L’oiseau de paradis

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

Amator Valanthyr, jeune sorcier, petit homme à la peau brune et aux longs cheveux noirs vêtu de la robe bleue électrique de son ordre, entra un soir de printemps dans l'Auberge des Érudits, son dragonnet gris Fafnir posé sur son épaule.
L'établissement habituellement calme, bruissait ce jour-là de multiples conversations. Il s'approcha du bar où le tavernier servait avec célérité chopes de bière et verres de vin et s'insinua dans un groupe de magiciens. La plupart d'entre eux le snobèrent, car l'enchanteur hind n'avait pas encore adhéré à leur guilde, et pour cause : il avait quitté le prestigieux Institut des Sciences Occultes de Mora sans obtenir son diplôme, une triste réalité qu'il dissimulait de son mieux aux yeux de tous et spécialement de ses confrères. Il en était réduit depuis des années à pratiquer son art en toute discrétion, auprès de clients peu regardants dont les affaires s'avéraient souvent louches, risquées et peu lucratives.

Il tenta de saisir au vol quelques propos, d'intervenir dans des conversations, se fit rembarrer et se rapprocha de deux connaissances qui l'acceptaient : Adalbert de Maricourt, un mage gallic et Isabelle de Pontiac, une sorcière originaire d'Ardoine. Tous deux l'accueillirent avec un sourire amical.
— Pourquoi toute cette agitation ? demanda Amator.
— Comment, vous n'êtes pas au courant ? questionna en réponse la magicienne. Un authentique héros nous rend visite. Conrad Nocan se trouve depuis ce midi dans les murs de notre bonne ville de Bougnaz !
— Eh oui, ajouta Adalbert, Conrad le grand, le héros de la bataille de Cyrena ! L'homme qui arrêta à lui seul une escouade de guerriers shems d'Ombar !
— J'avais cru comprendre, objecta Amator, qu'il fut en fait l'unique survivant du groupe de mercenaires impériaux qui défendit le camp morain, et que son rôle se borna à couper les têtes de soldats shems imprudents qui escaladaient la palissade.
— Ne nous attardons pas sur des détails, s'exclama dame Isabelle. Ce ne fut d'ailleurs pas son seul exploit. Dois-je vous rappeler qu'il décapita d'un seul moulinet les sept têtes de l'hydre de Mascar ? Et puis, l'homme vaut le détour : sa taille, sa prestance, son regard dominateur, sa musculature... tout en lui m'impressionne.
— Vous l'avez donc rencontré ?
— Bien entendu. Je n'aurais manqué pour rien au monde sa démonstration de maniement de l'épée, cet après-midi sur la Grand-Place. Il se sert d'un glaive d'une longueur remarquable. Il le tenait au départ dressé devant lui, la pointe posée sur un pavé, et la garde de l'arme atteignait ses pectoraux qu'il avait d'ailleurs très développés. Je dois vous préciser qu'il ne portait que des bottes et un pagne en fourrure d'ours, et qu'il avait huilé avec soin sa peau bronzée. Le spectacle du soleil qui jouait sur ses muscles me procura une expérience esthétique qui me ravit.
— Et que nous vaut le plaisir de sa visite ? questionna Amator que l'enthousiasme sans frein de dame Isabelle commençait à agacer.
— Il se trouve en quête, répondit Adalbert. Il recherche l'Oiseau de Paradis pour la princesse Trianna.
— Curieuse idée, opina le mage hind. Pourquoi donc ?
— La demoiselle a promis sa main au premier chevalier servant qui lui apporterait cet être fabuleux. Une demi-douzaine de prétendants se sont mis sur les rangs, dont trois originaires de Zabal, l'oasis sur laquelle règne son père. Trianna est une beauté, et le vainqueur deviendra dans un avenir proche souverain de son royaume.
— Je vois. Je suppose qu'il compte se rendre en Minustrie.
— Sans doute. Il a par ailleurs manifesté l'intention de s'adjoindre les services d'un mage pour faciliter la capture de la bestiole.
— Ah ! Et combien offre-t-il ?
— Dix mille besants, à valoir sur le trésor de Zabal en cas de succès.
— Êtes-vous intéressé, Adalbert ?
— Non, Amator... j'ai hélas accepté d'autres engagements.
— Et vous, Isabelle ?
— J'aimerais, mais un voyage en Minustrie... avec ses trolls, ses elfes, ses goules... ce n'est vraiment pas pour moi.

