H. et Marie-Mercredi.

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Journal de H. – le 15 mars.

Bonjour à nouveau,

Je croyais que cette journée allait être la plus ennuyante, la plus exaspérante, la plus agaçante des journées. Il faut dire que tout était mal engagé. J'ai toujours dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas à propos de David. Il n'est en aucun cas, sous aucun prétexte et dans aucune condition un bon mari ! – ni une bonne personne, ni même un bon chauffeur et c'est un piètre joueur de dominos. Je ne comprends pas que ma sœur persiste à vouloir nous le présenter comme, s'il vous plait, l'homme « le plus adorable et serviable qui existe » – je cite. Enfin, rien ne pouvait retarder ce moment et bien que je me sois préparée au mieux, et depuis des mois, rien ne pouvait non plus prévoir ce qui allait se passer à la cérémonie.

Tout d'abord, je dois dire que je ne suis pas vraiment une référence en matière de décoration, ou de mariage, ou de cérémonie ou même de fête, mais tout de même, peut-on convenir, entre honnêtes gens, qu'imprimer des napperons à l'effigie des mariés est exagéré ? J'ai trouvé cela plutôt dérangeant de devoir m'essuyer la bouche avec un bout de la tête grasse et luisante de ce bon vieux David. Ma sœur a toujours voulu faire et voir les choses en grand, mais malheureusement elle n'y parvient que très peu (personne ici, d'ailleurs, ne voudra se rappeler du désastre de son vingtième anniversaire ; celui où les lanternes qui devaient s'envoler s'étaient écrasées avant de mettre le feu à notre jardin, tout le voisinage en parle encore avec un certain effroi dans la voix). J'ai beaucoup de compassion pour elle et je sais qu'elle essaye de bien faire, mais, nom d'une bernache, était-il vraiment nécessaire d'engager un sosie de Patrick Swayze pour le vin d'honneur ?

Je ne parlerai ni de leur ouverture de bal, ni même de la pièce montée et encore moins du discours des familles. Je crois que j'ai déjà tracé un dessin assez fidèle et tragique de la journée que je viens de vivre.

Dans cette obscurité dense et sans pitié, j'ai néanmoins trouvé une lumière plus forte que les autres.

Il m'est impossible de déterminer avec précision qui elle était et pourquoi elle était là, mais une chose est sûre : c'était la plus merveilleuse, la plus flamboyante et la plus remarquable des femmes que j'ai jamais rencontrées ! Et pourtant, je ne suis pas du style à m'épancher ou à tomber dans le lyrisme gratuit.

Ce sont les papillons épinglés sur sa robe qui ont attirés mon attention. « Ce sont des vrais » m'a-t-elle dit. Cet ornement délicat et extravagant a fait flancher mon cœur, je dois bien l'avouer. Quel soulagement de trouver, entre les bouquets de roses noires et les couverts ornés de strass, une personne dotée d'un goût si prononcé et unique. Elle s'appelle Marie-Mercredi, j'ai son numéro de téléphone et rien ne se dressera entre nous.

Journal de Marie-Mercredi – le 15 mars.

Ce stage chez le traiteur ne se passe pas comme prévu. Je ne pensais pas qu'il serait si difficile de résister à la tentation d'engloutir ce que je sers. On m'avait dit que les métiers de la restauration n'étaient pas faciles, mais je n'imaginais pas que la difficulté viendrait des tartines de tapenade.

J'ai rencontré une fille, aujourd'hui. Elle était invitée au mariage où je servais, ou, quelque chose comme ça. Je n'ai pas très bien compris. H. Elle m'a complimenté à cause de ma robe, mais je ne pense pas qu'elle saisisse encore toutes les subtilités de la lépidoptérophilie. En tout cas, ça avait l'air de lui plaire. Je lui ai donné mon numéro. Il est rare que les gens se penchent sur la question des papillons et j'espère pouvoir lui en apprendre plus. J'en parlerai au club. Ils seront contents de savoir que j'ai recruté un potentiel nouveau membre pour notre in-secte. Je me demande ce qu'elle voudra collectionner. Les libellules, j'espère.

Journal de H. – le 20 mars.

