Le jour où mon petit frère a disparu, mon père est revenu

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"Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, elle sera poète, elle aussi ! ” Arthur Rimbaud

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Charlie.

Le jour où mon petit frère a disparu, mon père est revenu.
Il est arrivé au volant de son gros camion noir. Le souffle sauvage des freins pneumatiques a résonné dans l'air frais du matin comme celui d'un animal épuisé.
Il est descendu souplement, a claqué la portière et de son pas légèrement désaccordé par de longues heures de route s'est avancé vers la balançoire où nous nous tenions moi et mon petit frère. Ses cheveux en brosse épaisse et son regard menthe glaciale. La mâchoire toujours un peu tendue même dans le sourire. Mon père intimidant. Il a passé sa main sur nos têtes presque sans s'arrêter et sans un mot. Il a monté les marches du perron, poussé la porte d'entrée et disparu dans la pénombre de la maison.
Nous nous sommes regardés Marius et moi puis il est remonté sur la balançoire et a attendu que je recommence à le pousser.
Mon petit frère n'a que moi comme ami.
Parce qu'il est moche.
Malingre comme s'il avait souffert d'une grave maladie dans sa petite enfance, un gros pif aplati, des oreilles décollées et, cerise sur le gâteau, des culs de bouteilles en lieu et place de lunettes. Pas de chance. Tout le monde l'emmerde à l'école. C'est dommage parce qu'il gagne à être connu. Ma mère dit qu'il a beaucoup d'humour et qu'il est très intelligent. C'est vrai. C'est mon petit frère, mais j'ai souvent l'impression que c'est lui le grand dans l'histoire.
Ça faisait pas dix minutes que papa était entré dans la maison que des cris ont fusé dans tous les sens. Comme d'habitude. Papa et maman s'aiment beaucoup, à ce qu'ils disent, mais ils n'arrivent pas à rester dans la même pièce sans se gueuler dessus. Aujourd'hui je pense que ma mère a raison car il est parti pendant deux mois sans donner la moindre nouvelle. C'est long quand même. Il fait ça tout le temps. Il disparaît – c'est pour le boulot, un chauffeur routier ça roule par définition, je dirais même par essence sans mauvais jeu de mots qu'il dit parfois mon père – mais ce qui est dur pour ma mère c'est qu'il ne dit jamais combien de temps. Jusqu'à présent il est toujours rentré. Pour se faire engueuler. Il dit qu'il est un homme libre et que la vie de famille c'est pas fait pour lui, mais qu'il nous aime quand même, c'est pour ça qu'il part et qu'il revient. Et ma mère dit qu'elle, elle n'en peut plus d'élever deux enfants toute seule et qu'elle a l'impression de ne plus avoir de mari et que si la vie de famille n'est pas faite pour lui pourquoi il en a fondé une ? etc. Le ton monte, parfois des objets volent, mais ils finissent toujours par se réconcilier. Je le sais quand la porte de la chambre se referme sur eux et quand les cris sont remplacés par des gémissements. C'est un peu dégueulasse, mais ça ramène le calme alors qui va se plaindre ?
Ce jour-là, Marius a refusé de me suivre dans la maison à l'heure du déjeuner. J'ai haussé les épaules et n'ai pas insisté car il peut être très têtu. Et il se passe très bien d'un repas de temps à autre. Je crois aussi que mes parents n'y font pas toujours très attention.
Lorsque je suis ressorti environ une heure après Marius n'était plus là. La rue dans laquelle se situe notre maison était vide et calme comme souvent l'après-midi dans cette petite ville minable. Une ville dortoir on appelle ça...
Je me dis souvent qu'un jour je partirai très loin, aux States peut-être ou alors en Afrique voir les éléphants, j'adore les éléphants, ou peut-être même en Amazonie, mais pas en Australie j'aime pas les australiens, je ne sais pas pourquoi.
J'ai appelé dans le jardin, dans la rue. J'ai bien dû passer une heure à le chercher. J'ai sonné chez les voisins, ceux qu'on connaît et ceux qu'on fréquente pas. Je commençais à être inquiet, c'est pas le genre de Marius de disparaître. Il est trouillard et ne s'éloigne jamais tout seul de la maison. Et puis je craignais la colère de ma mère qui considérait que ma mission sur terre était de surveiller mon petit frère. Je préparais déjà les arguments pour ma défense quand mes parents sont sortis sur le perron. Les larmes aux yeux j'ai dit « Il a disparu. Je ne trouve pas Marius, il était à la balançoire et puis il y est plus ». Mon père a froncé les sourcils. Ma mère a souri, elle y croyait pas. Mais on savait tous les trois qu'il pouvait pas être chez un copain vu qu'il en a pas. Et que tout seul, il irait nulle part. Alors c'était quoi ce délire ?
On a cherché partout, maison, jardin, cabanon au fond du jardin. On a refait à trois la même chose, les voisins. Nada, que dalle. On est même allé jusqu'au magasin de presse qui vend des BDs. Je voyais bien que chez ma mère ça commençait à bouillonner. La panique. Mon père, il faisait l'homme. Même pas peur, mais on voyait bien que lui aussi commençait à avoir les jetons.
L'étape d'après ça a été l'appel à l'hôpital du coin – depuis un an ou deux y en a plus qu'un d'hôpital par ici – les flics, commissariat et gendarmerie. Nada, que dalle.
Le plus terrible pour moi à ce moment-là c'était pas la honte d'avoir perdu mon petit frère, mais de constater combien mes parents étaient désarmés. Ce n'étaient plus ces guerriers tout puissants mis sur la terre pour nous protéger contre les hordes de la faim, du froid, de la peur, de la méchanceté du monde. C'étaient des petits êtres qui s'agitaient dans le vent de la terreur sans obtenir le moindre résultat. Il me semblait qu'ils avaient, en quelques heures, rétréci.
Voilà comment mon petit frère a disparu et comment on ne l'a pas retrouvé. On aurait dit qu'il s'était vaporisé dans l'air presque sous nos yeux. Que par une opération du Saint-Esprit il était monté au ciel ou qu'une bande d'extraterrestres invisibles nous l'avaient kidnappé.
Parce que la police l'a cherché durant des mois et ne l'a jamais retrouvé ni en chair ni en os.
J'ai eu honte de le penser, mais qui avait pu enlever un petit garçon aussi moche ? Surtout que vu notre famille il n'était pas question de rançon... Avait-il entendu lui aussi ma mère dire qu'élever deux enfants toute seule c'était trop pour elle ?
J'ai eu très honte aussi car j'avais souhaité tant de fois qu'il disparaisse, qu'il meure même, quand mon énorme jalousie de frère aîné pointait le nez. J'aurais bien aimé n'avoir jamais eu ces pensées-là.

