Le cadeau d'anniversaire

il y a
8 min
616
lectures
19
Qualifié

Jeune homme de cœur et d'esprit. Je suis un perpétuel optimiste. J'aime la vie, les animaux, les voyages, mon pays, la bonne bouffe et puis surtout lire et écrire  [+]

Image de Hiver 2021
Un matin, quelque part au nord-ouest du Pakistan, à quelques centaines de kilomètres de Peshawar.
Le soleil qui monte doucement derrière la colline repousse l’obscurité de la nuit en répandant une lumière de plus en plus vive qui illumine la vallée. Ses dards annonciateurs de chaleur semblent hésiter, puis viennent embraser les façades en terre ocre des maisons. Dans l’une d’elles s’infiltre, par la fente d’un volet mal ajusté, un rayon impertinent de poussières dansantes et dorées qui vient caresser les joues d’une petite fille.
— Hamza, réveille-toi ! Hamza, réveille-toi !
Hamza ouvre les yeux, et dans un bâillement, regarde Leah sur le côté de son lit. Elle est tout excitée et lui secoue le bras de façon saccadée.
— Hamza, réveille-toi ! C’est mon anniversaire aujourd’hui !
— Laisse-moi dormir.
— Allez, debout Hamza, dit tante Hina. Le soleil est déjà haut dans le ciel.
Hamza tourne la tête et voit sa tante Hina qui ouvre le volet en lui adressant un sourire.
Le garçon s’assoit sur sa paillasse, s’étire en bâillant puis regarde sa sœur.
La petite en pyjama de coton a les cheveux tout ébouriffés. Son teint mat est éclairci par deux grands yeux verts. Elle sourit à son frère en dévoilant deux rangées de dents désordonnées d’un blanc éclatant.
Les enfants se dirigent ensuite vers la pièce principale de la maison.
L’ameublement est sommaire : une table centrale, quelques bancs, un petit poêle à bois pour l’hiver, une grande bassine pour les ablutions et, à même le sol de terre battue, un réchaud à gaz pour la confection des repas. Sur l’un des murs, au-dessus d’un frigidaire moyenâgeux, sont accrochés des ustensiles de cuisine.
Luxe suprême, devant un tapis de laine recouvert de gros coussins, trône un petit téléviseur couleur qui diffuse des images tremblotantes à longueur de journée.
À l’opposé de la chambre des enfants, dans un simple encadrement fermé par un rideau qui s’ouvre sur celle des adultes, apparaît soudain Hassan le chef de famille, l’oncle d’Hamza et Leah. 
Hassan et Hina sont de braves gens qui vivent chichement de l’élevage de leurs chèvres. Il y a cinq ans, le couple a recueilli ses neveux, après le décès de leurs parents des suites d’un paludisme mal soigné.
Tandis que tous s’assoient sur les bancs autour de la table, Hina prépare le déjeuner : galettes de sarrasin, lait fermenté et quelques fruits frais.
Le repas terminé, chacun s’habille de sa kurta de jour.
Seule la tante Hina porte une burqa par dessus son ensemble, car même dans ce village du bout du monde, la règle imposée par les talibans est sans concession.
Dès la fin de la prière du matin, il est temps de se mettre au travail. Dans tout le village, les garçons aident les hommes aux tâches agricoles tandis que, chaque jour, les femmes ou les enfants vont chercher l’eau à la rivière pour les besoins de la maison.
— Hamza, dit Hina, veux-tu aider Leah à aller chercher de l’eau à la rivière ?
— Oui, Tante Hina, répond le garçon en prenant les deux pots en aluminium.
La route est longue avant d’y arriver. À l’aller, les enfants courent, chahutent et se poursuivent en riant. Au retour, c’est moins drôle, ils suent sang et eau, pour ramener les bidons pleins d’eau. De temps en temps, ils s’arrêtent pour détendre leurs muscles endoloris.
— Dis Hamza, que vas-tu m’offrir pour mon anniversaire ? demande la petite dans un souffle.
— Je ne sais pas encore, peut-être un cahier de dessin ?
— Oh oui ! Oh oui ! Un cahier de dessin !
À ce moment, sur le chemin cabossé de l’autre côté de la rivière, les enfants voient passer en brinquebalant et gémissant de toutes ses tôles l’antique camion d’Ali.

