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En compétition

Premier jour (quelque part en août 1914)

Père m’a accompagné à la gare, mais il n’est pas resté pour me voir partir. On nous a regroupés en bataillon. C’est quelque chose à voir ce quai grouillant de soldats. Une locomotive d’un noir étincelant attend patiemment que nous montions tous. Les wagons, portes grandes ouvertes, débordent déjà de bras saluant la foule des curieux et des proches. J’ai envie d’aller serrer toutes ces mains. Je suis fier de faire partie de ces hommes, jeunes et fiers, l’œil féroce, l’uniforme bleu roi et le pantalon écarlate. J’ai hâte d’intégrer un groupe, qu’on se tape dans le dos, qu’on se dise tout de nos vies. Pour l’instant je ne connais personne, mais ils me paraissent tous familiers. On se ressemble. Nos bottes frappent le sol d’un même pas déterminé. Nos hanches sont serrées dans nos uniformes ajustés. Moustaches et barbes bien taillées, cheveux lisses et brossés, chaussures lustrées. Que nous sommes beaux. Mon habit est un peu raide d’être neuf. Après quelques assauts, il se sera fait et m’ira comme un gant. J’ai l’impression de retrouver chez les autres cette même fébrilité qui me porte. L’envie de corriger le boche trop arrogant, le besoin de lui faire passer l’envie de toucher à notre belle nation. Oui, sous les sourires, je vois les dents avides de déchirer la chair ennemie. Je compte bien m’illustrer au combat, par mes actions, par mon courage. Je ne cherche pas la gloire, ni une quelconque médaille. Mais si je m’engage, c’est de toute mon âme. Et j’espère aussi te prouver, cher père, que je ne suis pas le couard que tu penses que je suis.
Nous attendons le signal pour embarquer. Ceux qui le peuvent embrassent une dernière fois leurs parents. De là où je suis, je vois le train s’étaler jusqu’à perte de vue dans un nuage de vapeur, enrobant le bleu des combattants d’un voile aérien. Je m’applique à regarder ce paysage que je connais si bien. Je ne sais pas quand je le reverrais. Ni si le temps sera aussi clément qu’aujourd’hui. Je veux me souvenir du clocher de l’église, du carillon de la porte de l’épicerie, des larmes de ma mère étouffées dans mes bras et de tous ces sourires. Je ne crois pas que j’en verrai à nouveau autant réunis, tant de joie et d’impatience. Hier soir Père s’est isolé dans son bureau jusque tard dans la nuit, porte verrouillée. Impossible d’aller lui dire bonne nuit. Je veux croire que c’est sa façon à lui de cacher sa tristesse. Je veux croire que je lui manquerai tout de même un peu. Je sais que nous allons vers une victoire rapide et écrasante. Je serais vite de retour.


90ème jour (3 novembre 1914)

Quand je relis ces pages, ma naïveté me fait mal. Qui était l’écervelé émerveillé par son uniforme et où est-il maintenant ? Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais certainement pas à ça. Je voulais donner une bonne leçon à l’ennemi, je ne sais pas d’où me venait tant d’arrogance. Sûrement de mon ignorance de la guerre. C’est une chose de claironner son patriotisme, c’en est une autre d’embrocher un homme du bout de sa baïonnette. Aujourd’hui j’ai tué pour la première fois. J’ai peut-être abattu des boches avant, mais pas au corps à corps. L’allemand en face de moi avait un corps, un visage, des yeux effarés. Il a fallu que je pousse, que je perce, que je sente la pointe traverser le tissu puis peser sur la peau souple, la déchirer. Sa voix continuait à hurler à mes oreilles alors que je m’élançais pour tomber sur un autre. Puis un autre encore. Dans la terre j’ai vu une enveloppe piétinée, presque noire. Une écriture féminine indiquait une adresse à Berlin. J’ai passé ma soirée à pleurer.


