La jeune fille qui refusait de saluer

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Il est un village où vivent les histoires, où elles se racontent les unes aux autres et partent parfois en quête de nouvelles aventures....Je le cherche depuis toute petite et j'espère le trouve  [+]

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Il était, ou il n’était pas, dans un royaume ravagé par la guerre et la famine, une jeune fille qui s’appelle Rachel. Rachel est une jeune fille ni plus belle, ni plus laide qu’une autre, ni plus petite, ni plus grande qu’une autre, ni plus intelligente, ni plus bête qu’une autre.
À l’époque de la jeunesse de Rachel, le royaume est gouverné par un tyran qui dirige son armée contre son peuple. Avide de pouvoir, d’argent et de femmes, il commande à ses soldats de dévaster les villages et les cultures, de tuer les hommes, d’enlever les enfants, de violer les femmes.
C’est ainsi qu’un matin, alors que le soleil a encore les yeux rougis de sommeil, l’armée de ce tyran entre dans le village où vivent paisiblement Rachel et sa famille. C’est ainsi qu’au crépuscule, alors que le soleil a encore les yeux rougis de larmes, il ne reste du village que feu et cendres, les habitants sont réduits en poudre d’os et de sang, et Rachel est la seule survivante.
Alors Rachel, Rachel, qui est une jeune fille ni plus belle, ni plus laide que les autres, ni plus petite, ni plus grande que les autres, ni plus bête, ni plus intelligente que les autres, décide de partir vers la cité où vit le tyran pour se confronter à lui.
Elle marche, elle marche, elle marche, elle subit le froid, la faim, la soif. Elle marche, elle marche, marche, et lorsqu’elle arrive aux portes de la ville, elle n’a plus ni sandales, ni manteau, ni chapeau.
Les portes de la ville sont gardées par les archers du roi. Chaque voyageur doit se présenter, dire qui il est, d’où il vient, et pourquoi il vient. Aussi quand Rachel tente de franchir les portes sans même les saluer, les archers l’arrêtent en pointant leurs lances sur sa gorge :
— Quoi souillon, naine, mocheté, bêtasse ! te crois-tu si grande, si belle, si intelligente pour ne pas saluer les archers du roi ?
Alors, Rachel, silencieuse, plonge son regard droit dans le regard des archers et chante, d’une voix claire et profonde :

Non, ne me demandez pas
Non, ne me demandez pas
De saluer
Les archers du roi

Dans les yeux de Rachel, les archers voient du feu, du fer et du sang. Ils voient les villageois qui tentent de s’échapper, ils voient les bêtes qui courent en tous sens, ils voient les maisons qui s’écroulent. Dans la voix de Rachel, ils entendent les enfants hurler, ils entendent les mères appeler leurs enfants, ils entendent les hommes tomber dans la poussière.
Alors ils savent.
Ils posent leurs lances, et laissent passer Rachel.
Une fois entrée dans la ville, Rachel se dit qu’elle doit chercher du travail, un toit, et de quoi se nourrir. Alors elle frappe à la porte des cuisines de l’hôtel du banquier du roi. Là, on lui dit que sûrement elle pourrait se faire engager dans les cuisines, car le banquier organise tant de banquets, de fêtes débridées, et de festins gargantuesques, qu’il a toujours besoin de personnels aux cuisines. Ainsi fut fait. Tous les jours, Rachel cuisine pour les repas du banquier des mets succulents, des tourtes au miel, aux figues et au fromage de chèvre, des cygnes rôtis avec de l’origan et de la noix de muscade, des gâteaux à l’orange et à la cannelle...
Le banquier est si satisfait de ces mets, que, lui qui jamais n’adresse le moindre compliment à ses serviteurs, demande que celui ou celle qui cuisine de ces mets succulents, vienne le saluer.
On va chercher Rachel. Les serviteurs du banquier, qui apprécient beaucoup Rachel, sont tout excités de l’honneur qui est fait à leur amie. Mais quand la jeune fille entre dans la salle de réception du banquier du roi, elle ne sourit pas, ne fait pas la révérence, ne salue pas le banquier du roi.
Le banquier du roi se met dans une grande colère :
— Quoi effrontée, pimbêche, vaurien ! te crois-tu si grande, si belle, si intelligente pour ne pas saluer le banquier du roi ?
Alors Rachel plonge son regard dans celui du Banquier du roi et chante d’une voix claire et profonde :

