La mélodie de l'âme

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Insatiable rêveuse. Chroniqueuse cinéma dans la presse et sur mon blog Inthemoodforcinema.com depuis 2003. Un roman ("L'amor dans l'âme") et un recueil de 16 nouvelles sur le cinéma ("Les  [+]

Image de Été 2020

— Un billet de train pour Venise. Et un billet de ferry pour Corfou. Pour une personne ? Allers simples ? Départs immédiats ? C’est bien cela ?
Chaque question résonnait dans la tête d’Ariane comme un verrou qui cliquetait, s’ouvrait et la libérait un peu plus. La directrice de l’agence de voyages qui les avait énoncées jeta un énième regard suspicieux vers la valise surannée qui gisait au pied de sa cliente. Elle trouvait décidément bien étrange et antipathique cette jeune femme arrivée en trombe juste avant la fermeture, prête à partir sur le champ. Elle n’avait pas aimé son air hautain et sa pause altière qui semblaient vous asséner que le monde et l’avenir lui appartenaient.
— Oui, c’est bien cela, répondit Ariane tout en saisissant les billets d’une main tremblante.
De l’autre, elle s’empara de la valise. Elle se leva, si fébrile qu’elle fut incapable d’ajouter un mot, pas même un au revoir, à la grande satisfaction de la directrice de l’agence qui y vit là la confirmation de l’une de ses vieilles certitudes rassurantes, qu’un tel charme physique ne pouvait aller de pair avec l’élégance morale dont elle se prévalait. Voilà, je pars, je pars sans me retourner, songea Ariane dans un élan romanesque. Des gouttes de sueur lui chatouillaient la nuque et lui titillaient la conscience. Elle se sentait fiévreuse, comme une enfant en faute. Comme une enfant qu’elle cessait enfin d’être pourtant. À trente ans, elle prenait son destin en main. Il était temps. Le train de nuit pour Venise partait six heures plus tard de la Gare de Lyon. Le temps de reprendre ses esprits. De repenser à ce qui avait motivé sa décision que tout le monde trouverait insensée, à commencer par elle-même si on lui avait dit cela le matin même. Elle se revoyait se maquiller comme chaque matin. Maquiller ses bleus à l’âme. Maquiller sa vérité. Comme elle en avait l’habitude chaque jour depuis six ans. A fortiori le 10 juin. Comme chaque 10 juin, elle avait revêtu sa petite robe noire. Celle qu’elle portait le jour de l’enterrement. Elle savait déjà comment se déroulerait cette journée, et en était lasse et abattue d’avance. Elle attendrait des messages d’empathie qui ne viendraient pas. Ce 10 juin, cela faisait six ans que son père n’était plus là, que sa vie à elle aussi s’était arrêtée, qu’elle continuait pour les autres et qu’elle attendait des messages qui ne venaient pas. Comme chaque 10 juin, elle avait acheté des fleurs avant d’aller au bureau pour pouvoir filer au cimetière dès la fin de sa journée de travail. Comme chaque 10 juin, elle n’avait pu retenir ses larmes devant le ton insolemment joyeux de la fleuriste, comme une insulte à son invincible chagrin. Puis, elle avait pris le chemin du bureau. Avait comme chaque matin vérifié dans le reflet de la plaque chromée « Cabinets Girard et cie » que tout allait bien, du moins que les apparences étaient sauves. Elle avait lu le SMS commun de sa mère et de sa sœur, le rituel « on pense à toi » qui leur épargnait le coup de fil et le bouquet et l’évocation du passé. Comme si cela ne les concernait pas. Avait subi les sarcasmes de Girard et compagnie à propos du bouquet sur son bureau. Et comme toujours : elle avait souri de son sourire maquillé de joie feinte. Elle se sentait harassée. Morte-vivante à trente ans. Puis, il y avait eu la pause déjeuner. Comme chaque fois que le temps le permettait, elle s’était installée dans le square voisin. Et là, soudain, l’émotion l’avait