197ème jour (18 février 1915)

Le ravitaillement ne peut se faire que de nuit. Le dernier n’est pas arrivé jusqu’à nous, un obus leur est tombé dessus. Depuis deux jours nous ne mangeons rien mais le caporal s’en tient strictement à notre programme. Nous avançons à marche forcée dans les campagnes désertées. J’ai bon espoir de tomber sur un potager ou un champ de patates. Mais je ne suis pas le seul à y penser et, lorsque la terre n’est pas défoncée par les combats, d’autres se sont servis avant nous. Six mois déjà que nous partageons ce quotidien d’incertitudes. C’est étrange de voir avec quelle facilité on se fait à tout. J’ai déjà oublié à quoi ressemble une journée loin du front. J’ai l’impression d’avoir vécu toute ma vie en temps de guerre. Dans notre escouade, nous sommes sept à bien nous entendre. Lucien, Albert, Émile, Eugène, Célestin, Philippe et moi. Au départ Émile et Célestin n’étaient pas là. Nous avons perdu deux soldats pendant l’offensive de Champagne et ils ont été remplacés. Comme ça, du jour au lendemain, on nous a envoyé d’autres hommes pour remplacer les copains. Je découvre un monde qui m’horrifie. Les hommes ne sont rien de plus que des lapins de Garenne, une fois morts on en met d’autres à leur place. Et ça semble être la chose la plus normale qui soit. Je n’ose plus penser aux disparus. Il ne fait pas bon s’attarder sur nos morts, le caporal nous le répète sans arrêt. Il faut penser à nos vivants, nous battre pour eux. À quoi bon la victoire si elle emporte les amis, les familles ? Je ne crois pas qu’il faille oublier nos disparus. Mais j’obéis aux ordres et penser à eux, de toute façon, fait trop mal. Il y a déjà assez de douleur ici pour qu’on puisse s’en épargner un peu. Je penserai à eux quand je ne serai plus au front. En attendant nos frères d’arme changent de prénoms, Émile et Célestin sont les derniers lapins de Garenne de notre bataillon. Je ne devrais pas écrire ce genre de choses, pour eux non plus ça n’a pas été facile. Maintenant ils font partie de notre groupe. Nous sommes unis par des liens plus forts que ceux de la famille. Les liens du sang que nous faisons couler ensemble. Moi qui suis fils unique, je me suis trouvé des frères. J’apprécie cette proximité qui nous est propre et que personne d’autre ne peut partager. Nous vivons les mêmes drames, survivons aux mêmes choses. Nous sommes les membres d’un même corps, unis dans une seule chair. Un corps aux membres souvent amputés.
J’apprécie surtout Philippe. C’est un homme d’une grande sensibilité. Beaucoup ici se cachent à la moindre émotion. Ils préfèrent se réfugier derrière le cynisme. Pas Philippe. Je l’ai vu pleurer la mort de notre chien Charlot, touché par une abeille de Mauser. Il m’explique que peu de gens sont simplement méchants, qu’il faut voir au-delà de l’instant et comprendre comment la peur s’empare de quelqu’un. J’aime passer du temps avec lui. Nous échangeons jusque tard dans la nuit autour d’une faible bougie. Nous parlons beaucoup de poésie. Je peux enfin me laisser aller à partager mon goût pour les poètes, surtout les contemporains, sans craindre que mon père vienne me surprendre et me répète encore qu’il n’a pas élevé une fillette, ni un bohémien. C’est étonnant d’avoir trouvé cette amitié au milieu de la violence des hommes. J’aime voir la lumière de ses yeux dévorant l’obscurité. J’aime réussir à le faire rire et voir la joie chasser le sérieux sur son visage fatigué. J’aime sentir le contact de son épaule contre la mienne quand nos voix se font basses pour ne pas déranger le sommeil frémissant des camarades. Au moment le plus incongru, je me suis trouvé un ami.


198ème jour (19 février 1915)

Philippe est mort vers quatorze heures. Un obus l’a soufflé, la terre l’a emporté. À quoi sert cette guerre ?

