Je n’avais jamais embrassé ma mère

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Image de Automne 2020
I


Je n’avais jamais embrassé ma mère.
La raison en est simple : je ne l’ai pas connue.

Du moins je ne me souviens pas d’elle, car pour ce que j’en sais, elle m’a gardé quelques jours avant de m’abandonner.
Est-il possible de se souvenir de ses tout premiers jours ?

Quand je dis « je ne l’ai pas connue » ce n’est pas tout à fait exact, car je l’ai rencontrée au printemps dernier.
Avant cette date j’ignorais jusqu’à son existence.
Ce qui m’a été raconté est que, profitant de l’assouplissement des réglementations européennes en matière de filiation, ma mère a entamé des recherches afin de me retrouver.

Cette recherche a commencé il y a deux ans et de façon concomitante c’est à cette époque que les premiers signes de sa maladie sont apparus.
Comme si la démarche d’aller réveiller le passé pouvait contribuer à le faire disparaître.
Et le faire apparaître pour moi.

J’ai appris tous ces détails par la suite, de ma tante Lucie, la sœur aînée de ma mère. Lucie était sa confidente et sa meilleure amie. Elle devint par la suite la mienne.

Ma mère, Irène, m’a semble-t-il abandonné peu après ma naissance pour des raisons qui s’apparentent à la fidélité familiale.
Elle était mariée au comte Odon de Saint-Amand et par extension à toute la lignée de ses ancêtres.

Elle avait réussi à dissimuler sa grossesse et à accoucher près du site archéologique sur lequel elle travaillait en Écosse.
Irène et son amant, mon père, étaient sur le site depuis trois mois et préparaient ma venue avec le bon docteur Pierre, ami de longue date de ma mère et qui deviendra par la suite comme un grand-père pour moi, me racontant tout de sa jeunesse et répondant patiemment à toutes mes questions.
Le dernier à avoir vu mon père aussi.



II


Père que je n’ai pas connu. Martin, archéologue, poète, sculpteur et aventurier, qui, ne pouvant supporter la rupture d’avec son amoureuse, mettra fin à ses jours trois mois après ma naissance. La chevelure et la barbe précocement blanchies, Irène ne lui ayant, pour des raisons obscures, jamais dévoilé où se trouvait l’enfant qu’il avait conçu et aidé à mettre au monde.

Ainsi, un père apparaissait.
Ne connaissant rien de son histoire, je me les étais toutes imaginées.
Ma préférée était « le voileux », remportant tout jeune une transat en solitaire sur un quarante pieds. L’identifiant sans vergogne à Bernard Moitessier dont je dévorais les récits.
Dans ma tête d’enfant ils auraient pu se rencontrer en Polynésie.

Quand j’appris qu’il faisait de la voile, j’eus comme un puissant pincement au cœur, suivi immédiatement par le sentiment que je le connaissais, que je le connaissais bien, et qu’il avait toujours été là pour moi.

Ce père qui a choisi de disparaître de façon peu ordinaire.
Parti en haute mer, de nuit, quelques heures avant l’arrivée d’un coup de vent annoncé force huit, en plein golfe de Gascogne, avec son cotre, équipé pour seule voile d’une trinquette.

Cotre sur lequel, aux dires de Lucie, je fus conçu.

Pierre, ce soir-là, ne parvint pas à l’en dissuader.
Bien entendu ni le voilier ni le marin ne furent jamais retrouvés.



III


Au cours de l’hiver dernier, peu avant Noël, la maladie de ma mère a progressé de façon fulgurante.
Lorsqu’elle me fut présentée en avril, elle ne reconnaissait déjà plus personne et ne parlait que rarement.
Son regard était en permanence flottant et vague et elle semblait ne rien comprendre à son entourage.
Elle refusait tout contact physique avec qui que ce soit et se mettait à trembler puis à hurler dès qu’un humain s’approchait d’elle à moins d’une longueur de bras.
Seule Lucie, la sublime, la profonde Lucie, pouvait la toucher, la laver, la peigner, l’habiller.

Je l’avais trouvée ravissante, dans sa robe d’été, un étrange chapeau sur la tête, malgré le maquillage improbable qu’elle exigeait de garder et dont elle s’affublait chaque matin, comme une personne normale disait-elle, se barbouillant les paupières de rouge à lèvres et les pommettes de mascara.

Je leur rendais visite chez Lucie où elles avaient élu domicile, en bord de mer, près de l’embouchure de la rivière.
Je m’asseyais à la table du salon. Elle, sur son fauteuil, ne semblait pas me voir. Le regard posé dans le flou, dans un rêve interminable, demandant d’une voix affaiblie « où est partie ma mère » ou déclamant de façon péremptoire en découpant les syllabes : « je veux re-trou-ver-mes-amis. »

Au cours de mes séjours, Lucie a bien tenté, à plusieurs reprises de me présenter à elle.

— Ton enfant Irène, ton enfant retrouvé, ton fils !
— Mon fils ? Hélas, j’aurais aimé avoir un enfant répondit-elle, à la première visite.

Un dimanche, nous étions sortis au parc qui entourait le lac.
Comme il m’est difficile de dire ma mère !
Irène dignement assise sur son banc, dans sa robe de bal, le sourire aux lèvres, du rouge sur les sourcils, avec dans les yeux une lumière que je n’y avais jamais vue, murmura faiblement :
— Je l’aurais appelé Martin.
Lucie la fit répéter.
— Qui Irène, ton enfant ?
— Et Martin serait là.
Quel Martin Irène ? Ton amant, ton Martin ?
— Martin voulait un enfant.
— Il est là Irène ! Viens, je te le présente, il s’appelle Martin comme tu l’as souhaité, il est là !