transpercée, happée, projetée vers un passé vibrant de vie, d’espoirs et de désirs qu’elle croyait enterrés à jamais eux aussi, et qui avaient rejailli brusquement sous l’effet de quelques notes de musique échappées miraculeusement d’un appartement qui donnait sur le square. Tout comme elles s’étaient échappées d’un autre lieu treize ans auparavant. Un rebetiko. Cette musique grecque langoureuse et mélancolique à l’origine du moment le plus intense de sa vie. Son regard avait dérivé vers un père qui admirait sa fille qui tentait de grimper à la corde, tombait, et essayait à nouveau. Et comme une conclusion à tout cela, à côté d’elle, il y avait cette femme avec ce livre au titre qui résonnait comme une injonction : « Maintenant ou jamais ». Et ce portable qui par son silence retentissant semblait lui ordonner l’impossible impensable. De faire son deuil. De son père. De sa vie d’avant. D’une partie d’elle-même. Le 10 juin, la petite fille avec son père, son obstination, le maintenant ou jamais, et plus que tout, la musique, réminiscence d’un instant suspendu : tout cela avait formé un tourbillon qui l’avait emportée jusqu’à chez elle où elle avait fait sa valise à la hâte comme saisie de démence. Laissant derrière elle : les fleurs sur le bureau, l’indifférence assassine, la vie velléitaire, l’enfance (pour mieux la retrouver peut-être ?). Et sa raison, sans doute. C’était comme un désir irrépressible qui s’était réveillé. Le désir de vivre, malgré tout, même malgré elle. Son geste était à l’image de l’instant que lui rappelait cette musique : d’une irrationnelle évidence.

Était-ce un coup de folie ou un élan de vie ? Là, les cheveux au vent, sur le pont du ferry, en pleine mer Ionienne, seule, mais libre, elle se le demandait encore. Mais elle savait que sa décision était la bonne parce que son père l’aurait approuvée. Il lui semblait même entendre sa voix lui murmurer, comme autrefois : « N’oublie jamais que la vie est un roman qu’il t’appartient d’écrire. » Oui, c’était maintenant ou jamais. Elle s’était trop longtemps reniée. Elle avait choisi de venir en ferry pour remonter le temps, pour refaire le trajet de son enfance. Elle avait dix-sept ans alors pourtant, elle n’était plus censée être une enfant. Elle n’avait d’ailleurs jamais vraiment eu le sentiment d’en être une tant elle s’était toujours sentie lucide, avide d’empoigner la vie sans interdits aussi. Mais tout ce qui appartenait à ce passé où son père était en vie, c’était l’enfance parce que l’enfance c’est croire à l’éternité et à l’infinitude des possibles. Elle se revoyait à ses côtés sur le pont du ferry, leurs yeux embués de larmes suscitées par leur émotion complice devant la beauté intransigeante du paysage, tandis que sa mère et sa sœur dormaient. Elle aurait presque ressenti sa présence. Le bleu immaculé du ciel et celui de la mer s’entrelaçaient lascivement lui donnant l’impression de voguer vers l’azur, vers un horizon, comme ce jour-là, empli d’exaltantes promesses.

Trente-six heures après ses résolutions, elle arrivait sur le port de Corfou accablé de chaleur, un peu perdue, un peu fière d’elle, un peu grisée, au milieu de ce ballet de carrosseries des voitures qui descendaient du ferry. La ville de Corfou n’était qu’à quelques pas. Elle décida d’y aller à pied malgré la chaleur écrasante et malgré sa lourde valise qu’elle trainait péniblement. Elle arriva bientôt au Liston, ces arcades inspirées de la rue de Rivoli. Comme la première fois, elle se sentit ensorcelée par cette ville aux accents cosmopolites dans laquelle se mêlaient les influences française, vénitienne, anglaise, byzantine. Elle se revoyait, rêveuse, caresser les pierres du Liston comme elle avait caressé un visage adulé un peu plus tôt. Pour en éprouver