264ème jour (26 avril 1915)

Je ne sais plus où nous sommes. Les tranchées écorchent une terre désolée et noire. Ne restent que des fantômes. Des lambeaux de murs parlent de la vie d’avant, d’un quotidien de paix auquel on ne croit plus. Nos souvenirs se changent en images parfaites d’une vie utopique. On doute même qu’elle ait vraiment existé. Je repense aux larmes de ma mère. Ont-elles vraiment coulé sur la manche de mon habit ? Si oui, elles y sont encore, incrustées dans le tissu. Je touche l’endroit du bout du doigts sans grande précision. Voilà à quoi j’en suis réduit, à chercher de l’eau séchée sur la poussière de mon bras sale. Voilà à quoi le monde se résume, à des gouttes disparues qui me prouveraient que ce moment a existé. Rien n’est plus important que cette tache invisible que je m’évertue à chercher.
Les arbres squelettiques peuplent ces ruines fumantes. Ils sont comme nous. Ils dépérissent dans cette terre saturée de métal. Les bombes emportent à chaque fois un peu plus de leur matière. Comme nous, ils finissent hébétés, vacillants et noirs, ne tenant à la vie que par quelques fibres fragiles. Eux non plus ne voient plus le ciel. Les explosions trop rapprochées entretiennent une brume de feu permanente. On ne distingue rien au-delà de deux brasses. Les agents de liaison se perdent et hier, Célestin s’est cogné dans un boche. Il ne l’a pas vu avant d’être dessus. L’autre était alerte et l’a embroché sans effort. On nous envoie un autre Garenne.
Je ne sais plus où nous sommes. Un village ? Une ville ? Un champ de blé ? Le paysage défiguré est impénétrable. Ici les anonymes meurent par milliers sur une terre sans nom. Et Célestin parmi eux. Quoi que je fasse je pense encore aux morts, sans pouvoir dire où je les ai perdus. J’aimerais oublier et à la fois je ne veux pas. Les corps qu’on aperçoit par-dessus la tranchée rendent l’exercice presque impossible. Bien que maintenant les prénoms se mélangent dans mes souvenirs.
À voir nos visages de pantins vacillants, nos gestes de bois aux fils tombés, les gradés ont décidé d’organiser un spectacle pour la Saint-Jean. Ça nous donne un but, une date sur laquelle se fixer, une respiration dans la noirceur du quotidien. Ils parlent d’une pièce de théâtre et d’un bal. Je me suis inscrit.


281ème jour (13 mai 1915)

Nos journées identiques sont creuses et froides. Les hommes privés d’affection se changent en bêtes acariâtres et cyniques. À quand remonte la dernière main posée sur ma joue ? Le dernier frisson de ma peau sous des lèvres aimantes ? Je ne sais plus. Ici l’affection se résume en grandes tapes dans le dos, dans le partage d’un mégot, dans la confiance accordée. C’est lors des offensives qu’on est le plus au contact des autres. On se masse, corps contre corps, en attendant le signal pour jaillir de la tranchée. Les épaules se bousculent dans nos courses effrénées, on se tombe dessus. Nos mains cherchent les cols, les manches, les bras, les jambes pour traîner les blessés à l’abri. On s’empoigne, on se touche. Puis tout s’arrête, les coups de feu, la course, le temps. Le contact. Quand on me touche, alors qu’on est au repos, je sursaute. Est-ce que je désire trop le contact ? Est-ce que je le redoute ? Mon corps a ses propres réactions qui n’ont plus rien à voir avec ce que je veux, tout à voir avec ce qu’il subit par-delà les chevaux de frise. Parfois j’aimerais glisser mes doigts dans ceux d’un autre, sentir leur union chaude et condamner la solitude de mon cœur. Mais je n’ose pas. J’ai peur que l’autre sursaute. Et dans ce monde encore plus sévère que l’ancien, je repense à mon père. La claque qu’il m’avait mise lorsqu’il nous avait trouvés, mon meilleur ami Henri et moi, allongés dans l’herbe. Nous ne faisions rien. Nous discutions, têtes tournées vers le ciel. Nos corps à angle droit, j’avais posé ma tête sur son torse. Sans y penser. Le dos de ma tête posée sur le torse de mon ami, la raison de la fureur paternelle... Je ne dois pas penser au passé. Sinon je vais me demander ce qu’est devenu Henri, si son corps se décompose lui aussi dans la terre imbibée de sucs à quelques pas de moi. Le passé m’éloigne trop de la réalité d’ici. C’est dangereux. Ici, un camarade est un ami, un frère, on est prêt à mourir pour lui. Ici, si je glisse ma main dans celle d’un autre, j’ai peur qu’on me pousse en première ligne du feu.