Dix ans plus tard...

Sa mère ne l'avait jamais laissé partir. Il n'était jamais allé aux States ou ailleurs. Perdre l'autre l'aurait tuée. Un jour son père était remonté dans le gros camion noir, avait lancé le moteur puis était parti après lui avoir posé la main sur la tête, sans un mot. Cette fois il n'était jamais revenu.
À vingt ans, il vivait toujours là et ses yeux se posaient chaque jour sur la vieille balançoire dont les cordes s'effilochaient, usées par les hivers et les étés qui s'étaient empilés les uns sur les autres sans qu'il puisse les distinguer, depuis le jour de la disparition. Il avait fait peu d'études, le strict minimum et vivotait de petits travaux à droite et à gauche, souvent chez les voisins qui n'avaient pas vu son frère ce jour-là. Le soir il rentrait s'occuper de sa mère si maigre, si folle.
Il faisait semblant de ne plus attendre. Elle, non. Elle attendait derrière la fenêtre ou sur le perron, selon la saison, elle attendait que par une opération du Saint-Esprit son fils se pose avec légèreté sur le sol du jardin et elle ne l'imaginait pas grandi ou vieilli, mais le voyait tel qu'il était à l'époque avec ses grosses lunettes et son corps sans grâce. Elle ne pleurait plus depuis longtemps. Lui n'avait pleuré qu'une fois. Au cours des années il était devenu dur et sec comme un vieux croûton de pain auquel les dents féroces du malheur auraient arraché un morceau.
Parfois il lui arrivait d'apercevoir du coin de l'œil un mouvement léger dans le jardin, une présence invisible sur la vieille balançoire ; il entendait un léger glissement dans l'escalier ou un rire infime dans la cuisine et même s'il savait que c'était son imagination il ne pouvait s'empêcher d'espérer.
Son père c'était différent. Il savait qu'il ne reviendrait pas, mais il le savait aussi vivant quelque part roulant sur les routes de France et d'Europe, ses yeux bleus fixés droit devant lui. Du moins personne ne leur avait encore dit le contraire.


