fume-cigarettes et ses sautoirs de perles évoquaient les années folles. Et l’on se serait moins étonné de la croiser sur la promenade des planches de Deauville que sur la digue de Villers-sur-Mer.
Elle était pourtant très attachée à sa petite maison de la rue des jardins qui appartenait depuis toujours à la famille. « Villers est une station bien plus petite et bien moins prétentieuse que Deauville, prétextait-elle ». Et d’ajouter qu’au moins, on n’y croisait pas sans arrêt le Tout-Paris.
Quant à moi, fascinée par ce Tout-Paris qu’elle semblait si bien connaître, je le regrettais en silence.

Sybille m’attendait fébrilement sur le pas de la porte.
— Ah tout de même !

Les persiennes étaient fermées quand je suis arrivée. Je me suis dit qu’elle ne s’était pas levée de la journée parce que, tout de même, elle ne les aurait pas fermées à 17 heures. 

« Tout de même »… ! Sybille est incapable de prononcer deux phrases sans y poser un « Tout de même ». Et lorsqu’elle est énervée, elle les sème à l’envi.
Je l’ai prise par l’épaule et je l’ai doucement poussée dans la maison.
Dans la chambre, un léger parfum d’eau de Cologne teintait à grand peine l’odeur ammoniaquée qu’exhalaient tentures et tapis. Le lit n’avait pas été défait. La courtepointe en était bien tirée. Au pied du lit en revanche, l’éternel peignoir de tante Mimi et ses quelques vêtements du quotidien étaient jetés en chiffon.
— Tout de même, tu ne crois pas qu’on devrait prévenir la police ?
Debout à l’entrée de la chambre, bras ballants, fixant le tas des habits sur le sol, comme si elle en attendait qu’il lui régurgitât tante Mimi, Sybille était bouleversée.
— On l’a peut-être enlevée… Ou pire encore, avait-elle poursuivi. C’est tout de même déjà arrivé qu’on force une vieille personne à aller chercher ses économies à la banque avant de…
Elle avait laissé sa phrase en suspens, comme si elle n’était pas parvenue à mettre en mots le « pire encore », à moins qu’il ne s’agisse précisément que de l’hypothèse d’une désolante disparition des économies de tante Mimi.
— Attends Sybille ! On ne va pas appeler la police parce que tante Mimi ne s’est pas cloîtrée dans sa maison et qu’elle en est sortie pour quelques heures. Il va se moquer de nous le planton du commissariat.
— Tout de même Chantal, m’avait-elle répliqué presque hystérique, qu’elle n’ait pas passé la nuit chez elle, ce n’est tout de même pas…
Elle avait soudain tourné le regard vers la porte et elle en était restée bouche bée.
La silhouette de tante Mimi se découpait dans l’encadrement, vêtue d’une longue robe de lin blanc brodée d’une marguerite aux pétales couleur pastel, et que je lui avais connue autrefois. Elle la portait lors d’une soirée que l’on donnait au chalet Haret à Villers sur mer et où je l’avais accompagnée quarante ans plus tôt.
À force de ne plus la voir que vêtue de sa robe de chambre médiocre, j’en étais venue à croire qu’elle avait perdu cette élégance qui, jusqu’à peu, attirait les regards. Mais il avait suffi de cette robe d’antan, de ce chignon qui relevait sa chevelure et découvrait d’interminables pendants d’oreille, de cet extravagant bijou d’ambre et d’argent qu’elle avait si souvent porté comme un talisman accroché autour de son cou par un ruban, pour qu’elle lui soit revenue intacte, comme du temps de nos vacances à Villers.
Un homme l’accompagnait, dont elle crochait vigoureusement le bras. C’était un monsieur d’une soixantaine d’années, très bon chic bon genre dans son élégant costume trois pièces d’un bleu profond. Derrière l’étonnement de son regard, j’ai lu une note d’humour qui me l’a tout de suite rendu sympathique.
— Vous êtes là, s’était alors exclamée tante Mimi, la voix un peu pâteuse ! Je vous présente Herbert.
Lui n’avait rien dit, trop occupé à tenter de maintenir droite tante Mimi qui commençait de tanguer sur les talons bobine de ses souliers et de s’affaisser contre lui. Puis brusquement, il avait plié les genoux et il l’avait basculée d’un coup contre son épaule, les jambes sur le creux de son bras, avant de se redresser et de la déposer doucement sur le lit.
— Mais qui êtes-vous et qu’avez-vous fait à tante Mimi, s’était alors écriée Sybille qui avait enfin repris son souffle, retrouvé la voix, mais pas encore ses « tout de même » ?
— Elle vous l’a dit, avait répliqué l’homme. Je me prénomme Herbert. Mais je lui laisse le soin de vous donner de plus amples explications si elle le juge utile. Dans l’instant faites comme si je n’étais que son chauffeur et laissons-la dormir, elle en a besoin.
— Tout de même…
Mais déjà l’homme s’en était allé.
J’ai étendu une couverture sur tante Mimi qui s’était endormie d’un coup en un ronronnement régulier.
— Tu ne trouves pas qu’elle sent l’alcool ? s’était alors exclamée Sybille à voix basse.
— C’est le moins qu’on puisse dire, avais-je répliqué sans pouvoir retenir un fou rire. Je crois bien qu’elle est pompette.
— Pompette ! À quatre-vingt-onze ans. Mais c’est inconvenant tout de même ! avait répliqué Sybille d’un air pincé.