Non ne me demandez pas
Non ne me demandez pas
De saluer
Le banquier du roi

Dans les yeux de Rachel, le banquier voit le froid, la faim et la soif. Il se voit soufflant et suant s’échapper de la ville, il se voit errer seul et sans sou par les sentiers de poussière, il se voit boire comme un veau l’eau troublée des mares. Dans la voix de Rachel, il entend les cris de la foule, le bris des hautes fenêtres de son hôtel, le bois des portes de l’entrée se fendre.
Alors, il sait.
Il a si peur qu’il ordonne à ses gardes de saisir sur le champ Rachel, de l’emmener à la prison du roi, et de l’y enfermer pour outrage et rébellion.
Enfermée, seule, sans eau et sans pain dans sa cellule, Rachel se dit qu’elle doit survivre. Le geôlier est un homme simple d’esprit, taciturne, et ronchon. Il déteste son métier, car les journées sont longues, si longues pour lui, il s’ennuie tant et tant, que dans un soupir, souvent, il dit :
— Ah si seulement je pouvais partir pour des pays d’or, de miel et soleil. Mais moi, pauvre geôlier, suis-je plus libre que les prisonniers ? Non, comme eux, je ne connais que la pénombre, la froideur des murs, et le silence des nuits qui n’en finissent pas.
Rachel est touchée par la complainte du geôlier. Elle, qui vient d’un pays d’or, de miel et de soleil, se met en devoir de lui raconter les histoires de chez elle, tous les jours, de la nuit au matin. Dans ces moments-là, la pénombre se dissipe, la chaleur se diffuse dans la prison, et la voix claire et profonde de Rachel brise le silence des nuits qui passent maintenant si vite pour le geôlier. Ce dernier, pour la remercier, lui donne la moitié de sa pitance, la moitié de son vin, la moitié de son pain. Or, un matin, alors que Rachel vient de s’endormir après lui avoir conté des histoires pleines de figues de sèches, de dattes sucrées, et de sables dorés, le geôlier se dit :
— Est-ce juste de garder cette enfant comme un joli oiseau en cage ? Certes, son chant teinte les murs de la prison des couleurs de l’arc-en-ciel, mais je crains qu’il ne s’éteigne, si ce joli oiseau ne peut retrouver la voûte bleue du ciel. Il faut que je l’aide à retrouver la liberté ! Même si la pénombre, la froideur et le silence doivent recouvrir de nouveau de leurs voiles ma triste vie de geôlier.
Son beau-frère a pour cousin le greffier du Tribunal du Roi, ce greffier a pour gendre un juriste de la cour, ce juriste de la cour a pour oncle le Procureur Général du Roi, le Procureur Général du Roi a pour ami proche le Juge Suprême de la Cour de Justice du Roi. Ainsi, le geôlier supplie son beau-frère d’intercéder en faveur de Rachel auprès du greffier du Tribunal du Roi, le greffier en parle à son gendre juriste de la cour, qui envoie un message à son Oncle Procureur Général du Roi !
Enfin le Juge Suprême de la Cour de Justice du Roi a connaissance que dans les des prisons du Roi est détenue une femme aussi fine et élancée qu’un brin de blé, plus belle encore que la reine, intelligente comme tous les sages réunis de l’université. Le Juge Suprême est un homme qui aime les femmes. Il aime les femmes comme certains aiment les papillons : pris dans des filets, puis le cœur percé d’une épingle, enfin encadrés et mis sous verre. Aussi, la description de cette nouvelle proie le met en joie, et il part immédiatement vers les prisons du Roi.
Quand il voit Rachel, Rachel qui n’est ni plus grande, ni plus petite qu’une autre, ni plus belle, ni plus laide qu’une autre, ni plus bête, ni plus intelligente qu’une autre, il se met dans une grande fureur :