la force concrète. Au fur et à mesure qu’elle approchait du palais où en pensées elle était si souvent retournée, elle avait l’impression que ses sens chaviraient comme alors. Rien n’avait changé. Les couleurs chatoyantes des bougainvilliers en fleurs. Les façades jaunes et ocres ponctuées de volets verts. Le temps semblait s’être arrêté treize ans auparavant. Elle se retrouva bientôt dans le dédale des ruelles escarpées bordées d’échoppes bigarrées qui menaient à l’église Saint Spyridon. Elle se souvint qu’à cet endroit précis son père lui avait raconté que c’était là la dernière étape d’Ulysse lors de son très long retour vers Ithaque. En exil, lui aussi. La rue montante et escarpée avec son linge qui pendait aux fenêtres ou d’une maison à l’autre procurait la réconfortante sensation que la vie s’y écoulait avec indolence. C’était là, dans la rue derrière l’église, que se nichait l’antre de ses souvenirs incandescents. Elle hésita. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait parcouru tout ce chemin, qu’elle avait envoyé valdinguer sa vie, happée par le passé, par un désir irrépressible que rien ne pouvait réfréner. Elle arriva devant le palais, du moins ainsi l’appelait-elle. Maintenant, cela lui semblait plutôt être une maison cossue malgré les deux colonnes majestueuses qui encadraient la porte. Et si ses souvenirs l’avaient ainsi trahie pour tout ? Il était trop tard pour faire marche arrière. Elle inspira, vérifia que ses vêtements n’étaient pas trop froissés et qu’elle était convenable afin qu’on ne lui refermât pas la porte au nez, et sur ses illusions. Et elle sonna. La porte s’ouvrit sur une femme chétive. D’ailleurs, tout en elle semblait chétif, sec même. Son regard, son corps, son expression. Ariane sentit son courage l’abandonner et la réalité, crue, lui apparut soudain : l’absurdité de la situation, de ce voyage. Les larmes lui montèrent aux yeux. Était-ce bien de se confronter aux rêves immaculés, à son plus beau souvenir qui l’avait aidée à vivre toutes ces années ?
— Kalimera !
Une voix douce et enjouée avait prononcé ce salut et, comme par magie, le visage de la femme sèche s’était illuminé de bonté et de gaieté. Ariane sentit les forces lui revenir : il suffisait parfois d’un rayon de soleil impromptu pour envisager la réalité différemment.
— Kalimera ! Pardonnez-moi, c’est tout ce que je sais dire en Grec. It’s all... se reprit-elle, se disant qu’elle avait plus de chances d’être comprise en Anglais.
— Vous êtes Française ?
Son visage s’illumina de plus belle en disant cela, et ne laissant pas à Ariane le temps de répondre, elle poursuivit avec enthousiasme.
— J’adore la France. J’ai appris votre langue à l’école. Mais je suis désolée, je ne loue plus de chambres ici.
— Non, je ne viens pas pour ça. Je… J’étais venue ici il y a treize ans.
— Je ne me souviens pas de vous, pourtant je n’oublie pas un visage. Jamais. Je suis Maria. Et vous ?
— Ariane.
— Comme l’héroïne d’Albert Cohen dans « Belle du Seigneur » ? Il est né ici, vous savez.
Le visage d’Ariane s’illumina à son tour.
— Je sais. C’était le livre préféré de mon père. Il était peintre. Comme vous.
— Comment savez-vous cela, que je suis peintre ?
Pouvait-elle raconter le moment le plus précieux de sa vie à cette femme, son seul lien avec cet instant sublime, mais une inconnue tout de même ? Elle sentit son regard examiner : ses chaussures à talons, sa robe à fleurs, ses cheveux blonds impeccablement lissés, et sa vieille valise, avant de se planter dans son regard bleu translucide. Elle s’était préparée dans le bateau. Comme pour un rendez-vous amoureux. Un rendez-vous avec le passé.
— Venez. Entrez. Vous allez me raconter. Oh non, attendez plutôt cinq minutes ici ! Il faut que je range ma cuisine.