Charlie.

Deux ou trois ans après que Marius s'était volatilisé, elle m'a offert un chien.
Qu'est-ce qu'elle croyait ? Que cet animal allait compenser l'absence ? Me mettait-elle encore quelqu'un dans les pattes ? Quelqu'un à surveiller, dont il faudrait prendre soin ? Était-elle sadique ? Stupide ? Ou simplement maladroite ?
J'ai tout détesté, tout de suite, chez ce chien. Cette espèce de bâtard noir et blanc rondouillard. Ce bébé perdu qui quémandait mon amour de ses yeux suppliant. J'ai détesté d'emblée son odeur, le frétillement servile de sa queue et sa gueule qui s'essayait au sourire. J'aurais voulu qu'il disparaisse sans intervention de ma part comme s'il n'avait jamais existé. Mais chaque matin je le trouvais derrière la porte de ma chambre gémissant de joie à ma vue. Je passais en l'ignorant comme un dieu indifférent. Cependant, rien ne le décourageait, il me suivait partout et tentait, à la moindre occasion, de monter sur mes genoux, couinant lorsqu'excédé je le balançais sans égards, au sol.
J'ai demandé à maman de le ramener, de le donner, de m'en débarrasser. J'ai dit que je ne le supportais pas qu'il était trop con et que je n'aimais pas les chiens. Et j'ai dit méchamment qu'il ne remplacerait jamais Marius. Elle a répondu qu'elle le savait, mais qu'il fallait bien que je trouve quelqu'un ou quelque chose à aimer puisque, elle, je la détestais de ne pas avoir pu ramener le petit.
Je n'ai rien trouvé à répondre.
Je n'ai jamais caressé le chien, je ne lui ai pas donné de nom et je me suis contenté de le nourrir parce que je suis quand même pas un salaud. Finalement c'est ma mère qui s'est attachée à lui et au bout d'un moment ils faisaient tous les deux le guet sur le perron. On aurait dit qu'il avait compris qu'elle attendait quelque chose et il avait endossé le rôle de guetteur tout naturellement. Elle le tenait sur ses genoux et le caressait distraitement durant les longues heures de la journée. La nuit, il dormait sur son lit. Moi, il ne me captait plus et ne venait même plus renifler le bas de mon pantalon quand je rentrais de l'école. Ça m'arrangeait bien.
Un an après ce con s'est fait renverser par une voiture, juste devant la maison. On a creusé un trou et on l'a enterré dans le jardin, juste à côté de la balançoire. Dans le soir tout doux d'une fin d'été, ma mère a prononcé une prière accompagnée du chant délicat des grillons. L'air sentait l'humidité, la terre grasse et bizarrement, j'ai pleuré. Plus que ça, j'ai sangloté si fort que mes poumons peinaient à trouver l'air. Ma mère a dit qu'elle ne comprenait pas pourquoi je pleurais un animal que je détestais. Oui, elle n'a rien compris.