Le mage hind discuta longuement avec ses deux collègues en vidant une chopine, puis retourna à son domicile. Il ouvrit son Codex et rafraîchit sa mémoire sur les Oiseaux de Paradis. Le livre indiquait :
Les Oiseaux de Paradis, aussi nommés pulchravis, sont des créatures en partie magiques qui vivent en bordure des montagnes de l'Est. D'un poids moyen de trois kilogrammes, doté d'un plumage resplendissant de couleurs vertes, rouges et jaunes, le pulchravis passe la plus grande partie de l'année en solitaire, mais retrouve ses congénères lors de la période des amours et de la nidification pendant laquelle ces animaux s'enseignent mutuellement tout un répertoire de chants remarquables. La chair de ce volatile est réputée pour son goût délicieux.

Le lendemain matin, le sorcier se rendit à la Bibliothèque ducale et améliora sa connaissance des Oiseaux de Paradis avant de marcher jusqu'à la taverne où Conrad avait établi ses quartiers. Il trouva le mercenaire assis sur une chaise qui semblait sur le point de s'effondrer, ses bottes en peau d'ours posées sur la table, une chope en étain à la main. Il toussota et murmura :
— Conrad Nocan ?
— Ouais ! Qui le demande ?
— Amator Valanthyr. Je suis mage.
L'homme faillit basculer en arrière. Il se rattrapa avec souplesse et bondit sur ses pieds, faisant trembler le vieux plancher de l'Auberge du Troll. Debout, le guerrier apparut monstrueux au petit sorcier. Il mesurait plus de deux mètres, et des muscles dont Amator ignorait jusque-là l'existence saillaient en divers points de sa personne. Intimidé, le mage ajouta :
— Je viens pour votre annonce, mais je peux repasser si vous êtes occupé.
— Non, non, Maître Valanthyr. Je suis fort aise de vous voir. J'en arrivais à me demander si des sorciers résidaient à Bougnaz.
— Personne ne vous a contacté ?
— Non. Vous êtes le premier.
Amator hésita un instant. La récompense promise semblait pourtant plus que généreuse, même si un tantinet hypothétique. Alors, pourquoi personne d'autre ne s'était-il manifesté ? Qu'avait-il manqué ? Il haussa les épaules, ce qui en délogea Fafnir qui s'envola et se percha sur le dossier d'un siège. Le barbare regarda le familier et dit :
— Il est mignon. Comment se nomme-t-il ?
— Fafnir. Revenons à notre affaire. Si j'ai bien compris, vous désirez vous enfoncer dans la Minustrie afin de capturer un Oiseau de Paradis, et vous comptez sur l'aide d'un mage pour réaliser cet acte d'éclat.
— C'est bien cela. J'ai conçu pour la princesse un amour pur et violent dès que j'ai vu son portrait. D'ailleurs, je le porte sans cesse sur moi, attaché à mon collier en dents d'ours. Regardez !

Il se pencha et ouvrit devant Amator un médaillon qui dévoila une miniature délicate représentant Trianna, une femme d'une vingtaine d'années aux traits réguliers, à la peau couleur sable et à la chevelure d'un noir bleuté. Conrad semblait en extase.
— N'est-elle pas splendide ? murmura-t-il, enamouré.
— Assurément, approuva Amator. Quand comptez-vous partir ?
— Demain matin, si cela vous agrée. Vous me paraissez un compagnon digne de foi.
— Je le suis. Je suppose que vous disposez déjà de la cage idoine.
— Évidemment, ainsi que d'un cheval de bât, de provisions et d'une tente. Je ne suis pas un amateur.
— Loin de moi cette pensée. Je vous propose que nous scellions de suite notre accord par un contrat.
Amator appela l'aubergiste qui lui fournit encre, plume et papier. Il rédigea le texte, le signa et le présenta au guerrier qui le lut rapidement avant de le parapher. Le mage regarda la signature calligraphiée et murmura avec un peu d'étonnement dans la voix :
— Un lettré n'aurait pas fait mieux.
— J'aime les arts, répondit le mercenaire. Je compose à mes moments perdus des poèmes que m'inspire Trianna. J'espère qu'elle les appréciera, mais je ne suis qu'un amateur.
Amator hocha la tête, de plus en plus surpris. Il confia le document légal au tavernier, se mit d'accord avec Conrad sur quelques détails pratiques et regagna son domicile, un peu pensif, son familier voletant autour de lui.