Ariane n’eut pas le temps de répondre. Maria était déjà repartie à l’intérieur de sa maison. La curiosité fut la plus forte. Elle ne put s’empêcher de passer la tête par la porte entrebâillée. De là, elle vit avec soulagement que tout était comme dans son souvenir. Elle reconnut le bel escalier en marbre qu’elle avait comme survolé le fameux jour. Tout était encore si présent dans son esprit ! Surtout ces notes de musique flamboyantes et languissantes par lesquelles elle avait immédiatement été envoûtée. Elle les avait suivies, guidée par cette émotion implacable. Comme l’appel d’une âme embrasée et balafrée. Elle avait retenu son souffle. Monté les marches. Poussé la majestueuse porte en bois ciselée qui s’était alors ouverte sur une grande pièce qui donnait sur l’église Saint Spyridon. La pièce était vide. Seul, au fond, auréolé par un rai de lumière opportun, il était là. Elle s’était avancée, aimantée par ce visage comme elle l’avait été par la musique quelques instants plus tôt. La musique avait cessé. Seuls résonnaient ses pas sur le parquet. Arrivée à sa hauteur, elle avait été subjuguée par la brusque magnificence qui en émanait. Comme si ses traits reflétaient l’exaltation de la musique. Elle avait pris le temps de le détailler comme elle aurait dégusté chaque bouchée d’un mets rare et exquis. Des cheveux d’un brun éclatant entouraient un visage à la perfection presque dérangeante dont le regard ne pouvait se détacher, cherchant à en débusquer la faille, imperceptible. Les yeux bruns luisaient d’intelligence et de mélancolie. Le nez était droit et robuste et bien qu’il fût de face laissait deviner un profil aquilin d’une rare perfection. Les lèvres fines, ciselées, esquissaient un sourire triste qu’on avait envie d’embrasser pour les aider à retrouver le goût de la vie, mais aussi pour goûter à cette tristesse qui vous aspirait comme un gouffre fascinant et insondable. Le noir qui entourait le visage exacerbait la virulente et lumineuse beauté de son expression. Elle avait caressé les traits indécemment lisses de son visage, puis avait fermé les yeux. Il lui avait semblé alors entendre à nouveau la musique malgré le silence qui régnait. Elle s’était approchée, près, très près, jusqu’à effleurer ses lèvres quand une voix avait retenti. Elle se souvenait de chaque mot de cet échange dont elle se demandait parfois si elle ne l’avait pas inventé, sous l’effet de cette journée suintante de chaleur et dans le délire de ses 17 ans.
— Ne vous retournez pas. Promettez-le.
La voix, grave et rassurante, qui l’avait ainsi réveillée, parlait un Français parfait avec un charmant accent britannique.
— Qui êtes-vous ? était-elle finalement parvenue à demander après de longues secondes, le temps de revenir à la réalité.
— Promettez d’abord, avait doucement ordonné la voix.
— Je ne peux faire une promesse sans voir à qui je l’adresse.
— Si, vous le voyez. Puisque je suis lui.
— Lui ?
— Celui dont vous venez d’effleurer les lèvres. Ce portrait.
— Je voulais juste…
— Ne vous justifiez pas. Je suis flatté.
— Alors, pourquoi ne pas me retourner puisque je vous ai déjà vu ?
— Peut-être parce que c’est plus romanesque.
— Romanesque ?
— Oui, en plus ce tableau et cette musique qui vous ont guidée vous en disent déjà assez sur moi, non ?
— Cette complainte langoureuse, c’était vous ?
— Complainte langoureuse est une expression qui me plait. Oui, c’est moi qui l’ai jouée au bouzouki. Vous aimez ?
— Oui, c’était comme… une âme qui pleure… un cœur qui se déchire. Une belle âme. Un cœur pur.
— Vous voyez, on est plus libres de se parler ainsi. On s’entend mieux aussi. Sans se voir.
— Mais vous, vous n’avez pas envie de voir mon visage ?
— Je l’ai vu. Chaque jour. Chaque jour, vous passez devant cette fenêtre avec votre famille. Votre mère et votre sœur devant. Vous avec votre père. Je connais votre air à la fois rêveur et déterminé. Vous ne le trouvez pas sinistre ce tableau ? On le trouve sinistre habituellement. Pas vous ?
Il était à l’autre extrémité de la pièce et pourtant il lui semblait sentir la caresse de son souffle sur sa nuque, l’effet de la très légère brise qui passait par la fenêtre entrouverte sans doute, celle-là même par laquelle s’était échappée la musique.
— Non, pas sinistre. Mélancolique. La mélancolie n’est pas sinistre, c’est une sorte de joie d’être triste. Qui a peint votre portrait ?
— Maria, la propriétaire de la maison dans laquelle vous êtes entrée par effraction.
