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Emilie Roch

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LAURÉAT
Sélection Jury

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"Voici un texte fort et bien écrit ! L’autrice est parvenue à créer un univers dense, noir et fantastique, dans lequel le lecteur se laisse ...

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Senteur de cèdre. Entrechoquement de feuilles. Deux soleils. Dame Fujiwa avança péniblement. Le vent gonflait la boucle du obi ceignant son kimono. Nuée de grues en papier. Ses cheveux collaient à son visage. Elle les repoussa du revers de la main : de courtes mèches blondes lui restèrent dans la paume. Grondement de tempête. Hurlement de stryges. Corps nappés de feu. Le vent la souffla comme une brindille. Elle tourna sur elle-même. Cyclone d'images mêlées. Ailes d'un avion, immeubles qui s'effondrent, fleurs d'hibiscus, armée d'âmes en colère.
Fujiwa no Kiritsubo ouvrit les yeux, le cœur battant. Ses mains moites en-dehors du futon agrippaient le tatami. Immobile, elle déroula son cauchemar en pensées, persuadée qu'il revêtait une grande importance. Le réveil décompta cinq minutes. Le rêve la quitta. L'impression de malaise s'estompa. L'aube projeta sa lumière sur la cloison de papier.
Kiritsubo se leva pour préparer son petit déjeuner. Plaisir de la routine du quotidien. Elle dégusta son thé et le riz du matin. Elle monta dans la salle de bains, s'habilla et se maquilla. Les relents du rêve la saisirent tandis qu'elle coiffait sa longue chevelure noire. Elle ferma les yeux, retrouva sa sérénité et descendit dans la rue. Elle prit son parapluie comme les milliers de Tokyoïtes autour d'elle. Un flux de travailleurs discrets envahit le métro. Elle s'y fondit, tailleur à l'européenne, coiffure soignée et badge de la pâtisserie épinglé.
Elle descendit à Kyobashi et arriva en avance au magasin. Huit heures plus tard, elle termina l'inventaire de caisses et laissa ses subalternes fermer la boutique. Elle avait rapporté de bonnes ventes et rentrait satisfaite.
Quelques gouttes martelaient le trottoir. Kiritsubo se hâta de rejoindre la station. Elle déboucha à Asakusa. Les grands immeubles se muèrent en étroites maisons de bois. Il pleuvait des cordes. Elle occupait le haut du trottoir pour ne pas laisser un cycliste éclabousser son tailleur.
Elle pressa le pas et s'arrêta net à l'entrée de sa maison : devant sa porte, deux hommes, dont un gaijin, l'attendaient.
L'Américain se précipita vers elle et lui tendit la main en lui parlant en anglais. Confuse, elle serra la main. Il était trop proche et elle agrippa la poignée de son parapluie. Il lui parla à nouveau. Elle ne comprenait rien à son baragouin. Le jeune homme qui accompagnait le gaijin s'inclina vers elle.
— Fujiwa-san, pardonnez notre arrivée impromptue. Monsieur Tibbets souhaitait vous voir au plus vite. Il a besoin de votre aide.
L'Américain dit quelque chose sur un ton pressé. Son traducteur ne masqua pas son étonnement et sa confusion.
— Il serait préférable que nous abordions le sujet en privé.
Elle se trouva bien obligée de les inviter chez elle. Bon gré, mal gré, Kiritsubo s'empressa de leur proposer les meilleures places et de faire chauffer l'eau du thé. Les deux mystérieux invités s'assirent dans le salon. Le gaijin avait le visage amaigri et le crâne blanc comme un œuf. De grands sourcils blonds couronnaient ses yeux maladifs. Il flottait dans sa chemise hawaïenne à grosses fleurs rouges. Elle versa le thé dans son bol à petits gestes précis. Il hocha la tête et remercia en anglais.
Kiritsubo rapprocha la théière de son compagnon japonais. Le jeune homme la remercia comme il était d'usage. Cheveux en bataille, joues rondes de l'adolescence, Tanaka arrondissait ses fins de mois comme interprète.
Elle fit couler son thé. Quelques feuilles tourbillonnaient au fond de la tasse. Le cyclone du cauchemar lui revint en mémoire. La pluie tapait aux carreaux à l'Est de la maison et le soleil à l'Ouest. L'ombre d'un érable dessinait un puzzle sur le crâne nu de l'Américain. Elle cligna des yeux. Les marques sombres disparurent.
— Que me vaut le plaisir de votre venue ? demanda-t-elle en toute affabilité, comme s'ils n'avaient pas surgi sans prévenir.
— Je m'appelle Brian Tibbets, je vis à Honolulu avec ma famille. Mon grand-père est mort en 1952 d'un cancer de la thyroïde. Mon père et mon oncle sont décédés en 1975 d'un cancer du poumon. Il y a trois ans, mon cousin a également succombé à un cancer de la thyroïde à 25 ans. J'ai 42 ans. On m'a diagnostiqué une leucémie il y a six mois. Les médecins n'expliquent pas les raisons de cette épidémie de cancers. Moi, je sais. Ma famille est maudite.