Quand j’y pense aujourd’hui, je me dis que Sybille a toujours été ainsi, pleine de principes. Ce doit être un trait de famille. Et, même si c’est du côté de papa que nous sommes cousines elle et moi, c’est surtout à maman qu’elle me fait penser.
Du reste, après avoir fermé la porte de la chambre, puis verrouillé celle de la maison, nous nous étions plongées dans la moiteur d’un soir d’été caniculaire, et je lui avais alors proposé de nous arrêter un moment sous les parasols de la terrasse d’un café. Mais elle n’avait pas voulu en prendre le temps, peut-être parce que je ne lui semblais pas, moi, prendre très au sérieux les frasques de tante Mimi.
— Gaspiller son argent comme cela, à son âge ! s’était-elle exclamée en guise d’au revoir.

Et c’est précisément la même remarque que m’a faite maman lorsque je l’ai appelée peu de temps après pour lui conter ce que je savais, ou plutôt ce que je ne savais pas, des aventures de tante Mimi.
— Gaspiller son argent comme cela, à son âge ! Mais ma pauvre fille, avait-elle ajouté, cela ne m’étonne guère de Mireille. Elle n’en a jamais fait d’autres.
J’ai immédiatement songé que j’aurais été bien inspirée de m’abstenir de lui téléphoner ce soir-là, ou en tout cas d’évoquer avec elle les frasques de sa sœur. Elles sont si différentes en effet, si peu sœurs finalement.
Mais il était trop tard et elle avait commencé de dérouler la sempiternelle litanie geignarde de ses souvenirs. J’ai branché le haut-parleur et j’ai posé le téléphone sur le guéridon.
— Tu n’imagines pas à quel point elle a pourri la vie de tes grands-parents ni à quel point elle a bouleversé la nôtre à tante Yvonne, tante Suzanne et moi. Et puis cette manière qu’elle avait de nous regarder de haut, de nous faire sentir que nous n’étions bonnes qu’à soigner nos maris, briquer nos maisons et torcher nos gosses, quand madame, elle, ne s’occupait que de toilettes et de rencontrer d’autres dames aussi bien mises qu’elle et d’autres hommes avec qui elle… Je préfère ne pas savoir ce qu’elle faisait.
Nos gosses, elle était pourtant bien contente de les trouver quand elle avait besoin de s’inventer une famille. Toi surtout. Combien de fois t’a-t-elle emmenée à Villers. Je me demande parfois si j’ai bien fait de te confier à elle et si ce n’est pas à cause d’elle…
J’ai cru qu’elle allait déraper et me reprocher, comme cela lui arrivait encore après plus de quarante ans, d’avoir eu mon garçon à la fin de mon adolescence, et avec un père qui ne lui avait pas même donné son nom. Je m’étais rapprochée du téléphone préparant déjà ma réplique… Mais après quelques instants d’un silence hésitant, maman était revenue sur Tante Mimi
— Mais qu’est-ce qui t’as pris de te charger d’elle ! Tu ne te rends pas compte. Elle serait bien mieux en maison de retraite. D’autant qu’elle a largement les moyens de s’en payer une, et même une luxueuse. Ce n’est pas comme moi… Heureusement que j’ai ton frère et ta sœur qui viennent me voir chaque jour. Mais tout de même, tu es l’aînée et au lieu de t’occuper de Mireille, tu pourrais…
— Maman… avais-je tenté.
Mais il n’y avait plus moyen de l’arrêter. Elle avait toujours été ainsi, à essayer de me culpabiliser. Et moi, je ne résistais pas. Que Mimi ait habité presque au bout de ma rue, quand maman vivait, elle, à une centaine de kilomètres, ne changeait rien. Je me suis sentie coupable, cette fois-là encore.
— C’est à croire que tu espères en hériter, avait-elle poursuivi. Mais ma pauvre fille ! À sortir le soir avec on ne sait qui, elle aura bien vite croqué ses économies. Quant à sa maison de Villers, n’en parlons pas ! Elle est si peu entretenue qu’elle ne vaudra bientôt plus rien. Et puis de toute façon, telle que je connais Mireille, elle aura pris des dispositions et elle laissera le peu qu’il lui reste au dernier gigolo qui l’aura séduite. Comment s’appelle-t-il déjà son chauffeur, celui qui l’a ramenée ?
— Herbert maman. Il s’appelle Herbert, mais tu sais…
Et j’avais raccroché en plein milieu de ma phrase, pour faire comme si la ligne avait été coupée accidentellement. La conversation m’était devenue trop insupportable et elle n’aurait pu que se dégrader encore.

