La cité insaisissable

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

Image de Printemps 2020

La vieille Buick rouge avalait des kilomètres sur la route écrasée de soleil. Leo avait coupé la climatisation depuis que l’aiguille de la jauge d’essence s’était dangereusement approchée du zéro. Il jeta un coup d’œil à Kelly qui s’était endormie sur le siège du passager, la carte du Nouveau-Mexique étalée sur ses genoux.
Ils avaient quitté Albuquerque deux heures plus tôt, prenant la direction d’El Paso, avaient bifurqué à un moment donné… il ne se rappelait plus l’endroit… il se contentait alors de suivre les injonctions de Kelly.
Une station-service apparut dans le lointain, comme un mirage bienvenu pour rompre la monotonie du désert. En s’approchant, il se rendit compte qu’elle était poussiéreuse et déglinguée, au point d’acquérir la couleur et la forme de son environnement. Mais rien n’indiquait qu’elle soit abandonnée. Il enclencha son clignotant droit, et une lumière rouge s’afficha sur le tableau de bord tandis qu’une sonorité insistante envahissait l’habitacle, réveillant la jeune femme.
— Où sommes-nous ? murmura-t-elle.
— Sais pas. C’est toi qui tiens la carte, répondit Leo.
Il gara la voiture le long des pompes à essence et sortit du véhicule, laissant la portière ouverte. Un virevoltant brun, une boule végétale desséchée poussée par un souffle d’air chaud, traversa l’allée et alla buter contre une clôture aux trois quarts effondrée. Leo s’avança vers le bâtiment blanc à larges fenêtres surmonté d’une enseigne rouge vantant les mérites d’une marque de carburant qu’il ne connaissait pas. Un homme en sortit, vêtu d’une salopette kaki sale. « En fait, se dit Leo, elle fut kaki et elle est plutôt dégueulasse », observant les taches d’huile et de graisse qui maculaient l’habit. L’individu qui la portait, grand et maigre, pouvait avoir la cinquantaine. Sa face, sous la casquette difforme qui le protégeait du soleil, ressemblait à un vieux cuir craquelé au tannage excessif. Une barbe de trois jours lui mangeait le visage.
— Le plein, msieur ? demanda-t-il.
— Oui, s’il vous plaît, répondit Leo.
Le garagiste décrocha le pistolet d’une main brune comme desséchée. Leo dégagea la trappe à carburant et retira le bouchon. Avec un cliquetis musical, la pompe envoya le liquide dans le réservoir et les rouleaux indiquant le montant de la transaction se mirent à tourner.
Kelly sortit à son tour de la voiture. Elle avait bonne mine avec son tailleur gris bien cintré et ses escarpins noirs à talons hauts, plantée dans la terre poussiéreuse.
— As-tu regardé la carte ? lui demanda Leo.
— Oui. On n’y voit rien. Mais sur la copie d’écran que j’ai imprimée au bureau, l’embranchement se situe à dix miles au sud.
— Et il n’apparaît pas sur la carte de l’AAA !
Leo haussa les épaules, tourna le dos à Kelly et s’adressa au pompiste
— Vous connaissez un patelin nommé Somora ?
— Somora ? Non, je ne vois pas.
— Et vous êtes du coin ?
— Si on veut. Cela fait six mois que j’arrive ici le lundi et que je retourne le vendredi à El Paso. L’essence ne me coûte pas cher !
— Et les affaires sont bonnes ?
— Pas terribles. Mais je me débrouille. Cela fera quarante-trois dollars, annonça-t-il en retirant le pistolet du réservoir.
Leo le paya. L’homme repartit à pas lents vers sa triste habitation aux vitres sales. Kelly observa son collègue et lui demanda :
— Veux-tu que je conduise ?
— Non. Regarde plutôt la carte.
Ils quittèrent la station soulevant un épais nuage de poussière. Le pompiste les regarda s’éloigner avant de passer un coup de fil.