 

296ème jour (28 mai 1915)

Est-ce normal de s’habituer ? Au fracas des obus, à la saleté, aux corps inertes. Au désespoir. Je ne sais pas. L’indifférence pousse en nous et se développe comme un instinct de survie. Les échanges entre les soldats s’amenuisent. On s’est déjà tout dit, tout de nos vies, de nos sœurs, de nos amours. On ne veut plus se raconter. Les souvenirs sont trop douloureux. Je connais certaines anecdotes par cœur à force d’écouter ceux qui radotent et se perdent dans les mirages de la mémoire. Ils s’accrochent à leur fantasme d’une normalité douce et paisible. Ferdinand, un Garenne d’il y a huit mois, est sorti de notre monde. Sa tête est partie, tandis que son corps est encore bien là, à se balancer d’avant en arrière. Il répète en boucle « Oui, Suzanne, mets donc ta robe bleue, celle avec les iris. On ira guincher sur la Marne ». Il la répète tellement qu’elle n’a plus de forme, elle en est presque incompréhensible. On dit qu’il a pris un éclat, qu’il est bon pour l’asile. Moi je me demande si ce n’est pas le plus sain d’entre nous, à revivre et revivre encore un instant de bonheur pour ne plus voir tout le reste. Pour les autres, les sains, les paroles se réduisent à l’utile, à l’efficace. Le silence écrase les tranchées d’une chape étouffante. Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur, mourir, devenir fou ou trouver tout ça normal.

Qu’y a-t-il passé les murs de la violence ? Derrière les remparts de la haine ? Reste-t-il une ville debout au-delà des terres mutilées du front ? Peut-être. Qu’en est-il de Père ? La guerre est-elle arrivée jusqu’à lui ou continue-t-il son manège de son bureau au fumoir, du fumoir à la salle à manger, le dos rigide, les yeux froids, alors même que ses affaires sont suspendues à cause du conflit. Garder les apparences en toutes circonstances. Se doute-t-il de ce qu’il se passe ici ? Sur quoi s’ouvrent les yeux de son fils ? Et Maman, est-elle à l’abri ?... Quelque part en France, y a-t-il des gens pour qui le quotidien n’a pas vraiment changé ? Des hommes qui vont travailler, qui étreignent leur femme en rentrant, embrassent leurs enfants... Et nous ici. Ou bien le monde se résume-t-il au chaos sous nos yeux ? Un pays de morts et de cendres peuplés de spectres aux yeux creusés qui ne savent plus aimer. Eugène me dit qu’on se fait bien avoir, que la guerre c’est pas pour tout le monde, que ceux d’en ville se la coulent douce, qu’ils nous appellent les P.C.D.F... Les pauvres couillons du front. Je préfère ne pas le croire.
À chaque temps mort de la journée, je rejoins la cambuse où les préparatifs vont bon train. Sous la toile de tente épaisse, le bourdonnement de l’agitation assourdit les déflagrations et les détonations. On arrive à les oublier, le temps de changer de peau, le temps d’un ailleurs imaginé entre ces murs de tissu. Les gradés ont choisi Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, pour flatter un quelconque colonel anglais certainement. Je ne la connaissais pas. Je l’ai lue d’une traite. Je garde les feuillets sur moi en permanence à l’intérieur de ma capote. Ils sont usés aux plis tant je répète. Il faut reconnaître que la pièce est à propos. Les personnages principaux sont des soldats de retour de la guerre. Ils retrouvent la Sicile, les banquets et l’amour. Rien ne vient rappeler notre monde de poussière et de suie. Les terres rouges et chaudes de l’Italie bousculent la boue sombre et ravagée qui imprègne nos rétines. La comédie comme la promesse d’une issue, d’un futur gorgé de soleil et de tendresse après les bombes. Et ça marche. Les imaginations s’échappent à chaque lecture de dialogues. Elles s’en vont courir entre les oliviers où se cachent les cigales. La douce chaleur portée par le vent vient d’un soleil écrasant, pas du souffle d’un obus. J’aimerais voir l’Italie. Ses coteaux et ses vignes semblent tellement loin de ma Normandie natale. J’ai eu la chance d’être le premier à choisir mon personnage. Je jouerai Béatrice. Lucien jouera Benedict, celui qui me courtise et me vole un baiser.