Je me suis mise à préparer le repas, décidée à faire un saut chez Mimi, dès le lendemain matin. J’espérais bien la trouver éveillée, et qu’elle puisse enfin me raconter qui était cet Herbert, où elle l’avait rencontré, pourquoi elle s’était habillée aussi élégamment, elle qui depuis de longs mois ne quittait plus ni son domicile, ni sa robe de chambre.
Et soudain, affairée toute seule dans ma cuisine, je me souviens avoir souri. M’était en effet revenue en une fulgurance une scène d’autrefois, un après-midi où j’avais vécu la situation inverse et où c’était tante Mimi qui s’était inquiétée d’une de mes fugues. Ma toute première fugue d’ailleurs.

C’était un bel après-midi de l’été 1974. J’avais quinze ans. On avait ouvert les fenêtres dans la salle de La bonne auberge où nous prenions le thé. Mimi avait installé une gitane au bout d’un long fume-cigarette de jade.
— Tu es sortie cette nuit, m’a-t-elle dit d’un coup. Ce n’est pas sérieux.
J’en étais restée stupéfaite. Je n’osais pas regarder ses yeux, et je fixais le chapeau cloche bleu pastel qu’elle portait ce jour-là. J’avais pourtant eu le sentiment de n’avoir fait aucun bruit. J’avais repoussé la fenêtre de ma chambre sans un grincement, et légèrement soulevé la barrière de la maison pour en éviter le claquement indiscret.
Tante Mimi fumait en silence, le regard absent.
— Je vais te faire une confidence, avait-elle fini par murmurer, en écrasant sa gitane dans le cendrier.
Elle continuait de faire rouler et de basculer le fume-cigarette entre ses doigts, en un geste machinal.
— J’avais tout juste seize ans, avait-elle poursuivi. À peu près ton âge. Nous vivions ici avec maman, Yvonne, Suzanne et ta mère. Nous y étions bien un peu serrées, mais à la guerre comme à la guerre. Je ne sais pas comment papa s’était débrouillé pour que nous puissions résider ainsi dans cette zone côtière que les Allemands surveillaient pourtant particulièrement. Lui était resté dans notre maison de Sotteville, pour ses affaires nous avait-il dit. Il venait voir si tout allait bien et apporter un peu d’argent une ou deux fois par mois.
Et puis il y a eu Bruno.
C’est la veille du dimanche des Rameaux 1944 que je l’ai croisé pour la première fois. Un premier avril, ça ne s’invente pas. Je ne sais pas ce qui m’a d’abord séduite, de sa beauté un peu sauvage, de son humour ou de sa timidité. Mais l’apercevoir, juste l’apercevoir et c’étaient des milliers de papillons qui m’effleuraient au-dedans à m’en faire hurler de désir. J’aurais fait n’importe quoi pour attirer son attention.
Pendant près de deux semaines, je suis allée partout où j’espérais l’apercevoir. Au moins l’apercevoir…
Et puis c’est arrivé. Et, durant tout un mois, j’ai été la femme la plus heureuse du monde.
J’en oubliais tout, la guerre et ses massacres, le couvre-feu, le rationnement, la plage dorénavant interdite et couverte d’énormes pieux. On devient un peu bête après tant d’impatience. On en devient tellement égoïste ! Mais on ne le sait pas. C’est si important.
Un jour, il m’a annoncé qu’il devait partir, qu’il m’aimait vraiment, mais qu’il était obligé. Qu’il me jurait d’essayer de revenir, mais qu’il ne pouvait me promettre d’y parvenir. « Tu comprends, a-t-il ajouté, c’est la guerre ».
Et moi j’ai commencé d’attendre. C’est curieux comme on peut patienter après tant d’impatience.