Nous nous étions levés, Irène fit quelques pas vers moi et me prit dans ses bras. Elle me serra contre sa poitrine et reposa sa tête au creux de mon cou pour un instant ineffable.
Je l’enlaçai contre moi tendrement, réussissant à ne pas fondre en larmes dans les bras de ma maman.
Instants éternels gravés en moi comme sa dernière offrande.
Comme si la vraie Irène faisait surface pour un instant de grâce, me berçant légèrement et me faisant un vrai câlin de maman.

Puis, se libérant, elle me dit :
— Vous êtes charmant jeune homme.

Elle prit alors ma tête dans ses mains et m’embrassa sur la joue, comme on embrasse un enfant, d’un baiser tendre et ferme.
Elle souriait, heureuse comme nous ne l’avions jamais vue, plantant ses yeux dans les miens d’un regard clair et joyeux.

N’arrivant pas à prononcer une parole, les yeux humides, je tentai de sourire.
— Ne soyez pas triste jeune homme ! me dit-elle.
Son regard semblait habité, grave et joyeux, pétillant de vie.

— Il faut de la joie, beaucoup de joie et beaucoup d’amour, comme mon Martin.

Puis elle baissa les yeux, retira ses mains de mes épaules et alla s’asseoir sur le banc.
Son sourire disparut et elle dit d’un air têtu :
— Je veux retrouver mes amis !

Je croisai le regard de Lucie et nous nous prîmes dans les bras.
Alors, il y eut comme une permission et nous fondîmes en larmes ensemble, laissant libre cours à nos sanglots.

Nous restâmes ainsi de longues minutes avant de trouver l’énergie pour refaire surface et affronter le présent.

Retournant vers le banc Lucie vit la première qu’Irène n’était plus là.

Nous suivîmes le chemin menant au lac et nous la trouvâmes près de l’embarcadère, assise au poste de pilotage, à l’arrière d’un petit dériveur sans gréement. Le sourire retrouvé, navigant en haute mer, les yeux au large.



IV


Quelques semaines plus tard, Lucie m’appela pour m’informer du décès d’Irène. Elle s’était assoupie dans son fauteuil, apaisée, endormie à jamais au petit matin.

  * * *

Allongée dans son cercueil maman était resplendissante.
Apprêtée, rayonnante, en robe de soie turquoise, divine, avec comme un léger sourire paressant sur son visage.


C’est là que je l’ai embrassée pour la première et la dernière fois.

C’est aussi la première fois que j’embrassai une morte.
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Zut Alors · il y a
On découvre parfois de beaux textes, des histoires fortes et bien charpentées sur Short, et celle que vous avez écrite en est une.
Également pour votre fiction " Ça part en couille ", mes compliments et remerciements sincères...

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Christian Artaud · il y a
Mais c'est trop gentil, ça fait plaisir, bon je prends !
Merci Zutalor et merci pour le vote !

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Verseau Chantal · il y a
Poignant et quelle tendresse et blessure enfouie dans ce texte
Bravo
Contente de la demande d'amie aujourd'hui ailleurs

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Christian Artaud · il y a
Wouah merci beaucoup Chantal ! Mais je pense qu'il n'a aucune chance d'aller plus loin car j'ai cru comprendre qu'il fallait faire campagne et cela ne m'amuse pas vraiment...
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Fred Panassac · il y a
Pardon de m’immiscer mais avec le nouveau règlement, point n’est besoin de faire campagne pour être finaliste car il n’y a que des finalistes du jury (l’équipe éditoriale de Short décide seule des finalistes, pas le public)
Toutes les chances sont permises à tous les auteurs indépendamment du nombre de voix. Après, c’est au choix de chacun de faire campagne pour la victoire du Public s’il est finaliste mais jusque là toutes les chances restent acquises.

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Christian Artaud · il y a
OK, merci de ces précisions !
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Verseau Chantal · il y a
Oui c'est pénible ces appels à voter
Certains le font de façon acharnée
Ce n'est pas ma façon de faire
A bientôt sur nos mots

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Françoise Deniaud-Lelièvre · il y a
Une histoire touchante, émaillée d'une grande tendresse. Bravo Christian !
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Christian Artaud · il y a
Merci beaucoup Françoise, ça me fait plaisir car je l'aime bien ce petit conte.
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Mapie Soller · il y a
Très touchant, l'émotion au bord de chaque phrase! bravo
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Christian Artaud · il y a
Merci beaucoup Marie, je souhaitais écrire un texte touchant alors j'ai peut-être reussi.
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Mapie Soller · il y a
Oui c’est réussi
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Louise Calvi · il y a
Tendre et touchant.
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Christian Artaud · il y a
Merci Louise ! J'aime surtout le tendre :-)
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Doria Lescure · il y a
voilà un récit bien construit, bien écrit, sur un sujet souvent traité mais ici abordé sous un autre angle pour traiter des maladies de la mémoire. La recherche en filiation est bien amenée, de façon simple, dans une progression fluide avec des personnages denses et touchants d'humanité.
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Christian Artaud · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire élogieux, cela me touche, je suis heureux que ce texte vous ait plu. Même les appréciations vous les écrivez bien.
Et quel magnifique prénom !

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CATHERINE NUGNES · il y a
Il a retrouvé sa Maman, Elle a par moment tenu dans ses bras l'enfant qu'elle aurait aimé avoir. Belle et triste histoire. J'aime.
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Christian Artaud · il y a
Merci !
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Isa. C · il y a
J'ai beaucoup aimé et pis c'est tout!
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Christian Artaud · il y a
Merci !
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James Wouaal · il y a
J'ai plutôt aimé et ce texte mérite amplement d'avoir été sélectionné. Je souscris à la réserve de Tess, je n'avais pas lu les coms avant le texte et cette histoire de maquillage, c'est ce que j'aurais retiré.

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