Leo Meulen roula une bonne dizaine de minutes avant d’apercevoir sur sa droite un panneau déglingué qui indiquait en lettres noires sur fond jaune : « Somora – 6 miles ». Il freina et s’engagea sur une route de terre. Kelly lui adressa un éclatant sourire triomphant qu’il feignit d’ignorer. Il faisait équipe avec cette grande blonde débarquée de Washington depuis deux jours, et ne savait toujours presque rien d’elle. Elle était arrivée à l’agence FBI d’Albuquerque à la recherche d’un fugitif nommé Gary Grantam, apparemment impliqué dans des questions de sécurité nationale. Le dossier de son suspect ne contenait que deux mauvaises photos, des descriptifs de trois scènes de crime, et une indication sur son lieu de naissance : Somora. Leo s’était connecté aux bases de données du FBI pour en apprendre plus, mais il ne disposait pas des autorisations requises pour accéder au fichier Grantam classé top secret, ce qui l’avait intrigué. Pas moyen non plus de découvrir quoi que ce soit sur Kelly Dane, sa collègue. Il l’avait invité à dîner le soir de sa venue. Leur rencontre se déroula agréablement, mais leur conversation se limita à des sujets d’intérêt général : la politique, l’économie, la vie dans la capitale fédérale. Il parla de son divorce conclu deux ans plus tôt, déclenchant une compréhension de façade, mais aucune confidence en retour. Depuis lors, il l’avait un peu prise en grippe, ce qui ne semblait guère affecter la belle.
L’environnement devint soudain plus verdoyant. Un décor bucolique remplaça le sable du désert alors que la route plongeait dans une sorte de cuvette naturelle. Il longea une ferme aux bâtiments en bois teints en rouge sombre. Des pompes hydrauliques à énergie éolienne parsemaient un paysage agricole où alternaient prairies, champs de blé ou de maïs et vergers. Ils dépassèrent un panneau dont la peinture écaillée indiquait « Somora – Population : 837 », puis la chaussée tourna à droite, et ils aperçurent les premières maisons.
C’était une de ces bourgades où le temps semblait s’être arrêté, dans ce cas lors des années quarante. Quelques dizaines d’habitations assez bien tenues, certaines presque pimpantes sous le soleil de plomb, bordaient la grand-rue. L’agent spécial remarqua une échoppe de coiffeur, une boulangerie, un magasin généraliste… et enfin ce qu’il recherchait, la mairie et le bureau du shérif.
Il gara la Buick, sortit et monta sur un trottoir en bois comme on en voyait dans les westerns. « Je n’aurais pas cru possible que de tels bleds existent encore, songea-t-il. On est quand même en 2006 ! Je parie qu’ils utilisent toujours des téléviseurs en noir et blanc ! Et évidemment, ils ne disposent pas de réseau pour portables. »
Les deux agents spéciaux entrèrent dans le bureau de police. Un jeune homme en uniforme beige, assis derrière un antique bureau à tiroirs qui semblait dater de la conquête de l’ouest, lisait son journal. Il le baissa et s’adressa aux arrivants :
— Ouais ! C’est pour quoi ?
— FBI, énonça Leo qui brandit son badge de cuir noir supportant l’insigne doré surmonté de l’aigle américain. Agents spéciaux Leo Meulen et Kelly Dane !
C’était le moment qu’il préférait. Arriver dans une ville de ploucs et flanquer la pagaille chez les poulets de basse-cour en brandissant son badge. À chaque fois cela fonctionnait. Le jeune homme dégingandé et boutonneux perdit toute contenance, manqua de tomber par terre en se levant, et balbutia :
— Oh ! Merde ! Oh, désolé, Monsieur, euh Madame. Le shérif est en train de faire sa ronde.
— Je suppose que vous pouvez le contacter par radio, remarqua Leo. Appelez-le donc, et demandez-lui de nous rejoindre.
Le jeune policier acquiesça et se rendit dans une autre pièce. Les deux agents fédéraux l’entendirent expliquer la situation à son patron. Celui-ci arriva quelques minutes plus tard au volant d’une voiture rutilante appartenant à un passé révolu. Le chef leur apparut comme une vraie caricature de redneck : un homme blond dans la cinquantaine, plutôt replet, de taille moyenne, portant des bottes en cuir noir, un uniforme beige, des lunettes opaques et un stetson. Un colt 45 pendait à sa ceinture, une arme démodée, néanmoins efficace.
— Rodney Geyser, annonça-t-il. Vous appartenez au FBI ? Je peux voir vos badges ?
— Mais, certainement, répondit Kelly en tendant le sien.
Leo fit de même. Le responsable de la police locale les examina, l’air un peu perdu, avant de les retourner aux fédéraux et de demander :
— Qu’est-ce qui vous amène ici ?