— Quoi, on me fait déplacer, moi le Juge Suprême de la Cour de Justice du Roi ! Et que vois-je ? Une vulgaire paysanne pas plus jolie qu’une putain ordinaire ! Lève-toi, chienne, salue-moi et dis-moi comment tu as fait pour que de ta geôle, toute la ville ne parle que de toi !

Rachel ne se lève pas, ne salue pas le Juge suprême et ne répond pas à ses questions. Elle plonge son regard dans le sien et chante de sa voix claire et profonde :

Non, ne me demandez pas,
Non, ne me demandez pas,
De saluer,
Le Juge du roi

Dans le regard de Rachel, le Juge Suprême du Roi voit la colère, des armes, et des barils de poudre. Il voit la foule s’élancer vers les prisons du roi, il voit ses murs exploser comme des châteaux de cartes, il voit les prisonniers ouvrir les serrures de leurs cellules. Dans la voix de Rachel, il entend le geôlier et les prisonniers crier « Libres, libres, nous sommes libres ! », il entend les hommes danser et chanter sur les ruines de la prison, la foule battre des mains et pleurer de joie.
Alors, il sait.
Il est si terrifié qu’il ordonne que dès le lendemain, à l’heure où le soleil est à son point le plus haut, on exécute Rachel en place publique, pour sédition et complot contre le Roi.
La nouvelle se répand partout en ville. On dit que la détenue aussi fine et élancée qu’un brin de blé, que la femme plus belle encore que la reine, plus intelligente que tous les sages réunis de l’Université, eh bien que cette femme s’est refusée au Juge Suprême de la Cour. Les femmes admirent sa force de caractère, les hommes se rient du juge, tous sont curieux de voir cette femme.
Aussi, dès le matin, la foule s’amasse sur la place centrale de la cité. Le bourreau et ses aides sont en train de monter la potence. C’est un triste spectacle que de voir les familles disposer sur des couvertures des vivres et du vin pour ripailler en attendant que Rachel monte sur la potence. Cela fait mal au cœur que de se dire que les enfants vont s’amuser jusqu’à ce que le bourreau enroule la corde sur la nuque de Rachel. Cela fait venir les larmes que de penser que le soleil si éclatant ce jour-là va éclairer pour une dernière fois le corps de Rachel lorsque la trappe cédera sous ses pieds.
L’heure vient. Le bourreau va chercher Rachel dans sa geôle. Quand il la voit ni plus grande qu’une autre, ni plus petite qu’une autre, ni plus belle qu’une autre, ni plus laide qu’une autre, ni plus bête qu’une autre, ni plus intelligente qu’une autre, il se dit qu’elle n’a rien à voir avec cette femme dont tout le monde parle.
Il lui dit :
— L’heure est venue, mon enfant. Tu es condamné à la pendaison pour sédition et haute trahison. Il est temps pour toi de saluer la mort et la Justice du Roi.

Alors Rachel plonge son regard dans celui du bourreau, et elle chante de sa voix claire et profonde :