311ème jour (12 juin 1915)

On est déjà entrés dans l’été. On ne souffre plus de froid, mais j’en viens à le regretter. Nous avons abandonné les pantalons rouges qui faisaient de nous des cibles trop faciles. Tant mieux. On nous a donné des pantalons de velours marron, tous différents. Des pantalons de civils qui nous tiennent trop chaud. L’armée semble à court de moyens et c’est ce que doivent se dire les boches qui nous voient si mal attifés. Ils doivent penser la victoire proche. Depuis quelques mois ils nous gazent. La bertholite nous attaque les poumons et les yeux. Nous sommes obligés de fuir les zones attaquées, ma gorge est irritée. Respirer est un effort, même sans le gaz. La chaleur charrie les émanations des corps à l’abandon. Chaque bouffée d’air nous rappelle en permanence ceux qu’on a perdus et qui sont juste à côté à demi-enterrés, accrochés aux séchoirs. Lors de nos longues marches, il arrive parfois de voir des mains sortir de terre. Comme un disparu qui n’aurait de cesse de vouloir revenir. On en voit tant qu’on ne s’étonne plus. Moi, je regarde droit devant, le dos de mon camarade, ou l’horizon, trop loin pour qu’on puisse distinguer le moindre détail. Les vivants en viennent tous à se ressembler. Même visages gris, même puanteur, mêmes tignasses grouillantes de poux, mêmes bouches perdues dans les broussailles d’une barbe hirsute, mêmes lèvres crispées ne sachant plus sourire. Nous avons perdu tout espoir de voir un jour les combats s’arrêter. Je pourrais mourir ce soir sans que ça fasse de différence. Peu m’importe finalement. Les luttes de chaque jour, tirer, recharger, se mettre à l’abri deviennent des réflexes du corps, un sursaut mécanique des muscles pour grappiller quelques instants de vie en plus. Mais je l’ai acceptée, cette mort qui m’attend derrière chaque monticule de terre, dans l’ombre de chaque journée. Elle me tient à sa merci, j’attends juste qu’elle ait fini de s’amuser à me voir me débattre et qu’elle m’achève enfin. Je trompe l’ennui en répétant les répliques de Béatrice. Je m’applique à ressentir ses émotions, à puiser dans ma mémoire pour y retrouver le trouble et l’émoi. J’aime ses moqueries insolentes, son intelligence. Les brancardiers ont récupéré de vieilles malles pleines de vêtements en passant dans le village abandonné de Cumières. Nous serons tous costumés. J’ai trouvé une robe d’été blanche, légère. Voilà près d’un mois que je ne m’étais pas déshabillé. Maintenant je ne rate pas une occasion d’abandonner mon habit de soldat, raide et souillé. Je passe le tissu vaporeux et incroyablement blanc. Je répète à l’envie que c’est pour m’y habituer. Je garde pour moi le plaisir au frôlement des volants légers sur ma peau, à la caresse de l’air sur mes cuisses nues. Jamais cette idée ne me serait venue dans la demeure familiale. Mon corps sous une toilette de femme. Mais ici ça semble presque normal, plaisant en tout cas. Peu m’importe ce que penserait Père. Ce qui se passe au front, reste au front. Ça vaut autant pour les combats que pour nos rares moments de bonheur. Dans les moments d’attente, entre deux scènes, je me campe devant le miroir, je prends des poses, je soulève le bas de ma robe. Le contraste du coton sur mes jambes robustes et velues est étonnant. Mais pas très seyant. Il faut que je trouve une solution.


