La chasse aux oeufs

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Quand j’écris, je me régale , venez goûter ! Le court -> Short Édition. Plus long -> https://denysdejovilliers.home.blog 1er roman sorti le 28 avril 2020, « Avec un peu de chance, tout ira  [+]

Image de Printemps 2020

« Nonon Jojo », c’est comme ça qu’ils m’appellent. J’ai toujours trouvé ça marrant. Après tout, ça ne fait de tort à personne. Et puis, ils sont contents de venir me voir. Les petits, les grands, chacun y trouve son compte, moi le premier !

Aujourd’hui, c’est Pâques. À toutes les fêtes, mes poussins logent à l’hôtel, c’est pratique. Ils s’y sentent chez eux et ça me fait plaisir. Pour profiter, ils arrivent la veille et repartent le lendemain. Ce matin, j’ai caché les œufs. Je les ai mis dans le parc, à l’ombre, à cause du soleil. Les plus jeunes y croient encore. J’ai aligné les petits paniers sur les marches du perron.

L’apéro est prêt, la table est mise. J’ai sorti le Baccarat et le Lunéville, j’ai ajouté des bouquets de jonquilles. Pas mal.
Les mères sont à la messe avec les gamins. Sauf la Maryse. C’est son mari qui s’y est collé. Elle est belle la Maryse. De toutes les pièces rapportées, c’est ma préférée. Elle bassote je ne sais quoi avec ses beaux-frères dans le grand salon. De temps en temps, ils jettent un coup d’œil sur les plus petits qui jouent à cache-cache. Saprée Maryse va ! Ça, ça m’agace un peu. Mais bon, j’ai plus trop l’âge des galipettes, et à cette heure-ci, j’ai autre chose à faire.
Je pique mes gigots. À onze heures trente, hop, je les enfourne ! Les haricots sont prêts, je les réchaufferai doucement, je rajouterai le beurre au dernier moment. Après la salade, géromé pour tout le monde, pour le dessert, profiteroles, ma spécialité.
Maintenant, les bouteilles. Attention… chaud devant… Hé hé, c’est des bonnes ! Je les couve depuis longtemps celles-là, elles sont à point… Pof ! Ça y est, encore une, elle va ventiler sur le guéridon avec les autres. Hum… depuis que j’attendais…



Sapré nonon Jojo ! Jamais on n’aurait pensé qu’un jour il nous ferait un coup pareil ! Non, jamais ! Pourtant, maintenant, à bien y regarder, on aurait peut-être pu se douter de quelque chose. Oui, on aurait pu s’en douter, mais peut-être aussi qu’on ne voulait pas voir…


Sapré nonon ! Il n’avait pas eu de chance au début. Il avait quatorze ans quand les grands-parents sont morts. C’était le dernier des cinq garçons. Les aînés s’en sont occupés. Beau geste. Avant, ils s’étaient réparti l’héritage comme ça les arrangeait. Normal. On ne va pas critiquer, ça restait dans la famille. À l’époque, c’était une grosse exploitation, sans compter l’étang et les forêts. Ils lui ont laissé les terres du haut, tout près d’ici. Personne n’en voulait.

Après l’armée, il a fallu qu’il se débrouille. La veuve du Bellevue n’avait pas d’enfants. Vous devinez ? Il s’est fait embaucher pour l’aider et il l’a mariée ! L’hôtel, c’est comme ça qu’il l’a eu. Mais il a été courageux. Comme il fallait des sous pour retaper l’affaire, il a travaillé double et fait fortune dans la cocotte.

Il a commencé par des pondeuses au grand air sur son champ de cailloux. Il a fourni tous les revendeurs de la région. Puis il a fait du poussin. Il a même exporté des reproducteurs. « Un bon coq couvre ses poules tous les jours ! » Il avait l’œil.
Sapré nonon ! La vieille est morte d’un coup, c’est pas rien ! Un premier janvier au matin, dans leur lit, aussi froide que la glace de l’étang ! Nous n’étions pas encore nés.



Sapré nonon ! Jamais on n’aurait pu imaginer. Non, jamais ! À ce moment-là, ça n’allait pas dans la culture. Nos pères avaient du mal avec les traites des tracteurs et de la moissonneuse. Les pauvres, ils avaient des soucis. Alors ils se sont encore arrangés. Comme l’hôtel ne pouvait pas tourner sans la tante, nos pères lui ont loué nos mères. À tour de rôle, une semaine par mois. Tout le monde était content. Ça aurait pu marcher comme ça pendant des années.

Jusqu’au soir où l’aîné a été écrasé par l’épicéa qu’il tronçonnait. Sapré nonon ! Là, il a été généreux ! Oui, généreux ! Il a recueilli le cousin avec sa mère pour qu’elle ait du travail à temps plein. Il les a logés au Bellevue. Les autres continuaient quand même à venir, chacune leur semaine. Faut dire que pour lui, les affaires marchaient fort. Les volailles se vendaient bien. À l’hôtel, la cuisine était bonne, les chambres confortables et l’accueil chaleureux. Il avait les fourchettes et les étoiles, il pouvait embaucher du monde ! Alors, il a pris aussi la femme du cadet quand son taureau l’a encorné. Une sale blessure qui l’a laissé végéter six mois avant la fin. Nonon Jojo, il allait le voir tous les jours. Mais ça n’a rien fait de plus.

Sapré nonon Jojo ! Heureusement qu’il était là, heureusement ! Quand le troisième a disparu, il a réservé une autre chambre à l’hôtel pour que tata Simone y soit chez elle avec les deux cousines qui étaient petites à l’époque. Et il les a nourries comme les autres en espérant qu’il revienne. Mais il n’est jamais revenu. Ils l’ont retrouvé six mois après. D’ailleurs, au début, ils ne savaient pas que c’était lui. Mais c’était bien lui ! Tout gonflé noyé dans la Moselle. Méconnaissable !
C’est pas croyable, mais c’est vrai, oui, faut le croire.



