Every day

il y a
5 min
2 030
lectures
170
Lauréat
Jury
Recommandé
L’air est froid et sec. La météorologie n’a jamais été mon fort, mais je sais que ce n’est pas une journée comme les autres. Paris tire ses couleurs du froid d’un hiver trop long. Ou d’un été trop court.
Je n’ai jamais su m’habiller. Je ne me renseigne jamais sur le temps qu’il fera demain. Je me vêts après un coup d’œil machinal jeté à travers la fenêtre. Si le soleil pointe le bout de son nez, je laisse la veste au placard et enfile une chemisette. Mais c’est lorsque je sors que je le regrette et que le froid m’envahit.
L’air est froid et sec. Je n’ai jamais su m’habiller.

Le troquet est bien vide. Les seules personnes qui m’entourent semblent être des provinciaux. Des jeunes. Un couple. Un chocolat chaud pour lui, un thé pour elle. Elle n’est pas jolie. Il semble triste. Je le comprends. Il n’y a rien de pire que de devoir passer sa vie avec une femme qui vous a choisi. Car il est plutôt beau garçon. Il ne faut pas laisser les autres choisir pour soi. Ce n’est pas une bonne idée. C’est pour ça que j’ai divorcé. Ou bien est-ce elle qui est partie ? Je ne sais plus qui de nous deux avait choisi, au début. Si vous savez qui choisit au début, vous pouvez déterminer qui choisira à la fin. Celui de la fin ne sera pas celui du début, pour sûr. Et celui du début a de quoi se poser des questions sur l’éventualité de son physique disgracieux. Mais si l’on choisit à deux, alors le bonheur semble envisageable.
Il y a ce couple éphémère, et cette femme. Elle semble seule. Elle est seule. Elle boit une tasse de café et lit un livre dont je n’arrive pas à déchiffrer le titre d’où je suis. Mes yeux me font faux bond. Depuis combien de temps ?
Elle lit. Je ne vois pas son regard, mais celui-ci me plaît tout de même. Je l’imagine, c’est pour ça qu’il me plaît. Elle est habillée pour l’hiver. Quel dommage. Si elle s’était habillée pour l’été, j’aurais pu l’apprécier tout entière. Elle se renseigne sur la météo, au moins. Elle est maligne. Son regard change au fur et à mesure que je la découvre. Elle ne porte pas de lunettes. Peut-être les a-t-elle oubliées. Peut-être n’en porte-t-elle pas, tout simplement. Ou peut-être ne veut-elle pas en porter pour ne pas cacher son joli minois ridé. Mais comment ferait-elle alors pour lire ? Peut-être fait-elle semblant. Peut-être que les caractères qu’elle lit sont écrits dix fois plus gros de manière qu’elle n’ait pas besoin de porter de lunettes. Un mot par page. Ce qui expliquerait la taille de son bouquin. Un pavé de la place de la République pourrait être entre ses mains que cela me ferait le même effet. Je ris. Un peu fort peut-être, le couple s’est tourné vers moi. Mais elle, elle ne lâche pas son caillou des yeux. Elle n’a peut-être pas de problèmes de vue, mais elle doit avoir quelques problèmes d’audition.
Elle ferme son rocher, regarde le garçon de café, lui fait signe qu’elle va s’en aller. Pourquoi le prévient-elle ? Elle le connaît. Ça se voit. Elle n’est pas venue ici par hasard. Elle a ses habitudes. Comme moi. Mais si elle a ses habitudes, comment se fait-il que je la voie pour la première fois ? Je l’aurais remarquée. Elle est remarquable. Je ne vois toujours pas son regard. Elle cherche dans son sac. Elle ne trouve pas, cherche encore et en sort trois pièces qu’elle pose sur la table. Elle n’a pas de porte-monnaie ? C’est pourtant pratique. Je me rends compte que je n’ai pas pris le mien. Je n’ai encore rien commandé, de toute façon.
Elle sort. Je la suis. Je veux savoir qui elle est. Je veux voir son regard. Le garçon me salue en m’appelant par un autre nom que le mien. Je ne lui en veux pas, je n’ai jamais su retenir le sien. Ou bien n’ai-je jamais voulu. Ou bien me l’a-t-il dit un jour et n’y ai-je pas fait attention. C’est probable. C’est même sûr puisqu’il me le rappelle chaque fois que je viens. À moins que ce soit son collègue ?
Elle est sortie, je la suis. Il fait froid. Je ne pensais pas qu’il ferait si froid, cet été. Le garçon me rattrape. Je me disais bien que lui aussi louchait sur la dame. Ou bien louche-t-il vraiment. Je ne sais pas dans quel œil le regarder. Il me tend ma veste. J’aurais plus chaud avec, c’est sûr. Merci, monsieur le garçon. Je ris : il serait drôle que son nom soit Lafille. J’arrête de rire. Je me dis que si je racontais cette plaisanterie, elle ne ferait rire que moi. Mais je souris tout de même. Il louchait bien.
