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Tiger_82

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FINALISTE
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Ce récit d'horreur glaçant met en place, petit à petit, une intrigue très prenante ! A croire qu'Ernest est là, à guetter derrière notre ...

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Fabien Bosquet était en train de vider un carton de livres fraîchement arrivés et de disposer les ouvrages sur des étagères en bois massif quand la sonnette retentit. En équilibre sur son échelle de libraire, il tourna la tête vers la porte.
Fabien descendit de son perchoir et salua la jeune femme qui venait d’entrer. Elle se prénommait Céline et était une habituée des lieux. Étudiante en Lettres, sa routine d’après cours intégrait un arrêt chez Fabien avant les retrouvailles avec son douillet deux pièces dans le onzième arrondissement. Elle travaillait souvent ses cours jusqu’à la fermeture, assise à une des tables, sirotant un Nespresso offert par la maison.
La jeune femme était de nature timide. Tout le contraire de Fabien, un extraverti assumé. Lors de la première visite de Céline, Fabien avait compris qu’il lui faudrait gagner sa confiance. Il l’avait d’abord laissée errer quelques minutes dans la librairie, la laissant s’imprégner des lieux, avant de lui demander si elle souhaitait un renseignement ou bien juste « se droguer à l’odeur des livres ». Cette petite plaisanterie avait détendue la jeune femme qui, en retour, lui avait octroyé son plus beau sourire. Les fois suivantes, il lui donna des conseils de lecture et l’interrogea sur ses goûts littéraires. Ainsi, de fil en aiguille et de page en page, ils se rapprochèrent. Pour la solitaire Céline, il était ce qui s’apparentait le plus à un ami.
Plutôt menue, elle avait des cheveux châtains lisses coupés au carré et de grandes lunettes en plastique noir qu’elle remontait souvent sur son nez d’un geste sec. Derrière cette paire de lunettes se cachaient deux yeux marron clair qui reflétaient la richesse intérieure de son esprit labyrinthique. Elle ne faisait pas particulièrement attention à son apparence, se contentant de jeans et de pulls aux teintes classiques ou de shorts et tee-shirts basiques, selon la saison.
— Alors pas trop débordée de boulot en ce moment ? lui lança-t-il, alors qu’elle retournait un livre, pour en lire le résumé.
— Hum non ça va, répondit-elle. Mais j’ai une liste de livres à te commander pour mes cours. J’en ai déjà une bonne partie à la maison, mais les profs demandent des éditions particulières.
— Pas de problème. Donne-moi ta liste, je vais te commander ça.
Elle lui tendit alors ladite liste griffonnée sur un bout de papier à carreaux. Il parcourut les ouvrages quand un nom attira son attention : Edgar Allan Poe, Histoires Extraordinaires, Éditions classiques du Livre de Poche. Fabien avait, dans son arrière-boutique, un stock de cartons de livres donnés par les clients. Il se souvint que quelqu’un avait déposé un carton la veille dans l’espace « Don de livres » (un gros bac situé à l’entrée du magasin). Il l’avait inspecté sommairement avant de le remiser. Dans ce carton, il était certain d’avoir vu un exemplaire des Histoires Extraordinaires dans l’édition demandée. Il expliqua alors à Céline qu’il pouvait lui faire cadeau de ce livre et lui demanda de le suivre dans le local réservé au personnel.
— Tiens, le voilà, dit-il en se saisissant de l’ouvrage. Bon, il est un peu poussiéreux, mais en parfait état.
— Merci, c’est vraiment gentil, répondit Céline, frottant de la main la couverture. Mais tous les livres du carton sont à donner ?
— Oui jeune fille, vas-y, fais toi plaisir, fouille et prend ce qui te fait envie. Pense juste à refermer la porte en partant, c’est un foutoir là-dedans et c’est pas très Feng Shui pour les clients.
Céline étouffa un rire. Elle appréciait l’humour décalé et fin de Fabien et sa librairie dégageait une atmosphère qu’elle n’avait retrouvée nulle part ailleurs. Elle s’y sentait presque comme chez elle. Un beau compliment pour la boutique, puisque de son point de vue, rien n’égalait le confort de son petit deux pièces près du cimetière Père-Lachaise. Elle résidait au cinquième étage d’un immeuble des années 80. Ses parents vivaient à Chantilly, dans l’Oise, à plus d’une heure de Paris.
