Hé mec

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"L’art ne tombe pas du ciel, il n’y a pas d’élus. C’est du travail, de l’acharnement, de la sensibilité cultivée. Et les portes sont grandes ouvertes. On s’en fout des diplômes, de  [+]

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Après sept semaines de stress, de piqûres, de tests comportementaux sur des souris enrichies et des souris pseudo-dépressives, c’est aujourd’hui que commence le protocole de prélèvement de cerveaux pour faire encore d’autres tests et d’autres analyses, faire apparaître les marqueurs biologiques et comportementaux. C’est aujourd’hui que débute la semaine de perfusions afin d’extraire ces petits cerveaux translucides, les déposer dans un fixateur pendant deux heures, figer ces morceaux de chairs pour en faire des lames microscopiques, observer les cellules et les réactions chimiques de ce qui fut une parcelle de mes compagnons quotidiens.

J’en ai passé des nuits, exténué, à attendre l’alarme du minuteur, injecter des produits, changer la sciure de leurs cages, observer leur pelage. J’en ai passé des nuits à leur parler, les prenant pour interlocutrices à mes élucubrations scientifiques, leur expliquant le protocole par le menu, discernant – hallucination causée par la fatigue peut-être – une étincelle de compréhension dans leur regard ou le mouvement de leurs moustaches.

Oui. J’avoue parfois avoir cédé à la faiblesse de croire en ce dialogue alors que j’oubliais toute interaction humaine. Il me fallait pourtant bloquer cette poussée empathique mal placée en voyant leurs moustaches remuer à la mesure de mes paroles, car je connaissais leur avenir certain, je n’avais pas droit à ce type d’apitoiement : elles étaient créées dans ce but uniquement scientifique. Dans cette léthargie nocturne, bercé par les vingt-deux degrés ambiant de la salle de tests, 50 % d’humidité, je m’esclaffais tout à coup, mon rire résonnant à travers les couloirs labyrinthiques du labo isolé, devant certaine de leurs mimiques tellement humaines. L’homme qui parlait aux souris ; j’en perdais le langage humain, seuls me restaient les termes répétés inlassablement : protocole, stress chronique, stress socio-environnemental d’intensité modérée progressive, perfusions intracardiaques, antidépresseurs, cycle jour/nuit inversé, résultats, résultats, résultats...

Mais c’est au nom de la science que je me voue, il faut bien faire des sacrifices pour avancer. Il m’arrive pourtant de me demander l’intérêt de ces travaux... mieux vaut ne pas y penser. Comme tout art, la science est un vampire suçant la cervelle, vous échouant une fois terminé : le résultat finalement ne vous appartient pas, vous avez simplement été le mécanisme protocolaire au service de résultats. C’est un travail de longue haleine, un art.
Ce matin, encore embrumé, je manque de sommeil, comme d’habitude, moi-même dépressif peut-être... Je pénètre dans la salle d’immuno dont la clarté m’agresse les pupilles. Elle m’offre ses paillasses en lignes, ses pipettes, ses instruments de mesure. J’observe quelques instants mécaniques mon plan de travail pour les perfusions : des bidons de sodium pentobarbital (40 mg/kg), de NaCL (0,9 %) légèrement hépariné, un autre de solution saline (80 mL), de paraformaldéhyde (PFA, 4 %) tamponné avec du PBS (100 mL) et la solution de succrose (20 %). Je me souviens automatiquement de ces noms à rallonge et des quantités requises alors que j’oublie souvent le code de ma porte d’entrée d’immeuble : trop de chiffres dans ma tête, trop peu de temps à passer chez moi pour que mon inconscient trouve l’utilité de mémoriser ce code. Je prépare ces différents produits sur le plan de travail, gestes mécaniques et précis. J’enfile blouse, gants, masque et sur chausses, et entre dans l’animalerie, lançant mon habituel « Salut les poulettes ! », riant tout seul : elles ne répondent pas, pas de mouvement, pas de clignement, d’œillade ; elles savent que c’est le moment et feignent l’indifférence hautaine ; elles me facilitent la tâche en un sens, m’interdisant tout apitoiement. Rangées une par une dans des cages classées par numéro d’inventaire. J’empoigne la cage numéro, souris enrichie, quinze à faire aujourd’hui.