***

Ali, aussi vénérable que son camion, est un commerçant prospère et intransigeant pour qui une roupie est une roupie. Tu veux des meubles ? Ali en a. Tu veux des crayons, des cahiers, des tapis ? Ali en a. Tu veux des bocaux, des sacs, des vêtements, du tabac ? Ali en a.
Il n’irait pas jusqu’à vendre père et mère, mais il vend tout ce qu’il est possible d’acheter. C’est d’ailleurs lui qui a cédé – trois fois rien selon lui, à prix d’or d’après l’acheteur – le groupe électrogène servant à faire fonctionner le frigo et la télévision de l’oncle Hassan.
Un jour, à cause d’un cahot plus violent que d’habitude, un cageot de pommes dégringola de l’arrière du camion et roula en contrebas dans un champ miné depuis la dernière guerre. Des herbes folles dissimulaient les engins meurtriers et personne ne se serait avisé d’y pénétrer au risque d’être atomisé.
Ali, qui s’était arrêté, gesticula, s’arracha les poils de la barbe, cria sa misère à la face du monde, s’agenouilla, les bras tendus vers le ciel, et enfin supplia Allah le miséricordieux de lui venir en aide, mais rien n’y fit, les pommes étaient inaccessibles.
— C’est un désastre, se lamenta Ali. Je suis un vieil homme ruiné, mes frères, ruiné, aussi vrai que je vous le dis.
Et il assista en désespoir de cause à l’arrivée des oiseaux et rongeurs qui se gavèrent en toute impunité des fruits juteux et sucrés.