L’appartement était composé d’un séjour, assez petit, d’une grande chambre, d’une kitchenette et d’une salle de bain/toilettes. Ses parents et elle avaient juste rafraîchis les murs avant son emménagement. Dans le salon, un canapé bleu nuit l’accueillait pour de folles soirées télé. Les murs de sa chambre étaient ornés d’étagères menaçant de s’effondrer sous le poids des livres qu’elles supportaient. Une jolie lampe de chevet bleue sur une petite table de nuit éclairait ses lectures nocturnes. En face du lit, un bureau (sur lequel elle ne travaillait quasiment jamais) servait de vide-poches, et la chaise qui l’accompagnait (sur laquelle elle ne s’asseyait guère) de débarras à vêtements.
Fabien la laissa à sa chasse au trésor. Elle repéra une belle édition des Trois Mousquetaires qu’elle mit de côté. Ça fera joli sur une des étagères de ma chambre, pensa-t-elle.
Soudain, son œil fut attiré par un livre à la couverture totalement noire. Un livre de poche, sans titre ni illustration. Il paraissait en bon état et n’était pas corné. Elle le feuilleta, intriguée. Au premier abord, il paraissait vierge de tout caractère imprimé. Perplexe, elle ouvrit alors la première page, qui semblait être la seule à présenter du texte. Elle était d’ailleurs numérotée : « 1 » pouvait-on lire en bas à droite.

Chapitre 1
Je me prénomme Ernest et tu viens de me tirer d’un long sommeil. En effet, mon dernier repas date de quelques années déjà. Il a trouvé mon livre et je l’ai dévoré, lui et son âme. Je suis affamé et donc très content que tu te présentes à moi. Tu vas vivre les dernières heures de ton existence telle que tu la connais. Tu seras bientôt transformée en une boule de terreur sucrée, miam ! Dès ce soir (j’ai hâte hâte hâte !), je viendrai te rendre visite dans ta chambre. Au plus tard de la nuit, quand tu dormiras dans la sécurité dérisoire de ton lit douillet, je me pencherai sur toi pour t’observer, puis je prononcerai ton prénom à ton oreille. Tu te réveilleras en sursaut en essayant de te persuader que tu as rêvé. Puis tu repenseras à ce livre et tu te rappelleras que je t’avais prévenue. Tu seras liquéfiée d’une sourde terreur, que tu exhaleras par tous les pores de ta peau. Ceci sera la première étape avant notre rencontre. Quand enfin nous serons réunis, tu seras plongée dans des affres indescriptibles de pure horreur. Je suis monstrueux. Je suis l’incarnation des pires cauchemars de tous les enfants du monde réunis. Et des adultes qui se souviennent de leurs cauchemars d’enfants.
Lors de cette première nuit, quand tu seras éveillée par le son abominable de ma voix, tu scruteras les ténèbres et tu verras une silhouette dans un coin de la pièce. Tu allumeras ta lampe de chevet bleue, et tu réaliseras que c’était simplement ta chaise de bureau avec tes vêtements de la veille qui formait cette ombre grotesque. Tu te rassureras du mieux que tu pourras jusqu’au matin. Pourtant n’aies aucun doute, ce que tu auras perçu aura bien été ma présence. . Il me tarde d’y être.
Ensuite, la deuxième nuit,

Le texte s’arrêtait là. La deuxième page était vide. Céline frissonna malgré la chaleur qui régnait dans l’arrière-boutique. Le mois de novembre était déjà bien entamé et Fabien, très frileux, ne lésinait pas sur le chauffage. Le bien-être des clients passait avant la note d’électricité. Céline ressentit un froid pétrifiant lui saisir les joues, ce qui jurait avec la sensation de chaleur douillette qui l’entourait. Ce contraste glaçant lui donna l’impression de sortir de son corps, comme un patient à qui le médecin annoncerait qu’il avait un cancer en stade terminal, ou une mère qui ouvrirait la porte à un policier lui expliquant que son fils de 20 ans ne rentrerait pas de cette soirée. Une espèce d’horrible stupeur vous figeant à jamais dans un monde d’épouvante.