— Gary Grantam, indiqua Kelly.
Le shérif lança son stetson sur son bureau et se gratta la tête avant de répliquer :
— Vieille affaire. Il est parti depuis longtemps.
— Mais il pourrait revenir, rétorqua Kelly. Je crois qu’il a de la famille.
— Oui, Ma Grantam. Mais je vous demande de ne pas l’importuner. C’est une dame âgée, de santé fragile.
— Nous ferons attention, répondit Leo.
— Pourquoi venez-vous maintenant ? questionna le shérif.
— De nouveaux faits nous y ont poussés, indiqua Kelly.
L’homme hocha la tête, d’un air dubitatif avant de leur dire :
— Je suggère que nous y allions ensemble. La maison est un peu à l’écart, difficile à trouver. Nous pourrions déjeuner chez Marcy avant de partir.
— C’est fort aimable, shérif, répondit l’agent du FBI, mais nous préférerions nous y rendre de suite.
— Comme vous voulez. Suivez-moi.
Le shérif sortit et grimpa dans sa voiture blanche marquée d’une étoile dorée à cinq branches sur les portières avant. Il démarra en trombe et Leo accéléra pour lui coller au train. Ils traversèrent la grand-rue, quittèrent la ville, et se trouvèrent au milieu de champs de maïs sous le ciel toujours bleu. Le véhicule de police tourna brusquement dans un chemin de terre étroit, dissimulé entre les hauts plants couronnés d’épis mûrs. L’agent spécial le suivit en marmonnant :
— Au moins, il ne nous a pas raconté d’histoires. L’endroit se trouve bien à l’écart.
— C’est vrai, mais il est loin de nous avoir tout dit, rétorqua Kelly. Restez sur vos gardes. Cette localité semble… un peu particulière.
— En quoi ? demanda Leo. Vous feriez mieux de me l’expliquer maintenant.
La Buick tressauta sur un gros caillou et effectua une embardée que son conducteur contrôla avec difficulté. Kelly se décida à parler.
— J’effectuais le mois passé des recherches sur Grantam. Il était apparu sur des caméras de surveillance après un meurtre perpétré selon son mode opératoire singulièrement sanglant, en mai de cette année, dans une maison de Georgetown… Son visage n’avait pas changé en cinquante-quatre ans. J’ai relu de vieux dossiers, et entendu parler de Somora dans les années cinquante… mais plus après. On ne la trouve sur aucune carte, pas même celles de l’USGC. Un de mes amis à la NSA, m’a fourni une douzaine de photos satellites de la région. Dix ne montraient que le désert. Sur les deux plus récentes apparaissaient Somora et son entourage verdoyant. Nous avons classé le dossier secret défense et je suis venue. Voilà, vous savez tout.
Le conducteur vira sec pour suivre le nuage de poussière qui dissimulait l’arrière de la voiture de la police locale. Ils sortirent enfin des champs de maïs, croisant un épouvantail à ce point hideux qu’on l’eut cru conçu pour effrayer les humains plutôt que les oiseaux. La route traversa des prés où quelques chevaux se repaissaient d’une herbe haute.
— D’où leur vient l’eau nécessaire ? marmonna Leo.
— Oui. C’est aussi une question que je me suis posée, admit Kelly. Avec bien d’autres. Je crois que nous arrivons. Regardez la maison imposante adossée au bosquet.
Le shérif avait garé sa voiture devant un porche en bois peint en couleur parme. Leo fit de même. Les deux fédéraux quittèrent de leur véhicule couvert de poussière. Une dame grande et mince qui semblait âgée de plus de soixante-dix ans sortit de la demeure. Malgré quelques rides et des cheveux blanchis, son visage demeurait d’une beauté peu commune et reflétait une volonté inflexible. Elle se tenait bien droite, sans marquer la moindre surprise, avec l’allure d’une aristocrate visitée à l’improviste par ses métayers. Le chef ôta son stetson et la salua :
— La bonne journée, Ma Grantam.
— Bonjour shérif. Qui sont ces gens ?
— Des agents du FBI, M’dame. Ils désirent vous poser des questions à propos de Gary.
— Ah… J’aurais dû m’y attendre. Je suppose que c’est une obligation à laquelle je dois faire face. Mais, je vous en prie, asseyez-vous sur la terrasse. Le soleil tape dur et vous vous sentirez plus à l’aise sous l’ombre du porche. À l’intérieur, c’est une vraie fournaise. Madeline, hurla-t-elle soudain.
