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Qualifié

Thomas jeta un regard morne à sa console. Etait-il possible de tomber plus bas ? Accoudé au linteau de la fenêtre, il se désespérait : quitter Lyon sans son chargeur, une veille de vacances scolaires... Il allait devoir passer une longue semaine chez ses grands-parents, sans Wifi ni jeux vidéo. A douze ans, autant trépasser dans l’heure. Bien sûr, il chérissait les souvenirs de sa petite enfance : les jeux sur la place Darralde, le ski à Gourette ou les randonnées dans les pâturages au cœur de l’été. Simplement, il avait grandi et ne trouvait plus aux Eaux-Bonnes le charme d’antan. Spécialement aujourd’hui : en cette veille de Noël, la pluie tombait drue. De sa fenêtre, il apercevait à peine la rangée de maison opposée qui ceinturait pourtant toute la place. Les façades se répondaient, séparées ça ou là par d’antiques têtes de lion perdues dans la brume.
Thomas percevait les bruits familiers de la maison : elle craquait et gémissait sous le vent. Au rez-de-chaussée, sa mère chantonnait en faisant la vaisselle, se remémorant ses Noëls de petite fille. Alors qu’il lâchait un lourd soupir, la porte de sa chambre s’entrebâilla, livrant passage à une petite dame aux cheveux blancs. Elle se glissa comme une souris dans la pénombre. Délicieusement facétieuse, Mamé était un baume pour son cœur gorgé d’ennui.
— Tu n’es pas couché ? murmura-t-elle avec malice. Tu vas faire fuir le père Noël !
— Mamé ! se récria Thomas, la mine grave, je ne crois plus au père Noël depuis des années !
— Des années, tiens donc ! – Mamé gloussa –, te voilà adulte !
L’adolescent grimaça, pourtant complice, puis posa un baiser sur la joue ridée de sa grand-mère :
— Tu t’ennuies, je le vois – l’enfant haussa les épaules –, il y a pourtant tant à voir pour qui sait regarder !
Thomas dodelina de la tête, circonspect. Mamé s’accouda à son tour au linteau, collant son épaule à celle de l’enfant :
— Tu vois cet endroit ? demanda-t-elle en pointant du doigt le bout de la place, c’était autrefois le kiosque à musique, un lieu très prisé par les nobles en cure thermale. On dit même qu’Eugénie s’est assoupie ici, une belle journée de printemps... Ne sens-tu pas l’air vibrer de leurs présences ?
Thomas secoua la tête. Non, il ne percevait rien de tel !
— Dommage... Allez, conclut Mamé en ébouriffant gentiment la tignasse de son petit-fils, il est temps de dormir.
Elle l’embrassa puis s’éclipsa en souriant. Thomas posa son menton sur ses mains et perdit son regard dans l’obscurité. Alors qu’il étouffait un bâillement, paupières lourdes et bras endoloris, une lueur attira soudainement son attention. Un feu follet dansait sous la frise du vieux kiosque à musique. Les reflets scintillants d’argent s’accrochaient à l’armature, donnant vie à un étrange spectacle.
Impossible !
La lueur dévoilait maintenant un quatuor de musiciens, assis en rond au centre de l’édifice, suivant avec emphase les gestes d’un chef d’orchestre en queue de pie et chapeau haut-de-forme. Bravant le froid, Thomas ouvrit la fenêtre et perçut, comme venue du fond des âges, une musique étouffée. La flammerole poursuivait déjà sa course, plongeant avec célérité au ras du sol et tournoyant autour du kiosque en cercles élargis, l’entraînant vers un nouveau tableau.
Culottes courtes, robes à volants et canotiers jouaient en ronds au pied des musiciens, à peine attentifs à la symphonie qui les enveloppait. Couvant du regard les enfants affairés, les nourrices aux corsages boutonnés jusqu’au cou, manches longues et robes bouffantes, patientaient à l’ombre des arbres sur les bancs aux dossiers raides.
Le feu follet s’envola ensuite vers la fontaine, éclaboussant le bassin de milles éclats le temps d’un court passage, puis s’attarda pour dévoiler une terrasse de café. Les dames écartaient leurs encombrantes crinolines pour se glisser sur les chaises aux arabesques de fer forgé. Les messieurs, tous en costumes austères, cols amidonnés et canne à la main, passaient commande aux garçons pressés qui arpentaient la place.
Le feu follet évita les grandes marches, ignorant le casino baigné de brume, pour mettre en lumière les abords de la promenade.
Des dames savamment chapeautées s’éloignaient d’un pas nonchalant, happées par la nuit, alors que leurs époux, réunis autour de tables et de tabourets damassés, organisaient les jeux qui occuperaient leur journée oisive. Leurs hauts-de-forme s’entassaient, abandonnés sur les fauteuils confidents sortis de la pension à leur intention.
Alors que la flammette prenait maintenant de l’altitude, Thomas discerna la crête sombre des montagnes qui encadraient la place Darralde. Sous ses yeux écarquillés, le lieu revivait à pas feutrés ses riches heures.
Le feu follet au firmament inonda alors toute l’esplanade, pulsant un magnifique feu d’artifice argenté : un carrosse remontait lentement la chaussée. Le bruit étouffé de l’attelage attira l’attention de Thomas alors que les curistes se retournaient, effectuant une révérence respectueuse. Les grandes roues glissaient sur le pavé dans un mouvement hypnotique. En passant sous sa fenêtre, le jeune page qui conduisait la voiture, cintré dans son costume de serviteur, lui adressa un clin d’œil complice. Thomas étouffa un cri de surprise. La flammerole argentée s’approcha à son tour et, non sans une pirouette espiègle à hauteur de la fenêtre du jeune espion, se logea dans la lanterne entrouverte près du domestique. Il s’empressa alors de refermer la cage de verre et la clarté jaillit, mettant en lumière un magnifique carrosse aux portières noires, richement paré de dorures et de bronze. Avec un nouveau sourire mutin, le page leva la main en direction de Thomas, provoquant son recul dans la pénombre de la chambre.
Vraiment impossible !
Hésitant un moment, il s’accouda pourtant de nouveau à la fenêtre et tordit le cou afin de mieux voir. Les curistes s’étaient rassemblés sur le bord de la place dans un méli-mélo de robes fleuries et de jaquettes noires. Les musiciens du kiosque entonnaient maintenant une ode martiale et chacun baissa ostensiblement la tête en signe de déférence. Lorsque la portière s’ouvrit sur le couple impérial, Thomas écarquilla les yeux de stupeur et d’admiration mêlées. La robe de satin et de taffetas d’Eugénie, au décolleté provoquant et à la crinoline encombrante, aimantait les regards. A ses côtés, lui donnant le bras, l’empereur Napoléon III, port altier et tête haute, saluait du menton ses nobles. Traversant un parterre de curistes dévots, le couple rejoignit l’hôtel des princes pour y disparaître.
La lumière, un temps vive, faiblit doucement.
Thomas embrassa du regard ce magnifique tableau, réminiscence d’un passé glorieux. La Belle endormie venait de s’éveiller par magie, lui offrant le plus magnifique des spectacles en guise de contre-argument à son ennui.
Alors que le jeune page refermait la portière du carrosse, il risqua un dernier regard vers Thomas, lui accordant un sourire indulgent. A regret, le garçon contempla la place plonger de nouveau dans la nuit, la pénombre figeant un à un les tableaux qui s’étaient animés pour lui seul.
Lorsque son front heurta le rebord de la fenêtre, Thomas poussa un grognement. Les premières lueurs de l’aube lui brûlèrent les yeux. Ses épaules nouées le faisaient souffrir et il ouvrit les paupières à regret. Les bruits familiers de la maisonnée, ce matin de Noël comme tous les autres matins, lui arrachèrent un sourire guilleret. En s’étirant, il s’élança vers la porte de sa chambre pour rejoindre sa famille.
Après un dernier cou d’œil à la place Darralde, de nouveau endormie, il refusa de se demander s’il avait rêvé. L’endroit aurait à jamais un supplément d’âme, désormais. Peut-être raconterait-il sa nuit à Mamé ?
En franchissant la porte, il revint à l’essentiel : un chargeur au pied du sapin ? Ne jamais dire « impossible » !