316ème jour (17 juin 1915)

Un bon fritz est un fritz à terre, raide et froid. Ils n’ont aucun honneur au combat, aucune valeur. Il y a deux jours tout un escadron de Feldgrau s’est mis à découvert et s'est avancé sur le troisième bataillon. Ils brandissaient haut les drapeaux blancs, canons dirigés vers le bas. Les camarades décontenancés n’ont pas résisté longtemps à la promesse d’une fin tant attendue. Ils se sont levés de bon cœur, prêts à accepter la capitulation ennemie. Au lieu de quoi les autres ont relevé leurs armes et les ont tous abattus de plusieurs balles chacun. Puis ils sont repartis au grand galop, sans nous laisser le temps de riposter, laissant derrière eux une volée de grenades pour être sûrs qu’aucun n’en réchappe. La terre s’est ouverte sous leur rugissement de feu, enterrant nos soldats à l’agonie, découvrant les cadavres enterrés depuis des semaines. Encore aujourd’hui la terre suinte la mort et l’air sature de leur souvenir pestilentiel. J’ai enroulé un tissu sur mon visage, on ne voit que mes yeux. Et j’attends. J’attends l’heure de la Sicile.
La troupe se retrouve chaque jour. Même si on note parfois des absents occupés par la garde ou disparus pour de bon. Des sourires timides pointent sous les poils drus. Des lueurs goguenardes retrouvent leur chemin jusqu’aux yeux fatigués. À chaque répétition les rires fusent et je sais que nous serons incapables de rester sérieux pendant la représentation. Peu importe. Je m’applique aux gestes amples et gracieux, ma robe flotte et danse autour de moi. Si je n’y prête pas attention, elle découvre mes mollets, parfois le genou. Une chaleur confuse me monte au visage, mon cœur reconnaît les soubresauts de l’insouciance, de l’enivrement. La scène du bal est particulièrement plaisante. Nous tournoyons dans un semblant de ballet ordonné, lourdauds à suivre l’élégance des notes. Nos doigts se cherchent, s’attrapent et se lâchent. Je retrouve une délicatesse du toucher que toutes les culasses et les canons avaient étouffée dans la violence froide du métal. Les camarades me lancent des regards en coin. J’y vois un désir trop longtemps contenu, insatisfait et lancinant. J’y vois l’émoi des corps en écho à la désolation des cœurs. Leurs yeux suivent mes moindres gestes. C’est déstabilisant. Et excitant.


Jour de la Saint-Jean (21 juin 1915)

La fête a été repoussée de quelques semaines. Hier soir les boches ont eu la bonne idée de lancer un assaut. Nous avons tenu au prix de pertes considérables. Il faut attendre que les choses se calment. Le dépit se lit sur nos traits tirés. La haine des fritz n’en est que plus fervente.
Lucien est mort. Moi-même je dois faire plus attention. J’étais de garde l’autre nuit. J’avais besoin de me dégourdir les jambes et de m’extraire de mon abri, la paille écrasée sur le sol où j’étais allongé me démangeait trop. Il faisait noir comme dans un puits, tout était calme. J’aurais pu être seul, j’aurais pu être n’importe où ailleurs. J’ai surtout été imprudent. Je tirais longuement sur ma cigarette, la lueur de la braise comme seule étoile dans la nuit. Une balle vint s’écraser à vingt centimètres de mon visage, fichée dans le mur de l’abri. Je n’ai eu que le temps de plonger dans la tranchée, atterrissant sur les genoux, sur les coudes et sur un camarade qui dormait dessous. Moi qui croyais me moquer de la mort, me voilà paniqué à l’idée de manquer notre pièce. Un gars de la classe de 1915 s’est proposé pour remplacer Lucien. J’ai un nouveau prétendant. Il s’appelle Gaspard.