À vingt ans Charlie est en colère. Constamment. Il voudrait bien comme d'autres discuter autour d'un verre, fumer des pétards et rire stupidement, aller au cinéma et embrasser une fille, déblatérer sur les réseaux sociaux ou traîner dans les rues avec une bande de potes en pensant que finalement rien n'a beaucoup d'importance. Il aimerait songer que sa jeunesse est éternelle et qu'un jour il déplacera des montagnes, mais il sait que rien n'est permanent, pas même une famille.
Certains soirs il prend son blouson, ses cigarettes et quelques sous en poche il va boire jusqu'à plus soif dans le troquet du centre-ville. Il voudrait anesthésier la douleur et la rage énorme qui le dévorent. Peut-être voudrait-il mourir.
Il est parfois tellement ivre qu'il se couche n'importe où, sur un banc, derrière un conteneur à poubelles, une fois même dans le vieux cimetière. D'autres fois il cherche la bagarre. Et la trouve sans problème. Les coups qu'il prend régulièrement il les attend avec une sorte de gourmandise. Les autres ne comprennent pas pourquoi il sourit lorsqu'un poing vient s'écraser sur son visage.
Ce soir il a bu encore plus que de coutume. Un homme est assis au bar, un peu plus loin. Charlie l'observe depuis un moment, cherchant à faire en sorte qu'il le remarque. Il a toussé, soufflé bruyamment par le nez attendant avec jubilation l'instant où il va pouvoir lui lancer agressivement le « tu veux ma photo ? » rituel. Il a conscience que ce n'est pas très original, mais avec les habitués du bar ça fonctionne. Mais ce gars-là n'est pas du coin et il a l'air totalement indifférent à la présence des autres. Charlie finit par marmonner une vague remarque blessante sur la tenue vestimentaire de l'inconnu. L'autre ne réagit toujours pas. Charlie insiste, mais sa voix rendue rauque par l'alcool et les cigarettes fumées à la chaîne n'atteint pas la cible. Désemparé, il se tourne vers le barman qui hausse les épaules. Celui-ci s'en fout tant que Charlie donne ou prend des coups dehors. C'est un contrat tacite.
Charlie se lève et marche lentement vers l'homme qui lui tourne le dos, lentement car l'alcool lui a cisaillé les jambes et lentement pour que l'autre sente la menace. Il sait que la violence est toujours précédée de vibrations que n'importe quel connard est capable de ressentir. Au moment où il va poser sa main sur l'épaule de l'autre, celui-ci la saisit et lui retourne le bras dans le dos si prestement que Charlie se retrouve à genoux sur le sol.
« Dehors ! » dit le barman fatigué.
Charlie au bord de la nausée ne comprend pas comment il se retrouve assis sur un banc à côté d'un inconnu silencieux qui le considère avec curiosité et sans la moindre animosité.
— Petit, tu as trop bu.
Un reste d'agressivité lui fait cracher :
— J'temmerde !
— Non, petit gars c'est toi que tu emmerdes. Tu cherches à te suicider ou quoi ? Pourquoi ?

Sans méchanceté l'homme au pantalon fripé et à la veste aux couleurs délavées le regarde avec intérêt. Son pourquoi attend réellement une réponse.
— Qu'ça peut te foutre ?
Charlie balbutie et, se penchant en avant, vomit. Il aurait tant préféré qu'on le cogne. Il est au bord de l'évanouissement. Il sait que s'il ferme les yeux il va chavirer comme un bateau mal lesté. Son cerveau se balade, détaché de sa boîte crânienne. Il voudrait juste dormir maintenant.
Mais il lève la tête et rencontre des yeux attentifs.
Il ne s'expliquera jamais ce qu'il se passe à ce moment-là. Il déballe tout, pose cet insupportable fardeau aux pieds d'un homme qu'il ne connaît pas et qu'il ne reverra jamais. Il entasse entre eux le petit frère disparu, le père en allé, la mère déséquilibrée, tous ses échecs, son immense culpabilité et son inconsolable douleur.
Il raconte son obsession de remonter le temps pour revivre le jour où son petit frère a disparu et où son père est revenu et de changer ne serait ce qu'un détail, la couleur du ciel la position de la balançoire le grincement de la porte, afin de court-circuiter le déroulement des évènements et l'impossibilité de le faire. Il parle, il parle longtemps, il parle enfin. Et on l'écoute. On l'entend.
L'ivresse alcoolique a disparu c'en est une autre qui s'empare de lui que les mots font surgir d'une nuit très noire et très profonde.
Lorsqu'il s'arrête enfin l'homme se lève du banc.
— Tout ça ! Tout ça, petit, tu n'y es pour rien.

Lorsque Charlie se lève et se met à marcher vers la maison, une odeur d'herbe coupée s'élève dans les airs et la lumière grise de l'aube se déchire autour du disque encore pâle du soleil naissant qui apparaît au-dessus des toits uniformes et la fraîcheur matinale s'évapore lentement laissant place à la douceur tiède d'un matin d'été. Ensuite il fera chaud.

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