Tanaka avait hésité à traduire. Le gaijin se livrait à une inconnue sans honte ni retenue. Kiritsubo écoutait poliment. Son thé refroidissait dans son bol.
— J'ai rencontré le pasteur Carter. Il m'a exorcisé. Deux fois. Mais ça n'a pas fonctionné. Il m'a expliqué que l'origine du mal n'était pas chrétienne. Il m'a conseillé de vous contacter. Il a dit que vous pourriez pratiquer votre art de kaminagi sur moi et que vous étiez la seule à pouvoir rompre la malédiction.
Ses mains tremblantes entrechoquaient le bol sur la table dans un bruit de secousse sismique. Kiritsubo observa l'étudiant qui but son thé longuement pour cacher sa gêne. Les plics des gouttes de pluie scandaient les secondes.
— Je ne sais pas guérir les vivants, prévint-elle.
Brian retira une photographie de son portefeuille qu'il posa sur la table.
— Depuis les années 1950, tous les mâles de ma famille sont morts d'un cancer. Tous. Mon grand-père, son frère, mes parents, cousins et neveux ! Il ne me reste que mes enfants. J'ai trois fils. Ce n'est pas pour moi, mais pour eux.
Il avait accepté son destin. Kiritsubo inclina profondément la tête, acceptant de pratiquer son art.
Elle ne le prévint pas qu'une telle malédiction cachait un crime immense.
Ils revinrent chez elle bien après minuit. Elle avait revêtu son kimono blanc barré du obi noir. Les orchidées-colombes glissées dans son chignon battaient des pétales à chaque mouvement de tête.
Le gaijin et le traducteur, suivant ses conseils, portaient une tenue honorant les morts. Tanaka portait le kimono de son père et Brian avait troqué sa chemise à fleurs contre un costume sombre de deuil. La pâleur de son visage émacié n'en ressortait que plus.
Elle les mena au jardin. Au milieu des érables, un sanctuaire protégé d'un toit de tuiles bleues. Il traversèrent le torii en se dirigeant vers l'autel. Elle avait tiré des tentures à neuf épaisseurs de brocarts tout autour.
La pluie recommença à tomber.
Kiritsubo plaça des bougies dans les lanternes de laiton suspendues au plafond.
— Je vais procéder au hangonko pour apaiser les kamis.
Elle marqua une pause pour laisser le jeune traduire.
— Dame Fujiwa va réaliser le rituel de l'encens qui rappelle les mânes, expliqua le traducteur d'un ton plat. Les esprits qui vous hantent se montreront et seront apaisés.
Tanaka ne croyait pas un mot de ce qu'il disait.
Elle alluma la chandelle nocturne au milieu de l'autel. La flamme se reflétait sur le métal des lanternes en millions d'étincelles. Elle vit passer des ombres sur le visage de l'étranger, comme des feuilles agitées par le vent d'été. Le masque disparut en un clignement de paupières.
Les illusions commençaient déjà alors qu'elle entamait à peine le rituel.
Les kamis brûlaient de haine.
Elle se concentra pour faire fuir l'idée d'un échec face à une malédiction trop puissante.
— Suivez mes instructions sans discuter.
Kiritsubo se mit face à la chandelle et ils s'assirent en tailleur derrière elle. Elle récita son sutra et tira un bâtonnet d'encens nécromantique de sa ceinture. Il était quatre heures du matin. Pas un bruit ne perturbait le rituel hormis la pluie et le chant mystique qui sortait de sa bouche.
La flamme de la chandelle lécha l'encens. La brume d’invocation s'éleva. L'odeur de cèdre satura l'air. Elle porta ses mains jointes en prière à son front, déposa le bâton devant la bougie, s'inclina et tapa deux fois des mains.
Les tentures ondoyèrent lentement. La pluie tombait dessus en un bruit mat. Le chant s'élevait des ses lèvres.
La kaminagi tira un second bâton et l'embrasa. Un nouveau filet de fumée s'éleva vers le plafond. Le bruit d'un avion lui parvint au-dessus de celui de la pluie. Elle porta l'encens à son front, imprégnant ses narines de la senteur pesante, s’inclina devant l'offrande et tapa deux fois dans ses mains.
Elle scandait le sutra sans discontinuer. Son corps se réchauffait comme sous un soleil d'été. Les lanternes brillaient plus intensément. Des facettes de lumière dansaient sur le sol, zébrant le visage émacié de Brian de motifs compliqués. Incrédule, l'étudiant surveillait les taches de lumière comme un chat apeuré. Elles ne s’approchaient pas de lui et restaient en nuée autour du gaijin.
Les forces telluriques remontaient dans le dos de Kiritsubo. Galvanisée par le contact, les éclairs du rêve la submergeaient. Soleil d'été. Avion survolant la ville. Bruissement de feuilles.