Tante Mimi s’était tue et moi j’étais restée médusée. Je n’avais jamais réalisé qu’elle ait pu un jour avoir seize ans. J’avais bien vu de vieilles photographies, mais elles étaient si sages, si familiales que je n’aurais pu imaginer qu’un jour cette fillette qui souriait à l’objectif aurait frémi sous la caresse de ces mêmes papillons qui voletaient en moi la nuit précédente.

— Il est revenu, Bruno ? lui avais-je demandé.
— Jamais…
La guerre a dû l’emporter comme des milliers et des milliers d’autres. Bien plus tard j’ai tenté d’en chercher la trace. Mais je ne savais finalement rien de lui, rien qui puisse m’aider à le retrouver ou à en retrouver ne fût-ce qu’une sépulture.
Tout ce qu’il m’a laissé, c’est ce pendentif d’ambre et d’argent que tu aimes bien et qu’il m’avait dit tenir de sa mère… et aussi le souvenir douloureux de l’enfant que je n’ai pas eu.
— Mais tu n’as jamais voulu d’enfants tante Mimi !
Elle n’avait pas répondu. Nous avions quitté le salon de thé pour reprendre en silence le chemin de la digue et retourner en longeant la mer jusqu’à la maison de la rue des jardins.

C’est l’alerte sonore du four qui est venue interrompre cette flânerie nostalgique au cœur de mes souvenirs, me ramenant à des réalités bien plus matérielles.
Je l’ai éteint et j’ai sorti le plat de gratin. Mais je n’avais finalement plus très faim, ni surtout envie de manger seule ce soir-là. Je me suis alors plongée dans la correction de quelques cahiers d’élèves et j’en ai oublié tante Mimi pour le reste de la soirée. C’est peut-être bien ce qui a empêché qu’elle ne s’invite dans mes rêves cette nuit-là.