***

— Il est très riche, affirme Hamza. C’est le cousin Shadan qui me l’a dit !
— Oui, répond Leah, il doit être millionnaire maintenant ! Tu vois Hamza, si tu travailles bien à l’école, toi aussi tu pourrais devenir très riche et acheter un camion.
— Oh oui, ce serait bien… Shadan m’a dit aussi que si je demandais au professeur de m’enseigner l’anglais, je pourrais voyager dans le monde entier.
— Ah ! gronde sa petite sœur. Cesse de dire des bêtises, ça te couterait plus cher qu’un camion.
Un temps pendant lequel le petit garçon réfléchit.
— Sans doute, mais Shadan m’a dit aussi qu’en Europe, c’est hyper facile de devenir riche. Par terre, il y a de l’or, et il faut juste se baisser pour en ramasser autant qu’on veut. Tu vois, je pourrais rembourser le voyage en avion, et même te faire venir avec moi… Je pourrais peut-être même aider l’oncle Hassan et tante Hina.
— Dis Hamza ? Pour mon anniversaire, s’inquiète soudain Leah, j’aimerai mieux un cerf-volant.
— Je pense pouvoir en trouver un chez Ali.
De retour à la maison, Hamza s’adresse à son oncle :
— Oncle Hassan, je peux aller acheter le cadeau d’anniversaire de Leah ?
— Avec quel argent ?
— Tu te souviens ? Wally Al Raïs, le chef du village, m’a donné 600 roupies quand je l’ai aidé à construire la clôture des moutons.
— Je me souviens, tu avais bien travaillé. C’est important de bien travailler…
— Plus que l’école ? demande Hamza.
Hassan se tourne vers la fenêtre et, pensif, regarde au loin la colline.
— Lire et compter, c’est bien, mais ça ne sert pas à grand-chose quand on doit surveiller les chèvres.
— Alors c’est oui ? insiste Hamza.
— C’est oui, mais fais attention ! Ali vend tout, mais c’est un voleur ! répond l’adulte en repensant au groupe électrogène.
Hamza court dans sa chambre, fouille sous son lit et en extrait une petite boîte fermée par une ficelle de chanvre. Il prend les 600 roupies, puis remet la boîte sous le lit.
— Ta boîte à trésors ? demande Shadan qui l’a surpris.
— Oui, je vais chez Ali acheter le cadeau d’anniversaire de Leah.
— Super ! Je peux venir avec toi ?
En arrivant, les deux gamins voient le boutiquier assis devant un petit guéridon. Il écrit des colonnes de chiffres tout en buvant une tasse de thé.
— Bonjour Ali ! claironnent-ils. Que la paix soit sur toi.
— Que la paix soit sur vous également… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? questionne Ali sans lever les yeux de ses comptes.
— Je cherche un cerf-volant pour ma sœur, dit Hamza. Pour son anniversaire.
— Je dois avoir ça, répond Ali avec un sourire.
Il se lève, part fouiller dans son bric-à-brac et après quelques instants, revient avec l’objet convoité. Le petit sachet en plastique qui contient le cerf-volant laisse apparaître un phénix doré imprimé sur la toile rouge.
— Il est magnifique ! s’exclame Shadan.
— Oui, il est magnifique ! J’ai hâte d’en faire cadeau à Leah, s’enthousiasme Hamza.
— Il est à toi pour 800 roupies, révèle le vieux.
— Oh non Ali, je n’en ai que 600. Fais-moi un prix s’il te plait, c’est pour le cadeau d’anniversaire de Leah.
— Les affaires sont les affaires. Pas d’argent, pas de cerf-volant.
— Si tu veux, je peux travailler pour toi ! propose le gamin.
Ali réfléchit en grattant sa barbe grisonnante.
Hamza, le voyant hésiter, insiste :
— Ali, s’il te plait, il y a surement quelque chose que je peux faire pour toi !
— Oui, finalement il y a bien quelque chose que tu peux faire pour moi mon ami… Mon camion vient de tomber en panne, et je vais devoir aller à Bannu pour trouver la pièce. Tu vas m’aider à le décharger pour que je puisse partir au plus vite. Avec la charrette et l’âne, j’en ai jusqu’à la nuit avant d’y arriver. Je ne veux pas partir tard. C’est ça ou rien.
— C’est d’accord Ali, on commence tout de suite ?
— Oui. Nous allons décharger le camion avec Farad. À quatre, ça devrait aller vite.
Décharger le camion s’annonce épuisant. Les meubles sont lourds, les pots sont fragiles, les sacs de riz abîment les doigts.
En déposant un gros carton près du comptoir, Hamza découvre un cadre contenant une photo particulièrement défraîchie. Il a du mal à identifier ce soldat souriant. Il pousse un petit cri lorsqu’il reconnaît Ali, beaucoup plus jeune.
— Tu étais soldat ? s’exclame Hamza.
— C’était il y a bien longtemps, on était en guerre, soupire le commerçant.
— Contre les Russes ?
— Non, ce n’étaient pas les Russes… C’était encore plus terrible ! On se battait contre nos propres frères qui voulaient leur indépendance… Tu m’ennuies maintenant avec tes questions. Ce n’est pas à moi de t’expliquer tout ça. Allez, travaille !
Vers 16 heures, le marchand offre le thé à la petite troupe.
— Vous avez bien travaillé tous les deux, et toi tu mérites ton cerf-volant ! conclut Ali en s’adressant à Hamza.
— Tu me le donnes en échange de mon travail ? hasarde le gamin.
— Non, je te le donne en échange de tes 600 roupies ET de ton travail. Un marché est un marché.
Tout excités, Hamza et Shadan, en possession de l’aérodyne conviennent qu’il faut d’abord le monter et l’essayer avant de l’offrir à Leah.