— Effraction est un bien grand mot. C’est comme si on m’avait appelée. Comme si cette musique m’avait appelée. Une musique qui enlace l’âme.
— Cette musique s’appelle le rebetiko. Elle raconte des histoires de paradis perdus. D’amours contrariées. D’exils. C’est cela qui m’a conduit ici, sur cette île. Elle était comme un écho à mes blessures indicibles. Et puis Corfou est la patrie d’Albert Cohen. C’est là que l’impératrice Elisabeth d’Autriche est venue se réfugier. Je me suis dit que cet endroit serait idéal pour l’exil d’un musicien.
— Pourquoi vous êtes-vous exilé ?
— Vous croyez que je vais répondre à une question si personnelle ?
— Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, cette conversation a depuis le début une tournure très personnelle.
— Après tout, pourquoi pas... Puisque vous avez déjà vu et entendu mon âme. Puisque cet instant sera sans lendemain. Je suis venu échapper à un chagrin que personne ne comprenait. La mort de ma mère qui était malade depuis longtemps. Pour les autres, c’était dans la logique des choses. Rien n’est pourtant plus illogique que la mort de ceux qu’on aime, non ? Alors, pourquoi n’aurait-on le droit d’en souffrir éternellement ? Vous non plus, bien sûr, vous ne comprenez pas. Pour cela, il faut l’avoir éprouvé, ce chagrin infini. Je suis venu me perdre et me retrouver ici. Vous trouver peut-être.
— Vous savez, je n’ai peut-être que dix-sept ans, mais…
— Moi trente.
Il avait dit cela rapidement, comme un aveu.
—...- Je n’ai peut-être que dix-sept ans, mais je ne crois pas à toutes ces niaiseries parce que, même édictées par un musicien exilé de trente ans, ce sont des niaiseries.
— Ce ne sont pas des niaiseries. Et vous le savez. Vous savez que cet instant n’a rien de banal. Vous. Moi. L’électricité dans l’air.
— Pourquoi moi ?
— Et vous, pourquoi cette musique ? Pourquoi ce tableau ? Pourquoi ne vous retournez-vous pas ? Les évidences sont irrationnelles. Soudaines, violentes et douces à la fois.
— Et maintenant ?
— Et maintenant, je ne sais pas. Revenez. Mais pas tout de suite. Dans des années même peut-être. Quand cet instant ne sera plus un banal souvenir de vacances d’une adolescente aux balbutiements de sa vie et des de ses sens. Mais un souvenir brûlant qui fera que revenir ici sera plus impérieux que n’importe quoi d’autre.
— Qu’est-ce qui vous dit que ce souvenir de quelques minutes aura de la valeur ? Vous êtes bien prétentieux. Je ne connais même pas votre nom.
— Quelques minutes peuvent exhaler des accents d’éternité. Et vous ne connaissez pas mon nom, mais vous avez lu mon âme. Seuls de tels instants suspendus, de telles évidences insensées, méritent de prendre de grands risques.
— Vous êtes très doué pour raconter des histoires.
— Je n’ai jamais été aussi sincère.
Une main se posa sur son épaule. Elle sursauta. Revint au présent. Réalisa qu’elle avait monté les marches, envoûtée comme treize ans auparavant, et que le tableau était à nouveau face à elle, et lui procurait toujours cette émotion dévastatrice.
— Personne ne vient jamais dans cette pièce.
— Pardon Maria. Je n’aurais pas dû entrer ici, mais…
Soudain, elle sentit ses forces l’abandonner, le sol se dérober sous ses pieds. Et quand elle revint à elle, elle était allongée dans une chambre inconnue, le visage de Maria penché sur elle.
— Je suis heureuse de voir que vous allez mieux. Vous n’avez pas l’habitude de cette chaleur.
— Non, ce n’est pas la chaleur.
Et elle raconta tout à Maria, submergée par ses émotions, encouragée par l’empathie qui se dégageait d’elle.
— Peut-être avez-vous rêvé tout cela. Vous venez de me dire que ce jour-là vous aviez visité l’Achilleion, la demeure où Elisabeth d’Autriche tenta d’exiler son chagrin et que vous deviez votre prénom à « Belle du Seigneur ». On est romanesque quand on a 17 ans. L’esprit vagabonde, recréé la réalité.