Le lendemain matin, sur le chemin de sa maison, je ne savais plus trop quoi penser. Je passe pour une femme plutôt volontaire. Après tout, j’ai réussi à élever seule mon fils tout en menant mes études puis ma carrière. Et, pour une femme de ma génération, être fille-mère, comme on disait alors, n’était pas chose facile. Ça l’avait été d’autant moins pour moi qu’il m’avait fallu subir les remarques souvent blessantes d’une mère très attachée aux convenances et qui n’avait accepté de me soutenir en rien.
S’agissant de tante Mimi, je me sentais pourtant bien désemparée. « Comme si elle n’avait pas les moyens de se payer une maison de retraite, avait dit maman ! ».
Moi, l’idée qu’elle entre en EHPAD m’était insupportable. J’imaginais qu’elle s’y sentirait comme en prison, qu’elle s’y laisserait dépérir. Je lui avais un jour suggéré de faire appel aux services d’une aide à domicile, mais elle m’avait répondu bien trop tenir à son intimité pour accepter chez elle la présence d’une étrangère. Alors partir vivre dans une maison de retraite, même luxueuse !
Et pourtant… Ne plus avoir à me hâter le soir pour éviter qu’elle ne se soit endormie tout habillée ; ne plus avoir à nettoyer à grand peine la pierre qui tient lieu d’évier dans sa cuisine ; ne plus passer la toile sur les salissures suspectes du dallage… Mais surtout ne plus venir la voir que pour le plaisir d’échanger avec elle de charmantes banalités, sans me préoccuper des tâches quotidiennes que d’autres auront prises en charge ; prendre le temps de l’écouter revivre son enfance et sa jeunesse et lui pardonner de me confondre, le temps d’une anecdote, avec une vague cousine perdue quelque part dans les méandres de sa mémoire ; la savoir à nouveau propre et pimpante dans ses robes d’antan que j’aurais rangées dans la penderie d’une nouvelle chambre plus clarteuse ; ne plus jamais la trouver dans ce peignoir crasseux qu’elle refuse de quitter même pour que je le passe à la lessive…
Mais au fait, ce peignoir, ne l’avait-elle pas laissé la nuit précédente ? Et qui l’avait aidée à passer sa robe de lin blanc ? Herbert ?
Perdue dans mes pensées, j’allais dépasser la porte de sa maison quand Sybille qui m’attendait sur le trottoir m’avait ramenée au présent.
— Tu sais que papa pense qu’il est temps de mettre Mimi en maison de retraite, m’avait-elle lancé en guise de bonjour. Elle y serait tout de même mieux qu’ici. En tout cas, elle y serait davantage surveillée. Parce que tout de même…
— Il faudrait peut-être commencer par lui en parler avant de la « mettre », comme tu dis, en maison de retraite, avais-je sèchement répliqué tout en introduisant la clé dans la serrure. On n’enferme pas les gens sans leur accord. Et puis un EHPAD, ce n’est pas une punition, ni une prison.
— Ah toi, quand il s’agit de tante Mimi… !
Mais comme dit papa, avait-elle poursuivi d’une voix criarde, il y a longtemps qu’on aurait dû la mettre sous tutelle. Tout de même, tu savais toi qu’elle avait avorté à 16 ans ? Et qu’en plus, elle aurait dû être tondue parce que, figure-toi, c’est un boche qui l’a mise enceinte.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
J’étais abasourdie et j’avais gardé la main posée sur la clenche de la porte d’entrée que je ne songeais plus à pousser.
Ainsi Bruno était allemand ! C’était finalement une évidence, mais qui ne m’avait pas effleurée lorsque tante Mimi m’avait parlé de lui à la bonne auberge, et qui ne m’était pas davantage apparue la veille, dans ma cuisine, lorsque je m’étais remémoré la scène.
— En tout cas, il ne faudrait pas qu’elle recommence tout de même !
J’avais éclaté de rire devant l’air pincé de Sybille.
— Elle a peu de chance d’avoir besoin d’un avortement à 91 ans tu ne crois pas ?
— Je veux dire qu’il ne faut pas qu’elle se fasse avoir à nouveau par un gigolo, avait-elle répliqué. Je ne suis pas une imbécile tout de même.
Mais comme le dit papa, si elle se fait plumer par son Herbert, elle n’aura plus de quoi se la payer la maison de retraite. Alors c’est tout de suite qu’il faut l’y faire entrer, tant qu’il lui reste un peu d’argent. Et puis tout de même, à quatre-vingt-onze ans, faire la nouba avec un homme de nos âges ! Il ne faut plus avoir tout à fait sa tête !
Le ton de Sybille m’avait agacé. Je ne voulais pas entendre les raisons qu’elle invoquait et j’en venais à me sentir coupable d’avoir, quelques instants plus tôt, énuméré en moi-même les quelques avantages que pouvait présenter un EHPAD.
Je m’apprêtais donc à lui répondre sèchement quand la porte s’est ouverte sur tante Mimi.
— Pourquoi restez-vous plantées là ? Entrez donc. J’allais faire couler le café.
Les quelques heures qu’elle avait passées à dormir avaient fripé sa robe de lin, mais moins que je ne l’aurais imaginé. Sous les cheveux défaits, mais brossés, son visage m’était apparu plus lisse, presque apaisé. Encore que… J’y avais lu une expression que j’avais alors peiné à définir, mais qui, avec le recul, me semble aujourd’hui avoir été une sorte de mélange instable de tristesse et de soulagement.
— Bon alors ! Vous entrez, avait-elle insisté.
— Excuse-moi, tante Mimi, lui avait répondu Sybille. Je n’ai pas trop le temps là. Je ne m’arrêtais qu’un instant… Je ne suis pas institutrice moi, et je travaille, même le mercredi.
Elle avait tourné les talons et, moi, j’ai suivi tante Mimi dans sa cuisine. J’ai voulu m’occuper du café, mais elle m’a indiqué une chaise et elle a sorti elle-même les tasses du buffet. La lumière du matin tamisée par la flamande aménagée dans le plafond parsemait d’éclats de couleurs l’argent de sa chevelure. Et moi, je me sentais revenue au temps de mon adolescence, comme dans la salle de la Bonne Auberge, qu’on n’appelait pas encore l’Hôtel Outremer. M’en revenaient de chaudes sensations, mais surtout cette timidité qui me rendait alors excessive dans les passions et le propos.
— Donne-moi une cigarette Chatoune !
J’en étais restée tout interloquée
— Tu fumes tante Mimi ?
— Plus depuis des années, tu le sais bien. Mais j’ai envie ce matin. Et j’ai retrouvé mon fume-cigarette enfermé avec d’autres souvenirs que je serrais dans un coffret de bois nacré enfoui au fond de mon armoire. Il y avait si longtemps que je ne m’y étais pas plongée.
— Ils veulent te mettre en maison de retraite, lui avais-je dit d’un coup.
— Je m’en doute bien, avait-elle doucement répondu en allumant sa cigarette à la flamme de la gazinière. Ils m’avaient bien enfermée dans un pensionnat de bonnes sœurs autrefois, une prison convenable et qui ne ternisse pas la réputation de la famille.
Une maison de retraite… Encore faudrait-il que je sois d’accord. Ce n’est plus comme avant. Et puis, tu sais ma Chatoune…
Nous étions alors restées silencieuses un long moment, elle perdue dans ses souvenirs, laissant la cigarette se consumer seule au bout du long tuyau de jade, et moi retournant mes questions dans ma tête ne sachant comment les poser.
— Je suis contente que Sybille soit partie et que nous ne soyons que toutes les deux, avait-elle repris avant d’ajouter qu’Herbert n’allait pas tarder.
Puis après un nouveau silence :
— Ce n’est pas ce qu’ils croient Chatoune tu sais. Herbert est le fils de Bruno. Tu te souviens…
Que je me souvienne de Bruno était pour elle une évidence. Je continuais de me taire, lui laissant dérouler lentement la confidence… Bruno avait eu un fils. Il n’était donc pas mort durant la guerre.
— Il est décédé à présent, avait-elle poursuivi. Mais pas quand je l’ai cru. Après la guerre, il a été fait prisonnier par les Russes et il a passé quelques années terribles de captivité. Et puis il a été libéré et il s’est installé dans une bourgade à côté de Dresde, de l’autre côté du rideau de fer. Comment aurais-je pu le retrouver ? Et puis qu’aurais-je pu lui dire ? Que j’attendais un enfant de lui et que les autres avaient exigé que je le fasse passer. Que longtemps, la raclée que m’avait donnée mon père, la dureté de son regard, les silences de mes sœurs et la fausse compassion de ma mère s’étaient mêlés dans mes cauchemars aux sarcasmes de la faiseuse d’ange qui aurait bien voulu me tondre plutôt que me faire passer ce qu’elle appelait mon embryon de boche.
Elle s’était tue et, moi, j’ai pensé alors à ce fils que j’avais eu et que j’avais élevé seule, à la colère de mon père quand il avait appris que j’étais enceinte l’année de mon baccalauréat, à ma mère qui m’avait fortement suggéré un avortement en Belgique… et à tante Mimi qui était restée silencieuse et dont je mesurais ce jour-là à quel point son silence était pourtant une présence.
— J’aurais dû résister, avait repris tante Mimi, sans que je sache si elle songeait aux papillons qui l’avaient menée à Bruno ou à la violence de son père qui l’avait menée à la faiseuse d’anges.
— Résister à quoi tante Mimi, ai-je alors tenté ?
Mais elle avait poursuivi sans me répondre.
— Bruno est mort le mois dernier. C’est pour me l’annoncer qu’Herbert est venu. Ce n’est pas avec moi qu’il aura vécu… En tout cas pas pour de vrai. Mais ce n’est pas pour autant qu’il m’avait oubliée.
Nous partons à Villers tout à l’heure. Je veux que son fils connaisse la maison de la rue des jardins, et qu’il me raconte tout ce que je ne sais pas de son père, et que je le lui raconte, moi, comme il ne l’a jamais connu.
— Tu y restes longtemps, tante Mimi ?
— Qui sait dans quels chemins conduisent les souvenirs, ma Chatoune, et qui sait pour combien de temps ?