Cher toi,

J'ai osé ! J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai envoyé un message à Marie-Mercredi. J'ai essayé de faire simple et d'aller à l'essentiel pour qu'elle ne se méprenne pas sur mes intentions. Je te retranscris ici le message, dont je ne suis pas peu fière :

« Chère Marie-Mercredi, ici H. Nous nous sommes rencontrées au mariage de ma sœur. Tu portais une robe à papillons et moi je buvais de l'eau gazeuse. J'ai beaucoup pensé à toi, Marie-Mercredi, et j'ai pensé que nous pourrions nous revoir. Je crois que j'ai beaucoup à apprendre de toi. Que dirais-tu de mercredi prochain ? Ce serait adapté. Nous pourrions papillonner...

Bien à toi.

H. »

L'humour n'a jamais tué personne ! J'espère qu'elle appréciera l'attention cachée derrière ces jeux de mots. J'attends toujours sa réponse. Je n'ai la tête plus qu'à elle. Les tourments de l'amour m'empêchent déjà de manger et de dormir et nous ne sommes que lundi. Ah, que les jours sont cruels ! Au moins, la maison est bien plus tranquille depuis que le mariage est passé. À défaut de trouver le repos de l'âme, je trouve le repos de la sobriété – loin de toute image de pièce montée ornée de gaufres en forme de cœur.

Je suis sûre que c'est une personne calme et attentionnée. C'est ce qui transparaissait de ses propos. Nous n'avons pas beaucoup échangé, mais elle semble très prise par son métier. J'espère qu'elle tolérera mon franc-parler ainsi que mes opinions très fortes à propos des saveurs qui font un bon sorbet.

Mon téléphone vibre.

Je crois qu'elle vient de me répondre.

Je me hâte.

Journal de Marie-Mercredi – le 21 mars.

Je crois que je vais perdre ma place de stage. Pourtant, confondre des œufs d'esturgeon avec des perles de tapioca ne me semble pas être une raison valable pour renvoyer une novice aussi volontaire que moi. J'avais pourtant prévenu que j'étais tête en l'air.

J'étais au club, ce soir, pour me changer les idées. Je leur ai parlé de H. Je la rencontre demain. Son texto ne laissait aucun doute : elle veut s'assumer et se lancer.

Pour des aspirants comme elle, il est difficile d'exprimer son goût pour la collection, mais je suis sûre qu'elle se détendra au contact des autres. Elle ne le sait pas encore, mais c'est au club que nous passerons la journée. J'ai tout arrangé. Bien sûr, il faudra qu'elle choisisse elle-même vers quel type d'insecte elle veut se tourner. Nous avons tous nos goûts et nos préférences, mais il faut laisser chacune et chacun choisir sa voie. Scarabées, phasmes, scorpions, mouches... Chaque choix indique un trait de caractère. J'espère toujours qu'elle choisira les libellules.

J'ai de nouveau posé des pièges sur mon balcon. Avec de la chance, j'aurais de quoi m'occuper après avoir vu H. Les pièges d'interception en vol ne sont pas monnaie courante dans mon quartier.

J'espère qu'elle choisira les libellules.

Journal de H. – le 22 mars.

Cher confident,

Marie-Mercredi est encore plus exquise que ce que je pensais et la journée était encore plus belle que ce que j'osais imaginer. Nous nous sommes rencontrées sous l'horloge de la gare, comme prévu.

Elle portait une broche en forme de papillon et moi une mouche sur la joue (bien que cela soit finement joué, j'espère que mon humour désopilant ne la trouble pas trop). Elle a insisté pour m'amener dans un foyer pour jeunes en situation d'isolement social et cela n'a fait que renforcer l'affection que je lui porte déjà. Quelle belle âme ! Quelle dévotion ! Elle est si délicate avec eux, si attentionnée et si douce... Elle répond à toutes leurs demandes avec un calme et une authenticité qui laisse presque à penser qu'elle les comprend. La misère sociale de certains pourrait en repousser plus d'une, mais pas elle, non, pas Marie-Mercredi ! J'ai embrassé ce fardeau avec joie et émotion, car elle ne mènera aucune guerre sans que je ne puisse me faire son chevalier.

Il flottait dans les bâtiments une odeur d'alcool insoutenable. J'ai aperçu des bouteilles indiquant que ces pauvres gens consommaient des breuvages allant jusqu'à 70°. Pourquoi infliger à son foie une telle cruauté ? Nul ne le sait. Marie-Mercredi (Credi, comme j'ose déjà l'appeler avec affection) le saurait sans doute. Si tu voyais, cher journal, comme elle caresse chaque mite, chaque pince-oreille...