Ils partirent tôt le lendemain matin comme prévu, deux cavaliers et un cheval bâté survolés par un dragonnet gris qui faisait office d'éclaireur. Ils empruntèrent un temps un chemin de halage qui longeait la Sarine et passèrent un poste-frontière ducal à un coude du fleuve avant de s'enfoncer dans une profonde forêt.
Nombre d'incidents émaillèrent leur parcours en Minustrie. Deux trolls leur tendirent une embuscade, mais leurs épais gourdins en bois de sapin ne furent pas de taille face à la longue épée de Conrad, baptisée Sanglante avec beaucoup d'à-propos, et à la baguette magique d'Amator qui crachait le feu avec promptitude. Le soir, alors qu'Amator cuisinait au-dessus d'un feu de camp, Conrad rédigea un poème épique en douze stances qui narrait les aventures de la journée, et il le récita en mode berceuse à son compagnon avant de s'endormir à son tour.
Le lendemain, vers midi, un groupe de sept nains aux mœurs douteuses tenta de les inciter à les rejoindre dans leurs galeries, leur promettant des trésors innombrables, mais les deux voyageurs dédaignèrent ce piège grossier et poursuivirent leur chemin. Le jour d'après, ils rencontrèrent des chasseurs elfes et leur achetèrent une pièce de gibier qui se révéla un peu trop faisandée pour le prix payé, mais qui, après une cuisson approfondie, releva néanmoins leur repas vespéral.

Au quatrième jour de leur expédition, ils atteignirent enfin les bois où résidait l'Oiseau de Paradis. Amator envoya Fafnir en reconnaissance et se mit en transe pour guider et suivre les pérégrinations de son familier. Le dragonnet repéra assez rapidement un couple de pulchravis installé dans un énorme nid. Amator sortit de son état second, déballa le filet enchanté qu'il avait préparé pour cette occasion et le tendit au mercenaire en expliquant :
— Comme cette quête est vôtre, l'honneur de la capture vous revient.
— Ainsi que le plaisir de prendre des coups de bec, ricana l'autre en se saisissant de l'ouvrage en corde.
— En effet. Avancez de trois cents pas droit devant vous, puis obliquez sur la droite de soixante pas. J'ai laissé Fafnir en vol stationnaire au-dessus du nid. Faites le moins de bruit possible.
— Je ne suis pas un débutant, grommela le héros qui s'enfonça dans la jungle.
Le mage ouvrit la cage et attendit. La tentation de regarder la scène par les yeux de son dragonnet l'effleura, mais il estima que se mettre en transe seul au milieu de la jungle s'avérait trop risqué. Le guerrier revint une dizaine de minutes plus tard, avec un pulchravis immobilisé dans le filet. Des traînées de sang maculaient son dos et ses épaules.
— Quelles sales bêtes, s'exclama-t-il. En attraper un ne s'avéra pas trop difficile, mais l'autre se jeta sur moi à maintes reprises.
— Oui, approuva le mage. Ils forment des couples assez soudés et sont tous des experts de l'attaque en piqué. Lequel avez-vous capturé ? Le mâle ou la femelle ?
— Je n'ai pas d'aussi bons yeux et de toute façon, j'étais distrait, rétorqua le géant.
— Certes, admit Amator. Mais seul le mâle chante !
— Et comment les distingue-t-on ?
— J'aurais cru que vous auriez un semblant d'idée sur la question, répondit le sorcier.
— Oui, mais la zone déterminante est couverte de duvet, objecta le guerrier.
— Salaud ! Bâtard d'humain ! Lâche-moi ! clama l'oiseau.
— Nous voilà fixés, conclut Amator. Seul le mâle parle.
— Ce n'est pas comme chez nous, grommela le barbare. En tous cas, la politesse ne l'étouffe pas !
— Ne vous offusquez pas ! Il se contente de répéter des phrases toutes faites entendues et ressassées par un de ses congénères.
— J'ai le sentiment qu'il les sort fort à propos.