Mimi n’est jamais retournée à Sotteville, et je n’ai pas pu la revoir. Trois jours après qu’elle a été partie, Herbert est venu m’annoncer qu’elle s’était éteinte paisiblement dans sa maison de Villers, d’un arrêt cardiaque durant son sommeil. Il m’a remis une lettre qu’elle avait pris soin de m’écrire, comme si elle avait deviné sa mort prochaine.
Ma Chatoune,
Herbert te remet cette lettre, et c’est donc que je suis enfin partie. Ils n’auront pas eu le temps de me voir enfermée dans leur maison de retraite. J’espère que de l’autre côté, je continuerai d’entendre gronder la marée sur les vaches noires. J’aime la mer à cet endroit parce qu’elle y est si changeante et qu’elle est pourtant si fidèle. Mais je l’aime surtout, je crois, parce que j’y ai eu seize ans et que j’y ai découvert l’amour.
Je te laisse la maison de la rue des jardins. Autant dire que je te laisse mes souvenirs dont j’espère qu’ils se mêleront aux tiens. Je te laisse aussi prendre soin du buisson des lavatères. J’aime tant le murmure du vent lorsqu’il s’y glisse et qu’il en caresse les rameaux. C’est à son pied que tu répandras mes cendres.
Tiens-toi droite ma Chatoune. Toujours.
Je t’embrasse tendrement.