Une femme brune d’une vingtaine d’années à la peau claire, vêtue d’un jeans moulant et d’une chemise à carreaux qui semblait peinte sur son torse, apparut en réponse à cet appel strident.
— Madeline, demanda Ma Grantam d’une voix radoucie, allez donc chercher de la limonade dans le frigo. Nous recevons des visiteurs.
La jeune fille acquiesça et rentra dans la demeure. Leo la suivit du regard, soudain plus attentif. La vieille dame les invita à s’asseoir dans des fauteuils en rotin autour d’une table basse. Elle actionna un commutateur antique et un ventilateur à trois pales se mit à brasser l’air chaud et lourd au-dessus de leurs têtes, générant une brise agréable. Au loin, un cheval hennit. Une fois madame Grantam installée, Kelly prit la parole :
— Votre fils Gary…
— Petit-fils, la coupa l’autre. Gary est mon petit-fils.
— Oui, bien sûr. Je vous prie de m’excuser. Je suis désolée de raviver de vieux souvenirs sans doute douloureux. Vous savez que les autorités le soupçonnèrent en 1952, dans cette affaire de meurtre à La Nouvelle-Orléans.
— La police le rechercha alors comme témoin, répliqua l’ancienne.
— Au début, oui. Mais il ne se présenta pas à une convocation et s’évanouit dans la nature, ce qui le rendit suspect.
Madame Grantam ne dit rien. Elle se contenta de fusiller Kelly du regard comme si elle avait commis un crime de lèse-majesté. La porte d’entrée grinça et Madeline apporta sur un plateau circulaire quatre hauts verres et un grand carafon rempli d’une limonade jaune pâle où flottaient des tranches de citron et de gros cubes de glace. Elle déposa les gobelets, frôlant Leo au passage, puis y versa la citronnade avant de se retirer. Le shérif se saisit de son verre, le porta à son front où perlaient des gouttes de transpiration et soupira d’aise :
— Un grand merci, Ma.
— À votre santé shérif, répondit la propriétaire des lieux en avalant une gorgée du liquide rafraîchissant.
L’agent Meulen ingurgita une lampée. C’était frais, acidulé, avec un parfum indéfinissable… Kelly, qui n’avait pas touché à son verre, reprit ses questions.
— Un meurtre similaire à ceux de La Nouvelle-Orléans et de Boston a récemment été commis à Washington DC. Même type de victime, mêmes circonstances, mêmes blessures, même mode opératoire. Une caméra de surveillance a filmé un suspect dont l’apparence s’avère identique à celle de votre petit-fils en 1952. Il n’a d’ailleurs pris aucune précaution pour dissimuler son visage, bien que l’objectif soit clairement visible. Alors, forcément, nous nous posons des questions. Que pourriez-vous nous dire à ce sujet ?
Un silence de mort s’installa sur la tablée. Le shérif se passa lentement la main sur le front, l’air profondément ennuyé. Ma Grantam resta impassible et affirma :
— Je suppose que vous avez affaire à un sosie.
— Avec les mêmes empreintes digitales ? sourit Kelly. J’en doute. Vous comprenez sans doute maintenant mieux les raisons de notre venue. Quand avez-vous vu votre petit-fils pour la dernière fois ?
La vieille dame se tut pendant quelques instants avant de dire :
— Je suis navrée de ne pouvoir répondre avec certitude à votre question. Mon grand âge me joue des tours, et j’ai du mal à distinguer les dates, à organiser les évènements dans le temps. J’ai parfois l’impression que Gary est passé hier, mais ce n’est hélas qu’un souvenir qui a émergé dans mon esprit.
— Je vois. J’ai l’impression que Madeline habite chez vous.
— Eh bien… oui. Elle dispose d’une petite chambre et s’occupe de la maison… et de moi.
— Pourriez-vous la faire venir ? Elle m’a paru en bonne santé et en pleine possession de toutes ses facultés mémorielles.
— Hum… oui, sans doute. Madeline !
La jeune femme réapparut quelques secondes plus tard, souriante, et demanda :
— Que puis-je pour vous ?
— Cette dame désire te poser une question, indiqua Ma Grantam.
— Quand avez-vous vu Gary pour la dernière fois ? interrogea Kelly.