Amator haussa les épaules. Les deux compagnons poussèrent l'animal dans sa cage dorée à l'or fin et en refermèrent la porte avec un cadenas. Fafnir les rejoignit et ils s'apprêtaient au départ quand une branche craqua dans les taillis. Le petit mage se jeta à terre juste à temps pour éviter une flèche qui sifflait et Conrad arrêta deux projectiles de son bouclier rond. Trois hommes s'élancèrent dans la clairière, leurs épées levées. Le sorcier dégaina sa baguette magique qu'il gardait réglée sur les élémentaires du feu et envoya un jet de flammes sur l'assaillant qui fonçait dans sa direction. L'agresseur, frappé à l'estomac, se cassa en deux et s'effondra sur le sol en gémissant. Ses deux complices attaquèrent Conrad. Le géant effectua un moulinet rapide de sa longue épée, un mouvement qui trancha le poignet d'un des hommes et la gorge de l'autre. L'un tomba à terre et l'autre s'enfuit en braillant. Le mercenaire regarda les deux cadavres et annonça :
— Les frères Zarioste. Des nobles de Zabal. Tous trois prétendants à la main de Trianna.
Amator se releva, contempla le spectacle sanglant et conclut :
— Nous formons décidément une assez bonne équipe.
— Assassins ! Assassins ! hurla l'oiseau depuis sa cage.
Le mage recouvrit la prison dorée d'un tissu, ce qui mit fin à la diatribe de l'animal. Ils reprirent la route, et regagnèrent Bougnaz après moult péripéties supplémentaires. Amator accepta une avance de cinq cents besants pour sa peine et Conrad partit rejoindre sa dulcinée sur son fringant cheval noir, la cage de l'oiseau injurieux et chanteur suspendue à sa selle.

Un mois s'écoula, puis un autre. Amator attendait toujours le solde de sa paie. À l'arrivée de l'hiver, il se fit une raison, plutôt de mauvais gré. Il réalisa aux premiers jours de l'été qu'il s'était mépris. Il rentra un midi dans l'Auberge des Érudits, et y découvrit Conrad Nocan, assis devant une bière, un pulchravis sur l'épaule. L'oiseau s'exclama d'une voix forte :
— Bonjour Amator, sorcier incapable !
— Ta gueule, sale bête ! rétorqua le mage, tandis que Fafnir dévoilait quatre crocs impressionnants en crachant un avertissement.
L'oiseau se le tint pour dit et ferma son bec. Le Hind observa le guerrier qui avait maigri et dont les traits semblaient tirés. Conrad s'adressa au magicien d'une voix fatiguée :
— Bonjour Amator. Comment allez-vous ?
— J'expérimente quelques problèmes d'argent, répondit le sorcier qui n'avait toujours pas digéré son manque à gagner.
— J'en suis désolé, affirma Conrad sur un ton contrit. J'espère que ceci pourra vous aider.
Il retira d'un majeur épais une lourde chevalière en or ornée d'une émeraude impressionnante. Il balança la bague sur la table et ajouta :
— Cette breloque doit valoir quatre mille besants. Je sais que le compte n'y est pas, mais...
— Ne vous inquiétez pas, le coupa le mage sur un ton ennuyé tout en récupérant le bijou. Cela suffira amplement. Considérez que nous sommes quittes. Tenez, je vous offre une nouvelle chope. Désirez-vous des saucisses pour l'accompagner ?
Le colosse accepta d'un hochement de tête et l'enchanteur fit signe au tavernier qui les servit avec promptitude. Amator, un peu préoccupé par l'apathie et le manque d'appétit de son ancien compagnon de quête, lui demanda :
— Que vous est-il arrivé après votre départ de Bougnaz ?
— J'ai gagné Zabal, soupira le mercenaire. Je me faisais une telle joie de serrer dans mes bras mon aimée. Le roi tint sa promesse et j'épousai Trianna. Quelle peste ! Vous n'avez pas idée ! Au début, tout se déroula comme dans un rêve. Certes, elle m'appréciait avant tout pour mon physique, et à mon grand regret mes œuvres littéraires, poèmes, odes ou sagas, la laissaient de marbre. Seuls mes muscles semblaient lui faire de l'effet. Mais je me faisais une raison, car, après tout, nos nuits s'éclairaient des feux brûlants d'une passion partagée. Je n'avais jamais imaginé qu'une princesse élevée dans la soie et l'or, au milieu d'une cour raffinée, pût en remontrer à une catin de Ténébras, mais... bref, j'aurais dû me méfier et m'interroger sur la source de son expérience. Au bout de trois mois, je réalisai que nos nuits incendiaires ne lui suffisaient plus, et qu'elle entretenait nombre de relations de jour. Je devins la risée de la cour. Voici trois semaines, désespéré de la voir revenir à de meilleurs sentiments, je la quittai, emportant quelques menus cadeaux et ce volatile dont elle ne voulait plus. Je n'allais quand même pas la laisser le mettre à la broche ! Ah, Amator, le monde se montre bien dur pour les héros sans peur et sans reproch
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Ginette Flora Amouma · il y a
Quel plaisir de vous lire !
J'essaie aussi de retrouver tous mes abonnés . Bonne reprise à vous aussi .

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Constantin Louvain · il y a
Merci. Je vous retourne le compliment et vous souhaite une bonne reprise.

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