PS : Je ne te l’ai jamais dit, mais je suis fière que tu aies su élever ton fils et j’ai été très touchée que tu l’aies prénommé Bruno. Je ne l’ai pas dit à Herbert.

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Stéphane Sogsine  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à l'équipe éditoriale de short qui a remarqué cette nouvelle et qui la recommande. Un grand merci également à vous tous qui l'avez enrichie de vos commentaires.
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Françoise Desvigne · il y a
Nouvelle très touchante , bravo !
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Stéphane Sogsine · il y a
merci, c'est gentil de le dire
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M. Iraje · il y a
Un murmure "recommandé", ça fait du BRUIT ... Bravo.
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Marie Quinio · il y a
Fiouuu, cher Stéphane, je sors de ce texte avec regret et... beaucoup d'émotion, que c'est beau, tendre, une petite pointe d'humour et beaucoup d'amour... Votre écriture est toujours superbe, et cette histoire très émouvante... bravo !
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Houda Belabd · il y a
Une victoire amplement méritée! Je vote, même si ce n'est que superflu.
Je vous invite, aussi, à découvrir mon très très court dédié aux sans-abris de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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Sandra Dullin · il y a
Une belle histoire. J'ai beaucoup aimé le personnage de Mimi.
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Cyrille Conte · il y a
Toutes mes voix pour cette tranche de vie émouvante où la vie des personnages croise l'histoire de France dans ce qu'elle a de plus mesquin et qu'on met rarement en avant. "Tout de même", vous réussissez à en faire une très belle histoire. Je vous propose une lecture :  https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-mouche-13
Bravo Stéphane et bonne finale.

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Rachel Weintraub · il y a
Tout simplement magnifique ! Je me suis laissée aller au fil de l'intrigue, à la douceur de ces jours "ordinaires". Il y a quelque chose de très serein, de très reposant dans votre écriture. En parallèle, vous abordez des sujets loin d'être anodins. Entre le fait d'avoir un enfant jeune, celui d'aimer un allemand au temps de la guerre, les relations familiales pleines de frictions, les réflexions blessantes et non contenues, votre nouvelle tisse une trame très réaliste. Heureusement, la belle relation entre la tante Mimi et la narratrice nous tient jusqu'au bout pour s'achever sur un magnifique point d'orgue. Chapeau bas pour cette belle démonstration ! :)
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Anna Mindszenti · il y a
Une histoire qui touche et fait mouche!

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