Le grand jour

Une fébrilité court parmi les hommes depuis ce matin. La guerre est devenue secondaire devant l’événement de ce soir. On bâcle les tâches quotidiennes, on crie, on rit, au mépris de la prudence. On voudrait presser le temps, s’activer plus vite que lui pour que la nuit tombe et que les festivités commencent. Ce matin j’étais encore de garde et je n’ai rien connu de plus difficile. Impossible de me concentrer sur la surveillance, impossible de rester en place. Mes pensées sont déjà ailleurs et ne me laissent pas de répit dans la fadeur monotone du devoir. Je me suis procuré un rasoir. J’ai dû troquer mes dernières cigarettes. Ça valait le coup. L’eau est rationnée, mais je me suis trouvé un fond de café et j’ai pu me raser. Le visage et les jambes. Il me tarde de monter sur scène devant tous les soldats réunis. J’imagine déjà tous les yeux braqués sur moi.


Le lendemain.

Quelle soirée. Et quels souvenirs. On avait rempli la cambuse de bougies. On avait calfeutré tous les interstices et les ouvertures de la tente pour garder la lumière rien que pour nous et éviter qu’elle n’alerte les Feldgrau. Les soldats s’étaient amassés là-dedans, les uns sur les autres dans une chaleur humide et empesée des relents de nos corps négligés. Les parois de toile, tendues au maximum, épousaient les têtes et les corps qui se pressaient contre elles. Une seule bougie renversée et notre représentation aurait pris une tournure bien dramatique. Les risques, le feu et les dangers, pour les avoir trop côtoyés, ne nous importaient plus. En plus de ma robe, je m’étais maquillé. Je ne sais pas d’où sortaient ces couleurs, mais j’avais passé un long moment à me les appliquer. Fernand m’a dit que je mettais ça aussi bien que sa sœur. Il n’y avait aucune ironie dans ses mots. On ne pouvait pas me faire plus beau compliment.
La tente bruissait de la rumeur de dizaines de voix excitées. Mes jambes flageolaient juste avant de faire mon entrée sur scène. On peut faire face aux baïonnettes, s’y jeter sans trembler et se retrouver bouleversé de timidité face à un public enthousiaste. Une fois que je fus lancé, le trac s’enfuit et je pris un immense plaisir à me métamorphoser. Je soignais mes mimiques féminines, gestes sensuels, moues boudeuses, regards papillonnants et séducteurs. Chaque fois que je frôlais Gaspard, un frisson me parcourait. J’étais devenu Béatrice.
Les applaudissements nourris cédèrent la place au banquet. Le même rata de tous les jours présenté dans des gamelles sur de longues tables et entourées de bougies. Les rations avaient un air de fête et semblaient différentes au goût, meilleures. Miracle supplémentaire, il y avait du vin. J’ai gardé ma robe et ma perruque. Gaspard ne m’a pas quitté. Peut-être y avait-il là une envie de prolonger l’illusion, le besoin de feindre la normalité ? Je ne sais pas. Mais au cœur de la nuit, il me prit la main et m’entraîna vers sa paillasse. Je me suis levé pour écrire ces quelques lignes, mais le sommeil empèse mes paupières. Je vais le rejoindre dans la chaleur de son lit, et profiter de quelques heures de repos. Une fois le jour levé, l’illusion s’évanouira, je retrouverai mon barda de poilu. L'offensive est pour demain, nous partons pour la Main de Massiges. Il est encore trop tôt pour y penser. La nuit n’est pas finie.

