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Creuser, pelleter, trouer la terre. Se taire. Se taire. Et ne pas penser. Pas penser, pas penser, pas penser. Pas. Penser.
J'ai relevé un instant les yeux et j'ai aperçu ses jambes dans la carlingue de la brouette. De l'eau boueuse tombait du ciel. Creuser. Creuser. Je n'entendais pas le sol, je n'entendais pas les arbres, je n'entendais pas les animaux au fond de la forêt, je n'entendais que l'écho des avions qui s'étaient approchés plus tôt dans l'après-midi.
J'avais attrapé une branche solide qui était tombée quelques jours plus tôt et je m'en suis servi comme levier pour soulever le tapis de ronces.
En bas de la piste, on entendait encore le mouvement des camions et les ordres fermes d'un lieutenant. J'avais couché la femme dans le véhicule et je l'avais emmenée le plus loin possible. Il y avait trop de monde plus bas, désormais. Je n'avais pas pu aller au-delà, la route se terminait et ce n'était qu'une herbe marécageuse. Je me suis penché vers son visage, il ne bougeait toujours pas. J'ai passé mes doigts sur son front, sur ses lèvres, dans son cou.
Sa veste était largement assombrie au niveau du thorax, mais on n'aurait pas pu dire si c'était du sang, du vin ou du chocolat chaud. Même si, vu les circonstances et vu son état, il n'y avait pas trop de risque de se tromper. Bon Dieu, ça serait tellement de sang.
Creuser, creuser, creuser.
La terre était chaude et molle. À chaque trouée, je découvrais une vie hallucinante. Et puis ma pelle a rencontré une résistance. Ce devait être une racine vu le bruit. J'ai posé les mains sur le manche et j'ai observé le corps un instant. C'est si fragile une vie, je me suis dit. Et si ridicule un corps mort. Je veux dire, il fallait le voir, dans la brouette, il fallait voir sa position.
Le ciel s'est déchiré. Je me suis précipité vers elle et je me suis mis à tirer sur ses bottes. J'ai enlevé mes chaussures trouées, mes chaussettes, j'ai tenté de les lui mettre mais son corps paraissait réticent, alors je n'ai pas insisté et je me suis remis à creuser. Se concentrer. Creuser. Enterrer. La dignité, tout ça.
« Tout ça, bordel, tout ça » je pensais à voix haute dans ma tête.
Je me frappais le crâne du poing. En hurlant.
La racine a fini par céder. Je me suis demandé si je faisais souffrir l'arbre, s'il en garderait une infirmité, s'il se mettrait à saigner et à se dessécher, à cause de ma barbarie. Enfin, j'étais pas le seul responsable. La barbarie, on était plusieurs à se la partager, pour tout dire. Un bon paquet même, si on me demandait mon avis.
Mais personne l'a demandé, mon avis.
Creuser. Pelleter. Profond. Et pas penser. Pas penser.
Où s'étaient réfugiés les animaux ? J'aurais voulu savoir s'ils étaient à l'abri.
Pas penser. Bon dieu. Pas penser.
Mais quand même, je ne pensais plus aux hommes, je veux dire, à la race humaine. La famille, les copines, les copains, non, j'y pensais plus. Quelques fois, je pensais encore aux animaux, c'est tout.
Profond. Creuser.
Je me suis relevé et j'ai observé le trou. J'ai fait un pas de recul, et à vrai dire j'ai plus contemplé mes nouvelles bottes que le trou. Je suis certain qu'elle m'en aurait pas voulu, elle était plutôt généreuse, cette femme. Et puis bon, entre nous, qu'est-ce qu'elle aurait foutu de ses bottes là-dedans ? La pluie formait déjà des flaques obscures dans la tombe. J'ai attrapé la brouette et j'ai fait glisser le corps dans le trou. Plus loin, j'avais déjà repéré du bon bois dans lequel je pouvais graver quelque chose. Une pensée. Parce que merde, son nom, plus moyen. Elle a glissé et elle s'est affaissée dans la terre molle. Ça ne ressemblait à rien du tout. Je me suis penché pour l'étendre en étoile, histoire que ça ait un peu d'allure.
Et puis j'ai entendu un véhicule descendre, de l'autre côté de la forêt. Et des voix. Des voix, celles des autres. Des voix qui tiennent les armes tout près de ta tête et des armes qui tirent, des armes qui assombrissent les vestes des hommes et des femmes que j'enterre, parfois.
Réfléchir. Vite. Décider.
Je me suis jeté dans le trou, j'ai repoussé le corps du pied et j'ai ramené la terre vers nous, j'ai ramené tout ce que je pouvais de terre, pour nous couvrir, pour nous sauver, enfin ce qu'il restait à sauver de nous. Je me suis allongé, je ramenais de grosses poignées de terre, allongé. Et puis je me suis rendu compte qu'on était vraiment à découvert, j'ai tenté de dégager mes jambes qui ne parvenaient plus à bouger, les voix se rapprochaient, je ne parvenais pas à me relever alors j'ai tendu le bras, attrapé la branche et le tapis de ronces s'est affaissé sur mon visage.