Je suis exaltée par cette rencontre, je suis exaltée par elle. Nous n'avons échangé que des regards complices, mais le lien était né. Je sais qu'elle me comprend aussi bien qu'elle comprend ces pauvres gens. Ses yeux marrons lisent tout, même mes secrets les plus intimes, même mes blessures les plus profondes... Je lui donnerais ma vie sans hésiter. J'ai hésité à me déclarer à elle, mais j'ai jugé que cela était sans doute un peu trop précipité. Je ne voudrais nullement braquer sa nature timide et calme. Nous sommes restées un moment au foyer avant de nous rendre dans une boutique de jardinage. Elle a acheté quelques épuisettes, sans doute pour son travail. Nous avons prévu de nous revoir la semaine prochaine. J'ai déjà hâte. J'espère qu'elle sera d'accord pour que je l'embrasse. Ses lèvres ont la couleur de la brique.

Journal de Marie-Mercredi – le 30 mars.

Moi qui pensais bien saisir les gens, je dois avouer que je ne sais pas ce qui bloque avec H. Je pensais avoir tout fait pour la mettre à l'aise et pour qu'elle se laisse aller à épingler quelques cancrelats, mais cela fait déjà deux fois qu'elle vient au club sans jamais rien toucher. Je suis perplexe. Peut-être que je devrais prendre l'initiative et lui poser directement la question... C'est tellement intime que je ne sais pas par où commencer. Je ne voudrais pas la mettre mal à l'aise en lui imposant des rendez-vous au club. Je ne veux pas perdre espoir. Nous nous revoyons demain. J'espère que si je la vois régulièrement alors le sujet finira par ne plus être tabou... Je sens pourtant qu'il pourrait se passer quelque chose de fort entre nous. Cette fragilité, cette honte, me touche. J'aimerais tellement que H. trouve le moyen de s'apercevoir que c'est ça qui lui faut pour être vraiment heureuse. J'aimerais être la cause de son bonheur.

Enfin, moi et les libellules.

Journal de H. – le 4 avril.

Cher toi, pardonne-moi,

Mes journées sont si denses que je ne trouve plus le temps d'écrire !

Credi et moi sommes inséparables. Il flotte entre nous ce délicieux sentiment de non-dit, cette tension sous-jacente... Nous savons toutes les deux ce que nous voulons, j'ose le croire, mais personne n'ose pourtant le dire, le prononcer... J'ai si peur de tout gâcher en agissant, mais, en même temps, tout cela est si excitant ! Ces premiers moments, sensuels, presque érotiques, où chaque regard fiévreux, chaque caresse un peu insistante traduit la même envie, la même conviction... Nous sommes faites l'une pour l'autre ! Je le sais et elle le sait aussi. Elle me l'a dit, pas plus tard qu'hier, en ces mots :

« Je sais ce que tu voudrais me dire. »

Oui, je voudrais te le dire, Credi ! Tu me brûles !

Journal de Marie-Mercredi – le 6 avril.

Aujourd'hui, j'ai cru que nous touchions au but. J'ai cru qu'H. allait enfin me le dire... Ce n'est pas compliqué, pourtant. Peut-être que mon ancienneté en la matière l'impressionne... Peut-être que c'est mon expérience de collectionneuse qui refroidit ses ardeurs. Et pourtant, je la sens si prête... Elle a l'aveu au bord des lèvres. Je lui demanderai, la prochaine fois que nous ferons l'amour. Peut-être qu'elle sera plus disposée à parler dans un moment d'intimité entre nous.

Journal de H. – le 15 avril.

Mon amour, mon ange, hélas ! Quel est ce secret entre toi et moi ? Y a-t-il quelqu'un d'autre ? Je le sais, journal, je le sens, il reste un mystère entre nous. Pourtant, je la croyais à moi, cette dame aux papillons. Je croyais que la flamme de l'amour brûlerait toujours entre nous. Ses yeux ne peuvent pas mentir et quand je l'embrasse, quand sa chair s'écrase contre la mienne, je la sens, cette question en suspens. Elle sait pourtant qu'elle peut parler aussi librement qu'elle le souhaite. Le secret possède une lame acérée... Je suis blessée au plus profond de moi-même, car j'en suis convaincue : sans elle, il n'y a rien. Nous faisons l'amour comme deux perdrix, éperdument, longuement et puis, quand elle se repose sur moi, encore haletante, elle lève vers moi ses yeux brillants et je la sens hésiter. Ce doute sera ma fin.