La brune se troubla. Son visage rougit et elle hésita un instant avant de répondre :
— Je ne sais pas exactement.
— Nous sommes agents fédéraux, intervint Leo sur un ton dur. Si vous nous mentez, vous en subirez les conséquences.
La jeune femme se tut. Les doigts de sa main droite, par automatisme, se mirent à triturer nerveusement les longues boucles de cheveux qui dévalaient sur ses épaules. Alors que tous la fixaient avec des expressions diverses, un râle parvint de l’intérieur de la maison. L’agent fédéral se leva d’un bond et avança vers la porte. Le shérif se dressa à son tour, et se jeta en travers de son chemin en s’exclamant :
— Non ! Vous n’avez pas de mandat !
— Je n’en ai pas besoin pour répondre à un appel à l’aide ! lui rétorqua l’homme du FBI.
Il le poussa de côté. Kelly s’était levée et avait dégainé son arme qu’elle pointait vers le shérif. Madeline émit un cri d’effroi. Seule Ma Grantam resta tranquillement assise. La scène demeura comme figée un instant, puis la vieille dame soupira :
— Laissez-les donc, shérif. De toute façon, cela n’a plus beaucoup d’importance. Gary a transgressé la loi. Même si les hommes qu’il a tués commettaient des abominations, il n’avait aucun droit de leur enlever la vie. Laissez-les passer.
Leo avait déjà ouvert la porte et était entré. L’agent Dane hésita un instant. Elle ne voulait pas abandonner le shérif sans surveillance, mais ne savait pas à quoi son collègue allait avoir affaire. Ce fut Rodney Geyser lui-même qui débloqua la situation :
— Venez, maugréa-t-il. Je passe devant vous.
Ils pénétrèrent dans un hall décoré dans le style Art déco. Kelly appela et entendit Leo qui lui demandait de le rejoindre à l’étage. Elle invita d’un geste le policier en uniforme à emprunter l’escalier, et ils montèrent tous deux. L’agent spécial les attendait à la porte d’une chambre et leur fit signe de s’approcher. Ils entrèrent. Une caricature d’être humain reposait sur un lit. Le gisant ressemblait à un cadavre à la décomposition bien avancée, mais ses yeux demeuraient affreusement vivants. Kelly eut un léger haut-le-cœur, mais s’efforça de fixer les traits du visage défiguré. Après quelques instants, elle murmura :
— Vous êtes Gary Grantam, n’est-ce pas ?
— La chose ouvrit ses lèvres, et émit un faible râle.
— Mais que vous est-il arrivé ?
— Il ne vous dira rien, répondit le shérif. Il ne parlait déjà plus quand il est revenu en ville. Et depuis, son état n’a cessé d’empirer. Je crains qu’il n’en ait plus pour longtemps.
— Vous savez ce qui lui est arrivé ? demanda Kelly.
— Je crois, oui. Si vous acceptez de revenir avec moi au bureau, je vous expliquerai. Vous devrez alors prendre une décision.
— Et sinon ? questionna Leo.
— Sinon, je ne vous dis rien, et vous subirez les conséquences de votre ignorance.
Kelly regarda à nouveau Gary Grantam. Les tissus de son visage et de ses mains semblaient à la fois déshydratés et en train de se désagréger. En l’observant plus attentivement, elle constata qu’une sorte de fine brume paraissait sourdre de sa peau et s’évaporer dans l’air. Même ses vêtements et ses chaussures se transformaient peu à peu en poussière sous l’effet de ce processus étrange. Des déchirures et des craquelures y apparaissaient. Elle frissonna et répondit au shérif :
— Nous vous accompagnons en ville.
— Je crois que c’est plus sage, approuva le policier.