Je rentrais toujours un peu plus dans la terre, mes mains disparaissaient, mon front, mes genoux, ma bouche, il ne restait qu'un bout de mes narines et la surface de mes paupières. J'ouvrais les yeux et je ne voyais qu'un amas de lianes et un ciel immense et lourd.
Les pas approchaient.
Ne pas bouger. Ne pas bouger. Ne pas penser. Pas un geste. Pas un mouvement. Pas une respiration.
Les hommes paraissaient détendus, là, dans leur langue. Je ne voyais rien, mes yeux ne bougeaient plus. Ils étaient tout près. Je dessinais la scène sur le fond des mes paupières. Il devait y avoir un véhicule entouré d'une demi-douzaine d'hommes qui rentraient à leur campement. Ils donnaient l'impression d'avoir terminé leur journée. Bon dieu, qu'est-ce que je foutais là ? Qu'est-ce que je foutais là ?
Ne pas penser. Pas bouger. Pas penser. Pas. Penser.
Ils se sont arrêtés. Ils n'ont plus bougé. Il n'y avait plus un bruit. Puis j'ai entendu un cliquetis, comme un jeu de clés, ou une arme, oui, probablement une arme, contre le métal de la brouette. Un homme s'est mis à rire doucement, j'ai entendu le bruit du tissu et puis le bruit d'un liquide se répandre au sol. Il me pissait dessus. J'essayais de m'enfoncer en entier dans la terre. Je fermais les yeux, je poussais sur le fond de mon crâne.
Pas bouger. Pas respirer. Disparaître. Disparaître.
Il donnait l'impression de faire des arabesques avec son urine sur les ronces. Mes bottes me semblaient humides.
Et puis j'ai repensé à mes chaussures. J'ai ouvert subitement les yeux. La terre se collait sur mes cils et mes paupières. C'était lourd. Pas bouger. Pas penser. Je respirais fort. Se calmer. Mes chaussures putain, mes chaussures. Le type n'en finissait pas de pisser.
Et puis la terre a bougé à côté de moi. Et un cri. Un son court et bref. Le soldat s'est baissé, il a ramassé, son arme, il a fait un pas en arrière, les autres se sont rapprochés. Et puis il a utilisé son arme pour fouiller les ronces. Il les a soulevées et il s'est avancé. J'étais enfoncé loin dans la terre mais je sentais tout son poids sur mes jambes. Il continuait de remonter mon corps en pointant son arme un mètre plus loin.
Il a tiré vers le sol.
Mes paupières ont tremblé. Les garder fermées. Pas bouger. Pas respirer. Disparaître.
Il a tiré à nouveau.
Fermer les poings. Tenir. Attraper la terre. Devenir terre.
Je passais la peau de mon pouce sur mon index droit. Se concentrer. Ne rien bouger d'autre.
Et puis il y a de nouveau eu un cri surgi de la terre. C'était comme si un corps rugissait avant d'avaler la boue. Le soldat a tiré deux fois. Trois fois. Quatre fois. Puis il a envoyé deux hommes creuser. Ils ont soulevé les ronces et ils ont enfoncé la pelle dans la terre. Mes doigts bougeaient à peine. Ils ont dégagé une partie de la terre.
Devenir racine. Devenir écorce. Se fondre. Disparaître.
Ils ont dû remarquer que la terre était encore fraîche. Ils ont creusé rapidement. Des avions lourds et bas passaient à nouveau dans le ciel. Ils ont dégagé le corps, l'ont attrapé et ont tenté de l'asseoir pour voir si c'est d'elle que venait le bruit. Ils avaient fait bouger la terre autour de moi. Je sentais l'air extérieur le long de mes doigts. Au bruit de leurs pas, ils devaient être quatre, finalement. Ils ont posé le corps sur le côté et ils se sont mis à creuser. Un autre remuait la terre par-dessus mon ventre. Ça devenait plus léger. Ça devenait moins protecteur.
Descendre. Descendre. Se fondre. Fermer les yeux. Devenir terre. Devenir arbre. Devenir ver. S'enfoncer.
Je fermais les yeux.
Respirer, calmement. Calmement putain !
J'attrapais la terre.
Ne pas trembler.
Ses doigts ont frôlé ma veste. Il a émis un son et il s'est mis à parler. Les autres ont arrêté de creuser et ils ont marché vers moi. La terre bougeait par-dessus mon visage. La lumière changeait par-dessus mes paupières fermées.
Ist er tot ?
Je ne sentais plus la lanière près de moi. Un d'eux s'est relevé, j'ai senti sa présence s'éloigner et ils ont ouvert mon sac. Je reconnaissais le bruit des bijoux.
Ein todeisser ?