Une fois l’engin assemblé, Hamza s’extasie.
— Waouh ! Il est superbe. Regarde ce rouge magnifique, et ce phénix doré… Leah sera vraiment heureuse.
— Oui, il est vraiment beau. Viens, on va l’essayer.
Tandis que Hamza déroule la ficelle, Shadan lance le cerf volant en l’air, mais faute de vent il retombe aussitôt. Après plusieurs essais tous aussi infructueux les uns que les autres, les enfants décident de sortir du village.
Près du pont où un courant d’air subsiste en permanence, un nouvel essai est tenté, et c’est avec joie que les deux compères voient enfin leurs efforts récompensés.
Mais soudain, une bourrasque arrache la ficelle des mains d’Hamza et celui-ci voit avec consternation le frêle engin tomber dans la rivière qui l’emporte.
Les deux enfants s’élancent, courent désespérément le long de la berge et découvrent le cadeau d’anniversaire coincé entre deux pierres. Affligés, ils voient le fragile assemblage se tordre convulsivement puis disparaître dans un tourbillon.
— Comment vais-je faire maintenant pour offrir un cadeau à Leah ? pleurniche Hamza. Je n’ai plus du tout d’argent.
— Je ne sais pas, lui répond Shadan. Mais viens, on va sûrement trouver une idée, dit-il en s’éloignant.
Hamza ne se résout pourtant pas à quitter les lieux de la catastrophe.
Longtemps après, résigné, il se décide tout de même à rentrer au village, quand soudain en chemin il a la surprise d’apercevoir une superbe poupée dans le champ miné.
La tristesse du garçon fait place à une joie éclatante, car il y voit le cadeau rêvé pour sa sœur. « Plus beau que tous les cerfs-volants du monde, pense-t-il. Personne dans tout le village n’en a jamais vu une comme ça. »
Aucune explication à la présence insolite de ce jouet en ce lieu ne lui vient à l’esprit, sauf peut-être une intervention divine d’Allah.
« Oui, mais voilà, oncle Hassan m’a dit de ne jamais aller dans ce champ… Mais la poupée est tellement proche, tellement proche ! se défend Hamza. »
Complètement subjugué, l’enfant ne peut détacher les yeux de l’objet convoité.
« Tu ferais tellement plaisir à Leah, tellement plaisir, plaisir… croit-il entendre. »
Hamza s’approche du bord du champ puis songe aux mines qui peuvent être cachées dans le sol. Il ramasse une grosse pierre et la lance devant lui, comme il l’a vu faire par des paysans.
Rien ne se passe, il fait un pas, reprend la grosse pierre et la relance devant lui, puis recommence en avançant chaque fois d’un pas. La poupée n’est plus très loin maintenant, mais Hamza remarque qu’elle est moins belle qu’il n’aurait crû, le tissu de la robe est élimé et la tête en celluloïd laisse apparaître des trous dans la chevelure. « Il manque même une jambe, se dit-il, mais avec tante Hina on la réparera et ce sera un magnifique cadeau quand même. »
Et l’imprudent continue d’avancer à pas comptés, une pierre, un pas. Concentré sur son objectif, il n’entend rien de ce qui se passe autour de lui.
De nouveau une pierre, un pas, très lentement. Il y est presque.
Encore un pas et déjà il se penche en tendant les doigts lorsqu’une poigne de fer s’abat sur son épaule et le tire brutalement en arrière. Hébété, l’enfant se retourne et regarde avec stupeur l’importun qui l’a empêché de prendre le jouet.
— C… C’est toi, j… je n’ai rien fait… fait de mal, bégaye l’enfant.
— Non, tu n’as rien fait de mal, dit Ali, mais tu as surtout beaucoup de chance que Shadan m’ait retardé en me contant vos aventures, sinon je serai déjà passé. Allons, viens sur la route, et regarde bien ce que je vais te montrer.
Le vieux soldat coupe une longue branche qu’il défeuille partiellement, puis de l’extrémité, agace la poupée qui soudain explose dans un fracas épouvantable.
— As-tu compris la leçon ? dit Ali à l’enfant médusé. Quand un adulte te dit de ne pas faire quelque chose, c’est toujours pour une bonne raison. Allez, rentre chez toi maintenant et ne parle de cette histoire à personne…
Avant de reprendre la route, le marchand fouille dans un coffre disposé sur sa charrette et en sort une jolie boîte marquetée qu’il tend à Hamza.
— Offre cette boîte à ta sœur pour son anniversaire. Tu me la rembourseras dès mon retour en m’aidant à réparer mon camion.
Le vieil homme s’assoit sur le plateau du chariot, donne un coup de baguette à son âne qui s’éloigne en trottinant, puis fait un geste de la main à l’intention d’Hamza.
— N’oublie pas de me rembourser. Les affaires sont les affaires ! s’écrie-t-il en riant.
19

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

L'aiguille

Gérard Jacquemin

Juillet, les marcheurs sont nombreux sur le chemin qui mène au refuge. D’un creuset de verdure, le vallon s’élance vers les arêtes de granit ocre encore parsemées de névés. Du glacie... [+]

Nouvelles

L'or et la suie

Fury Baud

La tragédie commune à la plupart des couples, sans distinction de classe ni d’âge, est évidement la monotonie qui mène à l’ennui. Peu importe la quantité d’amour et de tendresse que... [+]