La chandelle hypnotisa son regard. Elle était à la fois devant son autel et dans une ville en été. Les images se superposaient. La fumée des bâtonnets se divisait en queues de renard. Nombreux kamis en perspective.
La kaminagi prit un troisième brin d'encens, l'alluma, le porta à son front et le planta comme offrande. La force de l'illusion fut fulgurante. Elle vit l'avion la survoler. La bombe n'était qu'un fétu dans le ciel. Un second soleil apparut au raz du sol. Lumière d'apocalypse. Fer rouge de la douleur. Elle brûlait ! Sa peau grillait. Odeur d'humain calciné à retourner l'estomac. Elle faillit rompre la régularité du sutra.
Erreur à ne pas commettre, à moins de rester piégée dans une illusion du passé.
Derrière elle, l'étudiant récita à son tour la prière. Le gaijin joignit les mains et pria son Dieu à voix haute. Leurs voix jointes permirent à Kiritsubo de retrouver contact avec la réalité. La brume d'encens s'effilochait en centaines de rameaux. La kaminagi s'inclina avec difficulté, souleva ses bras en feu pour taper deux fois des mains.
Des hurlements couvrirent la pluie. Le champignon de poussières et de flammes s'élevait vers les nuages. Kiritsubo se pétrifia d'horreur. Alentours, les immeubles s'effondraient, les arbres se désintégraient, le sol fondait. Et tout à la fois, l'étudiant scandait le sutra d'une voix blanche, les tentures se gorgeaient d'eau de pluie. Elle attrapa le dernier bâtonnet, appesanti par les âmes enchaînées au sortilège. La chandelle lécha l'encens nécromantique.
— Fermez les yeux ! hurla-t-elle pour couvrir le fracas de la bombe et le tambour de l'averse.
La poussière s'élevait, épaisse comme un mur. Kiritsubo étouffait dans l'air brûlant de la bombe. Ses poumons bouillaient. Elle tâtonna pour trouver l'autel et planter l'encens.
L'illusion s'évanouit à la vitesse d'une lame tranchant un cheveu.
Le sanctuaire était un gouffre de noirceur. Seule brillait l'extrémité incandescente des quatre encens nécromantiques. Les esprits des morts se dessinèrent dans la fumée. Il y a en avait des milliers enchevêtrés, entravés dans leurs robes blanches. Mouvements lents des cheveux détachés, flottant comme dans l'eau. Des motifs de feuilles, d'ombrelles, de plis de vêtements étaient tatoués sur leur peau brûlée. Grimaces de haine. Gémissements de douleur.
Kiritsubo n'en avait jamais vu autant. Une hécatombe de morts.
La kaminagi se prosterna devant eux. Elle compta jusqu'à neuf puis se redressa lentement. Ils flottaient, silencieux, en un brouillard palpable. Elle tapa deux fois des mains.
Les fantômes disparurent, laissant le sanctuaire aux vivants.
Kiritsubo souffla la bougie.
— C'est fini. Les kamis sont apaisés.
Ses jambes tremblaient. Mouvements malhabiles de ses bras en souffrance. Ses poumons se remettaient avec peine. Elle parvint à ouvrir les tentures, ramenant l'air frais et humide de l'extérieur.
Brian Tibbets se redressa pour lui saisir les mains avec chaleur et reconnaissance. Ses enfants étaient sauvés.
Tanaka regardait autour de lui, incrédule et tremblant. Il balaya le jardin, les yeux écarquillés comme un poisson. La couleur avait déserté son visage. Elle le rejoignit, les sourcils légèrement froncés par la curiosité.
— Vous les voyez ?
Il hocha frénétiquement la tête, la bouche grande ouverte, le corps frissonnant.
Le jardin était recouvert de flammèches bleues. Un firmament de lumières en suspension sur les feuilles des arbres, glissant le long des herbes, se serrant sur l'autel, le toit et jusqu'aux nénuphars dans la mare. Les gouttes de l'averse diffractait l'éclat des bluettes en paillettes scintillantes. Rien ne semblait pouvoir les éteindre, ni la pluie, ni le vent, et un halo irréel éclairait le jardin à en faire disparaître les ombres. Le kimono de la kaminagi se teintait d'un bleu de glacier, et même les pétales des orchidées dans ses cheveux luisaient d'azur.
— Ce sont les âmes des défunts. Ils sont nombreux car le crime était immense.
Son regard vagabonda sur la couverture bleutée qui nimbait jardin et sanctuaire. Elle saisit un feu follet et l'approcha du visage de l'étudiant. La flamme couvait au creux de sa paume sans brûler.
— Il me faudra beaucoup de temps pour tous les ramener auprès de leurs ancêtres.
Elle baissa les yeux vers Tanaka, bien trop subjugué pour réussir à parler. Elle sourit, plissant son visage d'un air malicieux.
— J'aurai besoin d'un apprenti. Voulez-vous apprendre l'art du kaminagi ?
Leurs regards se croisèrent.
— Oui, Fujiwa-sensei.