Une demi-heure plus tard, ils se retrouvèrent dans l’antre de Rodney Geyser. Un petit drapeau américain trônait sur le bureau derrière lequel il s’était installé. Le visage poupin du shérif était devenu rouge. Il passa machinalement la main sur son front avant de s’adresser aux deux agents du FBI assis devant lui :
— Je vais vous parler de faits, et de leurs interprétations. Les faits sont indéniables, les interprétations sujettes à caution. D’ailleurs, les habitants de Somora ne s’accordent pas sur les causes et la nature des évènements du 12 juillet 1952. Certains émettent des théories religieuses. Je suis, pour ma part, un scientifique. Oh, je sais, je n’en ai pas l’air. Mais j’étais autrefois professeur de physique dans un lycée. Les hasards de la vie m’ont ensuite conduit à la fonction que j’occupe aujourd’hui… Bref, cette soirée-là, un phénomène inexplicable isola notre territoire du reste du monde. Au même instant, tous les postes de radio et de télévision cessèrent de capter les stations favorites des habitants, et l’instant suivant d’autres programmes les remplacèrent. Au début, certains ne remarquèrent pas la différence. Des émissions demeurèrent rigoureusement identiques, à quelques détails près, perceptibles uniquement si l’on écoutait et regardait très attentivement. Mais d’autres se modifièrent de manière plus évidente. Elles traitaient d’un sujet différent, un nouveau présentateur les commentait, leur titre n’était plus tout à fait le même… L’électricité, par contre, ne fut pas coupée. Certains habitants trouvent ce point significatif, mais ce n’est pas mon avis.
Il s’interrompit un moment, comme fatigué et égaré à l’évocation de ses souvenirs, avant de reprendre :
— Gary est arrivé le lendemain matin. Il avait l’air bizarre. Je veux dire, plus que d’habitude, car il a toujours eu un comportement étrange. Il parlait dans le vide, ou plutôt, selon lui, à des créatures que nous ne pouvions voir et qui lui prodiguaient des conseils. Enfin, c’est ce qu’il nous racontait. Sa grand-mère m’a appelé et je suis allé le rencontrer. Il délirait, évoquant des monstres qu’il devait exterminer, le visage dévoré par des tics. Je fis venir le docteur Willoughby qui lui donna un calmant et je le questionnai. Ce fut un des plus curieux interrogatoires de ma carrière. Je lui posais des questions sur ce qui lui était arrivé, et il s’entretenait avec des partenaires invisibles avant de me répondre. Je crus avoir affaire à une crise de démence passagère, à un délire sans conséquence… j’aurais dû me méfier plus, mais je découvrais alors ma fonction.
Il soupira et donna un coup brutal sur un timbre en cuivre posé sur son bureau. La porte en verre dépoli s’ouvrit et l’adjoint passa la tête dans l’embrasure.
— Chef ?
— Apporte-nous du café, William !
— Oui, chef.
La porte se referma. Leo et Kelly regardaient le shérif avec curiosité. Il transpirait toujours autant malgré la climatisation, et son visage virait au rouge brique.
— Bref, peu après mon retour au bureau Pete vint me trouver. Il tient la station essence un peu avant l’entrée de la ville. Paniqué, il me raconta une histoire invraisemblable, et insista tellement que je le suivis jusqu’à son garage. Et là, je vis l’incroyable. Au lieu des prés et des bois qui entouraient normalement Somora, je découvris une étendue de sable blanc. La coupure entre les deux paysages paraissait aussi mince que le tranchant d’un rasoir. D’un côté, notre environnement habituel avec de l’herbe, des arbres… de l’autre une plage immaculée.
— Comment savez-vous que c’était une plage ? demanda l’agent du FBI.
— J’entendais le bruit des vagues, le cri des mouettes. D’ailleurs, nous avons marché, Pete et moi, au-delà de la ligne des dunes, et découvert une baie d’eau saumâtre. À un moment, un curieux animal a émergé et nous a regardés. Je n’en avais jamais vu de semblable. Une sorte d’énorme castor avec des cornes. Nous avons pris peur et sommes rentrés en ville. J’avertis le maire qui organisa une réunion. Ce fut un vrai pandémonium. Des sceptiques voulaient se rendre sur place, des religieux parlaient de miracle, la plupart paniquaient…
William toqua à la porte, l’ouvrit et entra, portant les cafés sur un plateau qu’il déposa sur le bureau du shérif avant de repartir.
— Que concluez-vous ? demanda Kelly.
— Franchement, je n’ai aucune certitude, répondit le gros homme. Apparemment, Somora glisse de manière aléatoire entre plusieurs réalités. Un mois plus tard, nous nous retrouvâmes de nouveau en phase avec ce que je nommerai, faute de mieux, notre monde d’origine. Je reçus un appel de la police de La Nouvelle-Orléans qui me posa des questions sur Gary. Je me rendis à la demeure de Ma Grantam où j’appris la disparition de son petit-fils. Je suppose qu’il arriva dans le Boston de 1996 où il commit ce meurtre horrible, pour des raisons inexplicables. Il nous revint trois jours plus tard. Buvez donc cet excellent café. Ne le laissez pas refroidir.