— Mais je suis bien venue ici. J’ai bien entendu cette musique. Vu ce tableau. C’est bien vous qui l’avez peint ?
— Écoutez, oubliez tout ceci. Cela vaut mieux.
— Je ne peux pas. Cette musique reflétait une âme qui flamboyait. Une âme romanesque. Une âme emmurée dans la tristesse, mais qui voulait embrasser la vie. Elle m’a émue à l’époque. Mais comme quelque chose de mystérieux. Aujourd’hui, cela m’émeut comme un écho à mes propres pensées. Comme si nous faisions partie de la même armée. L’armée des ombres. Les combattants du chagrin. C’était sa chambre ? Écoutez, je sais que cela semble insensé. Mais j’ai fait tout ce voyage pour le trouver.
— Le trouver ou vous retrouver ? Votre portable n’a pas arrêté de sonner, enchaîna Maria pour changer de sujet.
Ariane jeta un coup d’œil à son portable. C’était sa sœur. Elle réalisa que personne ne savait où elle était. Que personne ne savait qu’elle était partie, et encore moins qu’elle était partie pour ne pas revenir. Que comprendrait-elle ? Elles étaient si différentes. Pour sa sœur, l’amour était une alliance de solitudes. Un accord d’intérêts, de corps au mieux. Rien à voir avec ce chamboulement impérieux. Elle collectionnait les rencontres sur les sites après avoir rempli de petites cases avec des petits critères bien étriqués, comme on commande un meuble. Pas trop éloigné. Pas trop petit. Pas trop encombrant. Pas trop compliqué. L’amour était une déflagration qui faisait exploser tout critère. Pas des cases à cocher. Et puis sa sœur était de ces êtres pour qui un amour en chasse un autre, une émotion en chasse une autre, un bonheur chasse un deuil. Non, elle ne comprendrait pas.
— Vous n’avez pas envie de lui parler ?
— Non. Vous savez, nous sommes très différentes. Après ce fameux voyage à Corfou, nos parents ont divorcé. Elle est partie vivre avec ma mère, moi avec mon père que je n’ai pas quitté. Jamais. Jusqu’à la fin. Jusqu’à sa disparition. Ma mère est comptable. Mon père était peintre. Ma mère, c’est la réalité. Mon père, c’était le rêve. Pour la rassurer, j’ai accepté de travailler comme secrétaire dans un cabinet d’avocats et j’ai abandonné mes rêves artistiques. Je peins moi aussi. Pas aussi bien que vous, mais je peins.
— Je comprends. C’étaient les derniers temps du bonheur ici.
Ce furent les derniers mots qu’Ariane entendit. Exténuée, elle s’endormit. Quand elle se réveilla, son premier réflexe fut de retrouver le tableau. Elle fut soulagée de constater qu’il était là. Tangible. Elle sentit une présence derrière elle. Elle se figea. Et si c’était lui ? Elle se retourna. Le visage de l’homme qui se tenait devant elle n’avait rien de commun avec celui du tableau. Il avait un visage poupin illuminé d’un sourire radieux. Si elle avait été plus attentive, peut-être aurait-elle perçu un éclat de mélancolie dans son regard, et son léger accent.
— Je vous dérange ? Vous vouliez être seule avec lui peut-être ? Je suis un ami de Maria. Elle m’a parlé de vous.
Ariane saisit la main qu’il lui tendait, et ressentit une étrange et indéfinissable impression.
— Ce tableau semble vous subjuguer ?
— C’est le reflet d’une belle âme.
— Une âme romanesque.
— Exactement. Vous le connaissez ?
— Je vous laisse en tête-à-tête alors. Je suis ravi d’avoir croisé votre regard.
Elle ne prêta pas attention à ses mots, pas plus qu’à son départ. Quand Maria la retrouva une heure plus tard, elle était toujours au même endroit, captivée par le tableau.
— Écoutez, j’ai réfléchi. Je me sens seule ici. Je peux vous louer une chambre, lui proposa Maria.
— Celle qu’il occupait ?
— Peu importe. Promettez-moi de ne plus le rechercher. J’ignore… j’ignore où il est. Gardez vos beaux souvenirs, Ariane. Et vivez. De réalité. Pas d’illusions.