Sapré nonon Jojo ! À l’époque, personne n’aurait imaginé ça ! Non, personne ! Son dernier frère, celui qui était au-dessus de lui, il est mort à son tour. Il aurait pu s’en tirer, mais non, la maladie l’a emporté. Pourtant, nonon Jojo avait fait tout ce qu’il fallait, il avait payé les chirurgiens, le supplément pour la télé et tout et tout.

Il a eu pitié. La dernière tante a rejoint les autres au Bellevue. Et on a tous grandi ici, dans un grand nid douillet, avec nonon Jojo qui veillait sur nous.

Il a toujours été gentil nonon Jojo ! Gentil et généreux ! Il n’a pas hésité, il nous a donné du temps, beaucoup. Il a arrêté la volaille et gardé l’hôtel. Pourtant, à cause de nous, il avait moins de chambres. Avec le contournement, la crise et le manque de neige, les touristes sont devenus rares. Oh ! ça allait quand même, le parking est grand. Les routiers faisaient le détour pour leur pause, ils montaient prendre un verre ou deux et une chambre pour la sieste. Entre eux, ils s’échangeaient l’adresse. L’ambiance a changé, mais ça a encore tourné quelques années. Nous, on est partis sur les terres de nos pères et nos sœurs sont allées voir ailleurs. Les mères étaient fatiguées. Elles avaient beaucoup donné, elles étaient moins commodes.

Sapré nonon ! Généreux comme il était, il ne leur en a pas voulu, pas du tout. Il a embauché la Maryse et elles lui ont appris le métier. Ah la Maryse ! Quand on l’a vue la première fois, avec ses cheveux roux et ses beaux œufs qui roulaient sous la dentelle, on a failli se battre. Mais il nous a calmés. Elle l’a aidé à fermer en douceur. Et comme il en avait un bon paquet de côté, il n’a plus cherché autre chose, il l’a mariée au grand dadais pour qu’elle reste dans la famille. Mariée au grand dadais, quel gâchis !

Il était trop bon le nonon ! Quand les mères sont devenues trop vieilles, il leur a trouvé une pension pour les vieilles. Il a tout payé jusqu’à leur dernier jour, et on peut dire qu’elles n’étaient pas pressées.



Sapré Jojo ! D’y penser, ça me fait encore quelque chose ! J’étais restée avec les beaux-frères pour surveiller les derniers qui couraient partout. On rigolait bien. Les autres étaient à la messe. Quand la sortie a sonné, les petits ont couru pour voir les cloches et on a entendu un grand bruit dans la cuisine. J’y suis allée pendant que les pères sortaient sur la terrasse et commençaient l’apéro.

Les mioches avaient renversé le guéridon près de la porte. Le vieux était là, tout bizarre, à regarder ses bouteilles fracassées. Sa gouvernante avait congé, fallait bien nettoyer, alors je m’y suis mise. À me tortiller à quatre pattes entre les bouts de verre, à passer la serpillère, à tout bien rincer sous les meubles, pas facile en jupette avec le vieux derrière ! Quand les mères sont arrivées, elles m’ont laissée faire et elles ont rejoint les hommes dehors. Trop contentes.

Je l’entendais souffler, je me suis retournée. Sapré Jojo ! Il était sur la pointe des pieds, il battait de l’aile avec ses grands bras, il allait s’écrouler ! Je l’ai rattrapé à temps. Il s’est raccroché à moi et je l’ai grimpé dans sa chambre pour l’allonger. Là-haut, ça allait mieux. Je l’ai posé sur l’édredon, il ne me lâchait plus, je suis tombée sur lui. Sapré Jojo ! Le nez dans la dentelle, il était redevenu comme avant ! Les plumes volaient partout, ça chatouillait, on a bien rigolé. Je l’ai laissé se reposer, il s’est vite endormi.

Purée, j’avais deviné ! La clé du coffre était dans sa poche. J’allais pas me gêner, j’ai pris mon billet, un seul. Derrière les liasses, bien emballés, des petits cailloux ! Pour m’en arranger plus tard, j’ai glissé les sachets dans mon corsage et j’ai remis la clé dans le pantalon. Ça m’avait donné faim, je suis redescendue, l’air de rien.



Sapré nonon Jojo ! Jamais on n’aurait pensé qu’un jour il allait nous faire un coup pareil ! Quand la Maryse l’a couché, on a envoyé le grand dadais à la cave, pour qu’il nous remonte des bouteilles pendant qu’on finissait l’apéro. Quand elle est redescendue, les gigots étaient cuits. Fallait commencer. On a bien mangé. Vers la fin, on est allés le chercher. Pauvre Jojo, drôle d’idée ! Raide mort dans son lit ! Oui, raide mort !

Oh, quelle histoire ! Quelle histoire ! On a laissé tomber le dessert, on ne le trouvait pas. Vrai, on ne le trouvait pas, on avait la tête ailleurs. On venait de trouver la lettre dans le vaisselier. Ben oui, on l’a ouverte. Là, on a compris. On a tous pleuré.



Alors on a vu le notaire. On s’est arrangés. On a payé la caisse et l’enterrement. On s’est partagé les sous et on a laissé les terres au grand dadais. Cet idiot les a revendues et il est parti avec la Maryse ! Elle, on la regrette. Pauvre Maryse, elle ne s’en remettait pas. Nous, on a gardé l’hôtel, il reste dans la famille. C’est une bonne affaire. On va rouvrir. Et puis, on ne sait jamais, des fois qu’on tombe sur un magot caché quelque part. Sapré papa !

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