Leo se servit abondamment de crème et de sucre, mais Kelly ne toucha pas à sa tasse, ce qui déclencha un mince sourire sur le visage du shérif.
— Méfiante… murmura-t-il en trempant ses lèvres dans le noir breuvage. Vous avez bien raison ma petite dame. C’est curieux, je n’aurais jamais cru rencontrer un agent du FBI en jupons. Mais nous en avons vu d’autres… des éclaireurs indiens, des soldats d’une armée inconnue qui s’exprimaient en espagnol, des bestioles grises de deux mètres de haut harnachées avec ce qui ressemblait à des armes ou des outils. Tout ce petit monde nous rend visite depuis des années… mais ne s’attarde pas, sans doute pour une bonne raison.
— Vous avez dit des années… combien ? demanda Kelly.
Le shérif posa sa tasse en soupirant et tourna une page de son agenda avant d’annoncer
— Douze mille cent vingt-sept levers de soleil…
L’agent du FBI réalisa un bref calcul mental et énonça :
— Soit environ trente-trois ans…
— Exact.
— Vous êtes bien conservé…
— Ouais, comme tout le monde. Nous ne vieillissons plus. Mais nous pouvons toujours mourir, parfois d’une façon peu agréable, ainsi que vous avez pu en juger.
— Gary n’est pas le premier ?
— À mourir ? Non ! Quelques-uns sont partis et ne sont jamais revenus. Trois se sont suicidés. Deux autres ont subi le destin de Gary qui est probablement sorti une fois de trop, ou trop longtemps, en dehors du périmètre du comté. Ce qui m’amène au choix dont je vous ai parlé.
— De combien de temps disposons-nous ? demanda Kelly, un peu pâle.
— Je dirais jusqu’au coucher du soleil. Mais peut-être moins. Il n’existe pas vraiment de règles, ou alors je ne les comprends pas…
— D’où viennent l’eau, l’électricité ? questionna Leo sur un ton incrédule.
— Aucune idée, répondit le shérif. Les nappes phréatiques semblent bien approvisionnées. Quant au courant… quelque chose nous le fournit, mais j’ignore quoi, comment et pourquoi. D’aucuns y voient l’action de la providence… Pour le reste, nous vivons plus ou moins en autarcie. Quand une route se matérialise non loin de la station-service, quelques volontaires se risquent à effectuer des courses en ville, s’ils en trouvent une. Ils nous en rapportent parfois des trucs vraiment curieux…
— Comment payez-vous ?
— Qui a dit que nous payions ?
— Et vous êtes shérif ! s’exclama Leo.
— Oui, d’une ville à nulle autre pareille. Finissez donc votre café !
Kelly saisit son sac à main, se leva et regarda Leo avant de déclarer sur un ton alarmé :
— Partons ! Nous n’avons plus rien à faire ici !
— Merde, rétorqua son collègue. Qu’allons-nous raconter dans notre rapport ?
— Une histoire ! Peu importe. Viens ! On se tire !
Leo marmonna quelques mots incompréhensibles, se leva et salua le shérif qui resta assis, sirotant sa tasse de café. Kelly avait déjà ouvert la porte et le pressait. Ils traversèrent le bureau de l’adjoint et se retrouvèrent dans la grande rue. Son décor apaisant et idyllique terrifiait maintenant la jeune femme. Elle en avait la chair de poule. Ils montèrent dans la Buick. L’agent fédéral démarra et fit demi-tour. Ils quittèrent Somora alors que le soleil en phase descendante projetait l’ombre allongée de leur véhicule sur le bitume et les façades pimpantes. Leo accéléra une fois dans la campagne, et ils arrivèrent bientôt à l’embranchement où devait se trouver la route, mais elle avait disparu. En lieu et place s’étendait un marécage d’où émergeaient des végétaux étranges. Leo déglutit avec difficulté, et Kelly tenta désespérément de ne pas fondre en larmes. Elle regarda autour d’elle, effarée et terrorisée, et capta soudain un mouvement du coin de l’œil. Elle tourna la tête avant de murmurer à Leo d’une voix blanche :
— Fais demi-tour et fonce ! Je crois que j’ai aperçu un vélociraptor !

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