Allez ma belle, il faut s’endormir maintenant, dis-je en lui injectant le sodium pentobarbital sous la peau du ventre afin qu’elle s’endorme. Il ne s’agit pas de les faire souffrir et c’est de toute façon le protocole de rigueur. Après ouverture de la cage thoracique, je place la canule dans le ventricule gauche. Dés que les tissus deviennent translucides, je remplace le sang par la saline afin de les fixer. Je prélève le cerveau que je fixe ensuite dans les différents produits. Au bout de la troisième, je ne réfléchis plus, ce protocole devient instinctif : piquer, clamper, perfuser, couper, décalotter, un craquement osseux, puis le cerveau apparaît intact, et enfin, incubation réglementée. La semaine prochaine, ce sera scalpel, plaques de verre et lamelles de cerveaux.

Le protocole, les résultats, les résultats, les résultats...

***

Après sept semaines de stress, de piqûres, de jeux stupides avec une roue afin de m’empêcher de dormir, d’eau sucrée aspergée sur le dos, c’est aujourd’hui, je le sens. Aujourd’hui, le mec bizarre qui me parle par l’intermédiaire d’un masque chaque jour, va venir pour moi, la première.

C’est au nom de la science, j’apporte ma contribution. Et puis, c’était pas si mal finalement. Je me suis bien marrée à l’écouter se lamenter toutes ces nuits du manque de sommeil, à râler sans s’en rendre compte, à chercher des signes de compassion dans le mouvement de mes moustaches, sans savoir que je le comprenais – comme quoi, la science n’a pas encore tout découvert – et que le frémissement de mes moustaches n’est autre que le reflet d’un sentiment de pitié devant son air pathétique. Il nous lance un « Salut les poulettes ! » et je ne peux empêcher ce soubresaut moqueur du museau face à ses yeux qui ne portent le nom d’œil que dans l’interstice d’un jour se faisant subrepticement sur ses pupilles dilatées, des globes injectés de sang. Je pensais : « Hé mec ! C’est pour moi que tu te mets dans un état pareil ?! De nous deux, qui est le plus dépressif ?! ».

C’est vrai, finalement, j’étais pas si mal. Il me changeait ma litière quotidiennement, je prenais plaisir à la salir de nouveau ; il me faisait faire des jeux de roulettes et de tubes entremêlés ; il me traitait comme un môme à qui on cède tous les caprices. D’autres camarades ont des cages toutes simples, sans rien d’autre pour s’occuper que de me regarder faire la gymnastique acrobatique, émerveillés par ma vitalité de corps et d’esprit. Des fois, cet imbécile me pendouillait par la queue, je gesticulais quelques minutes, me dandinais, et il était content. D’autres fois, il me plaçait sur un ponton, un système en croix dont deux extrémités sont obscurcies. Je restais au bord, dans la partie ajourée, me prenant pour le capitaine d’un bateau au long court, prêt à larguer les amarres : la destination n’était jamais à la hauteur de mes ambitions. Je revenais dans cette cage multicolore à travers laquelle cet abruti me racontait, par le menu, la procédure à suivre pour parvenir à des résultats, mot inlassablement répété. « Hé mec ! J’te rappelle que j’suis pas censée comprendre c’que tu dis hein ! ».

Oui. J’avoue parfois avoir cédé à la faiblesse de lui répondre, pour lui faire plaisir. Hé, après tout, c’était quand-même lui qui me changeait les couches et me donnait à becqueter, hein ! Je vois pas trop l’intérêt de ses travaux – il ne me parlait que de résultats, résultats, résultats – mais bon, il en doute aussi parfois, il me l’a dit lui-même.

Ce matin, je l’entends pénétrer le labo, bruits de verres entrechoqués, de trainage de pieds enrubannés dans du plastique. Je sais bien ce qui se trame derrière cette porte. Alors, plus de condescendance et d’apitoiement pour lui à présent parce que hé ! J’ai beau savoir que c’était prévu depuis le début, ça n’empêche que j’ai bien le droit de montrer une certaine humeur, non ? Il s’en est pas privé lui, pendant sept semaines !

La porte s’ouvre, ça y est. Je suis le numéro un. Il empoigne ma cage, m’attrape. Je lui réponds par un mouvement de patte circulaire, cherchant à le griffer – réflexe animal je suppose. Tout en m’injectant un liquide mollissant peu à peu mes membres, il me dit que c’est l’heure de dormir. Je me laisse aller lentement, en pensant...

Hé mec. Tu sais que tu n’auras aucun résultat avec moi, hein ! J’suis pas une souris normale. J’ai le corps d’un animal mais, il y a quelques mois encore, je faisais des piqûres et des analyses sur le cerveau de souris pseudo stressées, tout comme toi. Tu vois ce qui t’attends, bonhomme, si tu restes, comme moi, trop longtemps cloîtré dans ton laboratoire de recherche...

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