— Décidément, il faut toujours que je fasse des promesses dans cette pièce. Oui… d’accord. Si vous voulez.

C’est ainsi qu’elle commença sa nouvelle vie. En France, sa décision de rester vivre à Corfou avait surpris tout le monde, mais personne ne s’en inquiéta réellement, croyant certainement que c’était une lubie et que cela ne durerait pas. Elle peignait à nouveau. Maria exposait ses œuvres dans sa maison et les vendait. Elles étaient devenues amies même si elle lui taisait cette certitude ineffable qui continuait à la dévorer. Et, chaque soir, elle passait voir le tableau comme d’autres seraient allés à l’église.

Un soir lancinant de fin d’été, en passant devant un bar interlope, elle les reconnut tout de suite : ses notes, avec cette ferveur et cette fougue, si sensuelles. Il n’y avait aucun doute possible. Le cœur et l’âme en vrac, elle poussa la porte. Le visage du musicien était plongé dans la pénombre. Comme hypnotisée, elle s’avança, ignorant le lieu, ignorant les autres, près, très près, attirée comme elle l’avait été treize ans auparavant. Par une force inexorable. Quand son visage devint perceptible, elle s’immobilisa, pétrifiée. Le musicien releva les yeux, s’arrêta de jouer. Elle le reconnut. L’ami au visage poupin. Ils restèrent ainsi. Un temps qui lui sembla infini. Les larmes lui montaient aux yeux, comme son émotion : irréfragables. Il lui tendit la main. Elle partit en courant, dévastée.

Le soir, malgré tout, elle ne dérogea pas à sa visite rituelle au tableau. Était-ce possible ? Comment relier ce visage trop rond, trop joyeux, trop quelconque, à cette musique et cette âme déchirées et déchirantes ? Maria avait peint et dévoilé son âme. Des pas résonnèrent derrière elle. Elle ne bougea pas. Les yeux fixés sur le tableau. Alors des notes s’élancèrent. Et elle sentit son cœur tanguer, capituler. Ces notes ravageaient tout sur leur passage. Même les images dissonantes. La musique cessa. Elle l’entendit s’approcher. Hésiter. Elle ne connaissait toujours pas son nom. Mais ses pensées résonnaient si puissamment en elle qu’en fermant les yeux, elle ne voyait et n’entendait plus qu’une chose. La mélodie de son âme. À l’unisson de la sienne. Exilée. Ardente. Et elle se laissa enlacer, entraîner vers l’inconnu si semblable, vers ses dix-sept ans retrouvés. À bon port, enfin.

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Corinne Chevrier · il y a
Très jolie idée bien illustrée par le titre
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup !
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Fabienne Luisa · il y a
J’ai été captivée par votre récit! Merci!
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Sandra Mézière · il y a
Merci à vous pour ce commentaire.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, bien menée et captivante, Sandra ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en compétition pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Sandra Mézière · il y a
Merci !
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Ralf Dieudonné Jn Mary · il y a
Merci pour ce beau voyage Sandra ! Franchement je suis resté accroché au texte jusqu'au point final.
Si vous avez le temps, je vous invite aussi à passer me lire.
Mon oeuvre J'ai sauvé l'humanité était en lice pour le prix des jeunes écritures.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/j-ai-sauve-l-humanite

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Sandra Mézière · il y a
Merci!
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Camille Marty-Musso · il y a
Très Très beau... La rencontre de deux âmes sœurs au bout du long chemin de deuil...
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup chère Camille. Je suis ravie que tu aies aimé et touchée par ce commentaire.
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Sandrine Laure · il y a
Très émouvant ! J'adore !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup chère Sandrine (d'être passée par ici et pour le commentaire).
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit éperdu , passionné sur le pays où l'on n'arrive jamais car il n'existe que dans le coeur.
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Tnomreg Germont · il y a
Très envoûtant....
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Sandra Mézière · il y a
Merci !
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Jennifer Marquié · il y a
Superbe ! Votre histoire m’a emportée toute entière dans une douce rêverie dont j’ai eu bien du mal à m’extraire. Merci pour cet agréable moment de lecture !
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup pour ces compliments. J'espère que la rêverie perdurera un peu alors...

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