L'un d'eux s'est approché de moi et puis un liquide a coulé le long de mes paupières. J'ai ouvert les yeux. Son visage par-dessus moi. Un visage sale et épuisé, un visage bouffi par une guerre trop longue, des yeux marrons qui pouvaient ressembler à des milliers d'yeux, là, sous ce casque, des yeux que je n'aurais jamais pu distinguer, un regard qui n'appartenait plus à personne, juste à la guerre. Ils ont crié puis attrapé leur Luger et l'ont pointé vers moi. Je ne bougeais pas. Je faisais pivoter mes yeux de gauche à droite.
Se calmer. Disparaître. Devenir poussière.
Ils hurlaient. Ils ont dégagé mon corps. Ils allaient tirer.
Devenir invisible. Devenir insensible. Se laisser traverser par les balles.
Et puis il y a eu ce son rauque. J'ai vu leurs yeux tourner lentement, leurs pistolets braqués sur moi.
Et puis un bruit de tonnerre, et le visage du soldat exploser et se disloquer lentement, je ne bougeais toujours pas et le bruit venu d'ailleurs ne diminuait pas, une déchirure dans la forêt, le sang est sorti par sa bouche, je serai sa dernière vision, à tout jamais, et je l'ai vu tomber lentement, ses doigts sur la gâchette se détendaient et il s'est effondré à côté de la femme.
Il n'y avait plus de terre sur moi, je me suis relevé lentement. Un type s'est extrait de par-dessous un tapis de mousse. Autour de nous il n'y avait que des corps humides et sans allure. Je me suis baissé pour récupérer mon sac. J'ai rapidement fouillé les poches des soldats.
Le type s'est dirigé vers leur véhicule, il a inspecté les alentours d'un regard. Quand il s'est tourné vers moi, il a eu un mouvement de recul. Puis il a baissé les yeux et s'est avancé vers la tombe, un MP40 entre les bras.
— Alors, qui est-ce que tu enterrais ?
Il me regardait dans les yeux. Il ne pouvait soutenir la vision de mon visage plus bas. Il a fait un mouvement du menton. « Oui, bon. »
Trois mois que je ne pouvais plus sortir un son de mon corps.
Le type est descendu dans la tombe, il s'est baissé vers le visage de la femme, enfoncé dans la terre. Il l'a tourné, il a hurlé et ses yeux à lui ont pivoté lentement vers moi alors que sa main cherchait son MP40. Il ne m'a pas aperçu. J'avais tiré trois fois à la hauteur de la mâchoire et dans la joue. Son visage s'est morcelé et il s'est effondré par-dessus le tas de gens. Je suis descendu. J'ai vérifié ses dents, ses mains, ses poches. J'ai tout fourré dans mon sac.
J'ai recouvert ce tableau horrible d'un peu de terre. L'Histoire ne comprendrait pas un tombeau pareil. Et je me suis enfoncé dans la forêt.
Creuser, pelleter, trouer la terre. Se taire.
Déterrer.
Ailleurs.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Jean Calbrix · il y a
Un travail d'écriture difficile - se mettre dans la peau d'un détrousseur de cadavres se dissimulant dans la glaise - et vous y réussissez très bien John-Henry ! Bravo, +5
J'ai un sonnet qui parle d'un spectacle nocturne si vous avez le temps. Cliquez sur : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture

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M. Iraje · il y a
Un très grand texte, où la puissance de l'anaphore se dévoile, infinitive !
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John-Henry · il y a
merci Miraje !
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Samia.mbodong · il y a
Histoire étonnante et qui ne laisse pas indifférent.
Le suspense nous garde jusqu’au bout.
Bravo et merci
Je soutiens.

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John-Henry · il y a
ça me touche Samia, merci
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Marsile Rincedalle · il y a
Hallucinant ! Bravo !
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Zouzou · il y a
un récit haletant, dont on en ressort pas indemne...mes cinq voix !
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Philippe Clavel · il y a
Un texte au style vif, avec un emploi de verbes d'action à l'infinitif. Ce n'est pas toujours très clair mais l'attention du lecteur est soutenue Jusqu'à une chute inattendue et particulièrement sombre
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John-Henry · il y a
merci Philippe, j'ai essayé d'être le plus clair possible, la poussière dans la bouche, la terre dans les yeux
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Gérard Le Gal · il y a
Récit haletant et palpitant ! Bravo
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John-Henry · il y a
merci Gérard ))
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Paul-Sébastien · il y a
Une écriture haletante, et prenante. C'est voté.
Si vous avez quelques minutes à me consacrer voici mon texte : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-facteur-de-girouettes

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Pherton Casimir · il y a
Toutes mes 5 voix ! Je vous invite à lire et supporter LA BEAUTÉ D'UN RÊVE.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Guil · il y a
très prenant cette façon de traiter ce sujet, le dessinateur Jacques Tardi saurait en tirer toute la substance.
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John-Henry · il y a
Très juste Guil, ça pourrait ressembler au Soldat Varlot
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