Non, ne me demandez pas,
Non, ne me demandez pas,
De saluer,
La Justice du Roi

Dans le regard de Rachel, le bourreau voit les voleurs à la petite semaine auxquels il a coupé les mains, il voit les poètes au verbe libre à qui il a tranché la langue, il voit les philosophes aux idées nouvelles auxquels il a sectionné la tête. Il entend les dernières supplications des condamnés, les dernières prières adressées à Dieu, les pleurs des mères, des femmes et des enfants.
Alors, il sait.
Il se sent si mal qu’il détourne le regard de celui de Rachel, essuie discrètement une larme, et enfin se saisit de la jeune fille. Il lui murmure à l’oreille :
— Le Roi, le Roi, on dit qu’il sera présent à ton exécution.
Enfin, Rachel et le bourreau sortent sur la grande place, traversent la foule, et montent sur la potence. Là, le bourreau noue lentement la corde autour de la frêle nuque de Rachel. Le peuple, d’habitude si friand des démonstrations royales de force et de cruauté, ce peuple ne dit mot. Il est là, devant la potence, silencieux et calme, comme l’eau d’un lac sous les miroitements du soleil.
Les trompes des Archers du Roi déchirent soudain le silence. La foule se fend pour laisser passer les soldats du roi, suivi du tyran lui-même, des juges, des banquiers, enfin de toute la Cour. Le roi est monté sur un cheval fauve. Il est vêtu de soie et de taffetas, il brille sous les rubis et les saphirs, il sent les épices précieuses et chaudes des lointaines contrées d’au-delà de la mer.

— Ainsi c’est toi, Rachel. Toi dont toute la cité parle, du mendiant le plus crasseux jusqu’au plus puissant de mes ministres. Toi qui as osé me défier en refusant de saluer les puissants de mon Royaume qui tirent leur puissance de ma propre puissance. Regarde ton Prince, ton Roi, ton Dieu et salue-le. Car c’est bien tout ce qui donnera de la valeur à la piètre existence que tu as vécu ! Salue-moi misérable.

Rachel plonge son regard dans celui du tyran, et elle chante de sa voix claire et profonde :

Non, ne me demandez pas,
Non, ne me demandez pas,
De saluer,
Ce tyran, ce roi

Dans le regard de Rachel, dans la voix de Rachel, le Roi voit, le Roi entend, la fin de sa tyrannie arrivée.
Alors, il sait.
Pour la première fois de sa vie, le tyran craint, le roi tremble. Le tyran se tourne vers le bourreau, et lui ordonne précipitamment :

— Qu’attends-tu ! Fais descendre la trappe !

Le bourreau plonge son regard dans celui du tyran, et il chante, il joint sa voix claire et profonde à celle de Rachel.

Non, ne me demandez pas
Non, ne me demandez pas
D’obéir
Aux ordres du Roi

Dans le regard de Rachel, dans le regard du bourreau, dans la voix de Rachel, dans la voix du bourreau, le peuple voit, le peuple entend, le règne de la liberté arriver. Il voit le roi nu, il voit un homme ni plus grand, ni plus petit que les autres, ni plus beau, ni plus laid que les autres, ni plus intelligent, ni plus bête que les autres. Il entend ses ordres aussi faibles que les vagissements d’un nouveau-né, sa colère aussi risible que celle d’un fou, ses hurlements comme les jappements d’un loup mourant.
Le peuple sait.
Pour la première depuis l’avènement du tyran, le peuple ne craint pas, ne tremble pas.
Alors, la foule regarde les puissants, la foule chante, avec Rachel et le bourreau :

Non, ne nous demandez plus
Non, ne nous demandez plus
De craindre
Les Puissants, les Rois

Ils chantent si fort, avec tant d’âme et de cœur, que leurs voix portent dans toute la cité, au-delà des remparts, au-delà des forêts, dans les campagnes, les villages, les hameaux. La foule se referme sur les soldats, le Roi, les banquiers, les juges, la Cour.
C’est donc à Rachel et sa petite rengaine que les gens d’ici, que les gens d’ailleurs, doivent de pouvoir vivre sans jamais plus craindre, l’oppression, la guerre et la famine. L’on dit dans ce pays que la plus petite brebis peut vaincre le loup le plus féroce.
Aujourd’hui, Rachel est une vieille femme, tout le monde salue Rachel, et Rachel salue tout le monde.
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