Lafille en arrière, je continue ma route. Ou plutôt celle de la dame. La charmante au regard invisible. Le soleil est bas, les ombres sont longues, les couleurs sont redevenues chaudes. Mais il fait froid. Elle traverse le passage clouté, je lui emboîte le pas. Une voiture est arrêtée pour me laisser passer. J’en possédais une identique, fut un temps. Ou peut-être était-ce une marque différente. Oui, c’est ça, une marque différente, mais une voiture identique.
Ma dame se retourne. A-t-elle oublié quelque chose au café ? Je veux voir son regard, mais ne souhaite pas qu’elle croise le mien. J’ai beau avoir de l’ambition, je ne suis pas de ceux qui se laissent découvrir d’un coup d’œil. Je baisse donc la tête et fais mine de me diriger à droite tandis qu’elle va à gauche. Elle continue son chemin. Je le reprends. Elle tape un code sur une de ces machines vissées sur le côté des portes. Je n’ai jamais aimé ces choses-là. Les clés sont tellement plus pratiques. A-t-on déjà vu tel roi équiper son château fort d’un quelconque système de sécurité électronique ? Si les maçons et serruriers de l’époque travaillaient aujourd’hui, ce que l’on appelle digicode ne serait pas nécessaire.
Elle entre, la porte couine en se refermant au même rythme qu’une pomme tombant de la tour Eiffel. Je ris encore. Il faut que j’arrête.
Je cours. Ou bien je tente de courir. Ce n’est pas facile avec la hanche en vrac. Foutue consanguinité. Je rattrape la porte avant qu’elle se ferme, la retiens, jette un œil dans l’entrebâillement, vois la belle ouvrir une seconde porte menant à un escalier. Je la suis le plus discrètement possible. Avant de passer le cadre, un homme toussote derrière moi. Ou bien est-ce une femme à la toux d’homme ? Non, c’est un homme à la toux de femme ayant une toux d’homme. Étrange. Dans tous les cas, il m’a fait peur, le con. Je me suis fait dessus. Ou plutôt, je me suis fait dans la poche. Pratique. Depuis combien de temps voit-il mon petit jeu ? Apparemment bien assez pour me lancer le regard grotesque de celui qui s’interroge. Ou peut-être m’interroge-t-il vraiment. Je n’ai que faire de lui répondre. Il sourit, maintenant. J’aimerais lui rendre la pareille, mais j’ai déjà tout donné. Il devra se contenter de mes dents. Le temps perdu m’a fait perdre l’autre de vue. Je me précipite par l’entrée qu’elle a empruntée, tombe sur un large escalier de bois, et aperçois le bas d’un manteau. Je le suis. Le manteau glisse sur les marches.
Un bruit de trousseau, une clé s’introduit dans une serrure, tourne, déverrouille, une poignée qui tourne, une porte qui s’ouvre, puis rien. Plus un bruit. Seul celui étouffé des talons sur le parquet. Je me risque à monter. Une porte est entrouverte. Je monte. Un filet d’air chaud se dégage jusqu’à moi. Comme attiré, je me dirige vers lui. Ou bien est-ce lui qui m’attire. Dans tous les cas, j’avance marche après marche, tel un chat s’approchant de sa proie. J’aperçois l’intérieur de l’appartement. Il semble modeste mais confortable. Une raison de plus pour m’y aventurer. Mais, pourquoi a-t-elle laissé sa porte ouverte ? Tant pis, cela donnera une excuse à ma présence chez elle.
— Que faites-vous chez moi ?
— La porte était ouverte, je voulais vous le dire avant que quelqu’un entre sans frapper.
Ce pourrait être un début à notre rencontre. Un beau début. J’entre, donc.
Quelle belle atmosphère, quelle belle odeur, quelle belle lumière, quels beaux meubles. On se sent bien chez ma dame. J’en suis ravi. Des photos sont accrochées au mur. Un jeune couple en noir et blanc s’embrasse sur ce qui semble être une plage. Ou bien est-ce un désert. Ou peut-être une plage sans eau. Oui, un désert, donc. Un autre cadre me représente aux côtés d’une femme qui ressemble à ma belle. Me représente ? Quelle drôle d’idée, ce doit être un homme qui a mes traits. Ma dame serait-elle mariée à mon semblable ? Un miroir me fait face. Ce n’est pas un miroir, c’est un portrait. Un portrait de moi. Cette fois, pas de doute possible. Que se passe-t-il ? Où est-elle ?
Je l’aperçois dans l’encadrement d’une porte. Elle me regarde. Je connais ce regard. C’est celui pour lequel je vis. Celui pour lequel j’ai vécu. Comment n’ai-je pu le reconnaître ? Comment ne puis-je le reconnaître ? Je connais ce regard. Comment est-ce possible, je ne connais cette personne que d’aujourd’hui, ou bien est-ce d’hier…
Mais si c’était hier, comment se fait-il que nous soyons si jeunes sur une photo en noir et blanc ?

Ma dame. Ma femme.
Bon sang, qu’il est bon d’être chez soi.
Que faites-vous chez moi ?
Mais je vous en prie, restez un instant, j’allais sortir.
N’oubliez pas votre manteau, l’air est froid et sec.

Recommandé
170

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Flor Ever
Flor Ever · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte. Merci
Image de Jérémy Riou
Jérémy Riou · il y a
Merci à vous ! :)

Vous aimerez aussi !