PRIX

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Emilie Roch  Commentaire de l'auteur · il y a
Vous êtes très nombreux à commenter cette nouvelle, merci beaucoup pour votre soutien.
Merci à celles et ceux qui ont voté pour Hibakusha.
Et merci pour vos félicitations, cela me touche beaucoup.

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'ai aime, une invitation sur ma page si vs avez le temps
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Julien1965 · il y a
Superbe ! Je me suis régalé. Je vous souhaite également la bienvenue sur ma page...
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Emilie Roch · il y a
Merci pour le commentaire.
Je suis contente de vous avoir fait passé un bon moment.

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Lucile Sempere · il y a
Que c’était beau!
J’ai été transporté!

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Kentarosan · il y a
Très belle histoire, j'en ai eu des frissons.
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Emilie Roch · il y a
Merci pour ce commentaire.
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Artvic · il y a
Félicitations Emilie, un prix mérité !
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Mimine · il y a
on est comme envoûtée, hypnotisée par ces pratiques ancestrales et secrètes On halète on retient le souffle pour que ces morts demeurent là mais pas trop proches et on prie pour que cette malédiction s'évanouisse ...touchée bravo
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Keith Simmonds · il y a
Toutes mes félicitations, Émilie !
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Emilie Roch · il y a
Merci beacoup Keith.
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Sylvie Franceus · il y a
Une très belle découverte, bravo !
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Emilie !
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