PRIX

Image de Printemps 2018
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Jean Calbrix · il y a
Une littérature riche comme les scènes qu'elle évoque. Bravo, Constance, pour votre belle imagination. Vous avez mes cinq voix
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Lélie de Lancey · il y a
Une bien belle histoire, avec une page d'Histoire... Vous êtes cette lueur qui a fait sorti de l'oubli ces très belles scènes... A lire avant de s'endormir pour ma part... histoire de voir si les personnages viennent nous visiter également :)
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AngéliqueAbsil · il y a
Un vocabulaire développé, des mots justes, une fine description. Auriez-vous emprunté une machine à remonter le temps pour écrire avec tant de justesse ?
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Landry des Alpes · il y a
Avec tous mes compliments : votre description dans le moindre détail de cette scène du 19e siècle me fait dire que vous avez un âge vampirique ! Ou bien? Belle écriture, vous m'avez embarqué !
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Bernard Bobin · il y a
Joli Noël revisité. Une très bonne idée. Si vous le souhaitez je vous invite à lire Lauriers Coupés.
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Patrick Peronne · il y a
Une excellente histoire, et dès lors que vous appartenez à l'écurie Frère... je ne peux que vous soutenir (sourire)
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Constance Dufort · il y a
Et oui, me voila moussaillon de l'Amiral! ;-)
Merci pour votre soutien, croisons les doigts!

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Noellia Lawren · il y a
je me suis laissée porter au fil de vos mots, et ... j'ai adoré mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Marcal · il y a
Très belle histoire. Comme quoi il suffit d'un peu d'imagination et de concentration, et le plus fou des rêves est là ... Dommage que le père noël est décidé de mettre le chargeur au pied su sapin !! Lol !
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Zouzou · il y a
pour ce coin de Sud Ouest que j'adore , mes 5 voix !
je vous invite sur ma page de haïkus printemps , si vous les aimez

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Maour · il y a
A voté ! J'espère que ces quelques voix vous font plaisir :)
Si vous avez une minute, passez donc me lire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-retour-du-soleil
Bonne soirée...

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