* * *


Les pages suivantes étaient vierges. Julien était bouleversé. Il avait senti la respiration du soldat entre chaque ligne. Comme s’il était juste à côté de lui. Une étoile toujours visible dont on sait l'éclat éteint depuis longtemps. Il referma le journal. Il comprenait pourquoi le metteur en scène lui avait prêté cet ouvrage fragile, rongé par les flammes, sauvé d’un brasier certainement, trouvé dans les décombres, peut-être, passé par des dizaines de mains anonymes pour arriver jusqu’à lui. L’auteur de ce journal n’avait pas de nom. Il n’avait pas jugé utile de le noter sur la première page. Peut-être croyait-il échapper à la mort. Ces mots d’un autre âge avaient survolé l’horreur, les guerres, les sociétés bouleversées de contestations, ces vieilles fondations que des poings épris de liberté font trembler. En 1970, dans ce théâtre où il avait passé plusieurs heures assis à lire ce récit, le cauchemar de la guerre lui paraissait bien loin. Et pourtant les écrits du soldat étaient étonnamment d’actualité. Surtout pour lui. Julien se débattait encore entre son identité profonde et le rôle que la société attendait de lui. Une lutte de tout son être qui l’avait coupé de tout. Du monde. Des autres. Du théâtre. Une réclusion de solitude et de silence sans parois définies, juste les barreaux de son tourment. Julien aimait les hommes. Il avait passé des années de sa vie à y réfléchir, à tenter de comprendre, avant de voir qu’il n’y avait rien à comprendre. C’était ainsi. Il avait lutté contre lui-même pour tenter de trouver l’approbation des autres. De sa famille, de ses connaissances. Mais ce n’était jamais assez. Il n’était jamais assez. Il était devenu lisse, sans aspérité. Il avait rejeté tout ce qui faisait sa propre originalité. Il avait nié sa propre existence jusqu’à se sentir vide. On continuait à s’adresser à lui avec cette sorte de sévérité et ces phrases anodines qui vous condamnent à l’exclusion à perpétuité. Il était parti sans rien prendre, sans rien dire. Il vivrait en marge, peut-être, mais il arrêterait de faire semblant. Le théâtre avait toujours été en lui, sa certitude, sa vérité. Et pourtant il ne voulait plus jouer. Il n'en avait plus le goût. Il avait peur qu’on voie d’abord sa vie privée avant son jeu d’acteur. Il avait peur qu’on lui resserve l’immoralité et la déviance. Il avait peur tout simplement. Monsieur Jouanneau était venu le chercher. Le grand metteur en scène l’avait vu jouer dans une pièce confidentielle. Il l’avait suivi de loin, avait observé son éloignement. Julien n’avait rien voulu entendre et ne s’était même pas intéressé au rôle. Le vieil homme n’avait pas dit un mot. Il l'avait quitté en lui laissant entre les mains un journal de cuir fané, lustré par le temps. Julien comprenait qu’il n’avait plus le droit d’avoir peur.

Il remonta l’allée principale vers la scène, une armée de fauteuils s’alignaient sages et vides. Au premier rang, le vieil homme assis attendait que ses acteurs sortent des coulisses pour poser les premiers jalons de sa nouvelle pièce. Le dos courbé sous le poids des jours pas toujours légers, sa peau tout en sillons et en taches brunes, Monsieur Jouanneau faisait preuve d’un dynamisme inattendu pour un homme de cet âge. Julien arriva à sa hauteur, l’homme l’accueillit par un sourire bienveillant. Julien lui rendit le journal.
— C’est d’accord, Gaspard, j’accepte le rôle.

PRIX

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Anne Marie Menras · il y a
Très beau récit d'un jeune acteur, en pleine crise d'identité sexuelle qu'il peut confronter avec celle d'un soldat de la Grande Guerre, grâce à la lecture de son journal.
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Tom Graecia · il y a
Quel moment intéressant, on a l'impression d'être dans la scène. Félicitations
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Amandine · il y a
Bravo Carine Lejeail ! Je me suis évadée tout au long de cette lecture qui m’a littéralement happée! J’ai été extrêmement touchée par la situation du personnage, par le côté réaliste de toutes ces horreurs de la guerre, par la chute inattendue et émouvante. Je viens de m’inscrire, je n’ai qu’un vote mais je vous l’attribue avec grand plaisir. Bravo et continuez à écrire ! Je conseille d.ailleurs à tous les lecteurs qui ont aimé le style de Carine Lejeail de lire son roman Shana fille du vent dans lequel l’auteur saura vous emmener avec justesse dans le monde gitan...
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Domi Roca · il y a
Toutes mes voix pour ce journal si touchant.
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Verseau · il y a
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Bravo

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Soazig Kerdaffrec · il y a
Beau texte émouvant ! Mes votes
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Adonis · il y a
J'aime beaucoup Carine !
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Image de aurora
aurora · il y a
magnifiquement gènèreux! d'une grande sensibilité sans jamais tomber dans le pathos !Merçi pour ce récit si ptécieux
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