Adieu, sans doute.

Journal de Marie-Mercredi – le 26 avril.

Je lui ai demandé. Mon cœur battait la chamade et les larmes me sont presque montées aux yeux. Quelle émotion. Je ne me suis jamais exposée comme ça. J'avais tellement peur de la perdre, tellement peur qu'elle se braque... L'amour accroché à une épingle. Son visage s'est métamorphosé, j'ai lu dans ses yeux beaucoup d'incompréhension. Je n'arrête pas de me dire que le déni n'était pas la bonne réponse pour elle. Elle a marmonné quelque chose comme « les coccinelles, enfin, je pense ». C'est déjà ça. J'ai l'impression que quelque chose a été levé entre nous. Je suis soulagée et j'ai hâte d'annoncer au club que je suis fiancée.

Journal de H. – le 20 mai.

Cher journal,

Une éternité s'est écoulée depuis la dernière fois que je t'ai partagé mon quotidien. La vie de femme mariée n'est pas de tout repos. Je suis la plus heureuse, même si la cérémonie n'était pas de tout repos. Credi avait beaucoup d'idées et elle voulait que notre mariage soit parfait. Elle avait déjà insisté pour faire à la fois la mariée et la serveuse – elle m'a soutenu que c'était important pour qu'elle puisse garder son stage – et j'ai tout de même cédé à toutes ces autres requêtes. Je ne suis qu'un soldat meurtri de l'amour. Sa douceur et sa prévenance sont sans égal. Par exemple, proposer des insectes au lieu de la viande traditionnelle, n'est-ce pas le témoignage d'une conscience écologique qui ne peut s'empêcher de prendre les devants ? Credi m'étonnera toujours. On ne la soupçonnerait pas, comme ça, mais elle possède une grande capacité d'ouverture sur le monde et sur ses enjeux. C'est ce que j'aime chez elle : son sens des réalités – et elle n'a pas voulu engager de sosie, ce qui m'a conforté dans l'idée que c'était la femme de ma vie.

En bref, je suis comblée. Il n'y a plus de mystères entre elle et moi. Je suis toute à elle et elle est toute à moi. Pour toujours.
 

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Sol Truc · il y a
Délicieux tout simplement, doux et croquant comme un grillon grillé, MIAM
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Marianne Ajac · il y a
Merci toi ⭐
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ERRA · il y a
Un jeu habile sur les non-dits, les quiproquos et la perception de chacun qui façonne cette histoire d'amour charmante. J'apprécie que le malentendu demeure à la fin. Bravo!
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup pour tous ces compliments !
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Carl Pax · il y a
J'ai trouvé que c'était très bien écrit, il y a du mystère entretenu autour de cette question que l'une souhaite poser à l'autre, à un moment j'ai supposé que la question portait sur son insecte préféré, vu que l'héroïne répond "la coccinelle". C'est unne histoire prenante, et je suis tombé sous le charme. La chute reste en suspens...
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Marianne Ajac · il y a
Merci pour ce commentaire adorable
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Fred Panassac · il y a
L’histoire est originale et inattendue, bien que la correspondance soit disproportionnée entre « tomber amoureuse et se marier avec une fille » et « avoir la passion d’épingler des insectes et les collectionner ».
Et puis en cette période de raréfaction des espèces vivantes, est-ce bien raisonnable de piéger des papillons ?
L’histoire est prenante et empreinte d’un certain humour et de second degré dans la narration.
J’aime et je m’abonne à votre page.

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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup c'est très gentil !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une romance très étonnante !
Une écriture qui se délecte d'une situation plutôt originale .

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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup !
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Wonder Loï · il y a
Tes mots sont si joliment bien choisis ❤️
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Marianne Ajac · il y a
merci wonder toi
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Ombrage lafanelle · il y a
Wow cette écriture! J'ai accroché dès la première ligne. Bravo
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Marianne Ajac · il y a
Merci beaucoup !

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