La simplicité malveillante du texte lui donnait une consistance réelle. Réalité accentuée par le fait que sa lampe de chevet était bien bleue et qu’elle avait souvent confondu son tas de vêtements sur sa chaise avec un intrus nocturne (elle se fustigeait d’ailleurs à chaque fois qu’elle s’auto-effrayait de la sorte). L’aspect du livre accentuait le malaise, avec sa couverture noire, et toutes ces pages vides. Céline pensa au néant de L’Histoire sans fin qui avalait tout sur son passage. C’est moi qui vais être engloutie, songea-t-elle.
Ce moment de paralysie ne dura en réalité qu’une minute à peine. C’est un hasard, se rassura-t-elle. Ressaisis-toi ! Ce ne sont que des feuilles de papier et un peu d’encre. Ce livre est une mauvaise blague faite par quelqu’un qui avait assez de temps à perdre pour auto-éditer ce canular. Beaucoup de lampes de chevet sont bleues et tout le monde, ou presque, jette ses vêtements le soir sur sa chaise de bureau. Ce sont juste des coïncidences. Ce plaisantin de mauvais goût a fait exprès de mettre des détails dans lesquels quasiment tout le monde peut se reconnaître.
Ses joues reprirent quelques couleurs après cette énumération d’arguments rationnels. Elle entreprit alors de feuilleter chaque page du livre à la recherche d’indices. Elle n’en trouva pas : aucun numéro ISBN, pas de date de première édition, pas de nom d’auteur... Rien. À part cette couverture noire, cette première page menaçante et des centaines de pages vides. Elle se redressa et chassa les derniers résidus de peur de son esprit, comme on enlèverait d’un revers de la main les miettes d’un jambon beurre prises dans un pull. La vie n’est pas un film d’horreur, pensa-t-elle. Elle était encore un peu secouée mais l’effet malfaisant du livre commençait à se dissiper au fur et à mesure qu’elle reprenait conscience de la réalité et de sa propre existence. Elle reposa le livre et prit son exemplaire des Histoires Extraordinaires et le volume d’Alexandre Dumas. Elle s’adressa mentalement à Poe : Et ben mon p’tit pote, un type a réussi à être plus effrayant que toi avec une seule page. Cette petite blague la fit sourire. En effet, rien de tel que l’humour pour se rassurer.
Quelque part dans les Ténèbres, Ernest sourit aussi.
Avant d’aller au comptoir demander un sac à Fabien, sur un coup de tête, elle se saisit du livre canular. Le petit plaisantin ne gagnera pas. Emmener l’objet du délit, c’était faire preuve de courage et montrer la force de son esprit. Elle se considérait comme une jeune femme forte, indépendante et pas influençable. Ce livre ne lui ferait pas peur. En tout cas pas à elle, fervente défenseur de la raison face à l’irrationalité. Elle était la première à ricaner quand des camarades lui proposaient d’appeler les esprits ou sursautaient devant des films d’horreur aux ficelles grosses comme des troncs d’arbres.
— Alors, tu as trouvé ton bonheur ?
— Oui, merci, je te prends ces trois livres là. Aurais-tu un sac à me donner ?
— Bien sûr. Tiens le voilà. Tu ne restes pas travailler ? Ça fait au moins 10 minutes que je n’ai pas fait joujou avec ma merveille, dit-il, désignant sa machine à café.
— Non, pas ce soir, je pense que je vais me faire une soirée nouilles chinoises et télé. Je suis crevée.
Ils échangèrent encore deux ou trois banalités puis Céline sortit dans l’air froid du soir. Elle embarqua Rue de la Roquette, direction son nid douillet. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser au livre. Était-ce une bonne idée de l’avoir emporté ? Elle sentait la poignée du sachet en plastique électrifier ses doigts d’une énergie malsaine. Il faisait nuit mais cette rue était toujours très animée et rythmée par un flot continu de phares de voitures. Elle arriva place Léon Blum et continua de remonter vers le Père-Lachaise. Elle logeait Rue du Repos avec vue sur le cimetière.
Ernest en fut très content.
Elle posa son butin sur une desserte dans l’entrée, se doucha et prépara un bol de nouilles. Puis elle s’installa sur le canapé et sélectionna un film sur son téléviseur grâce à son abonnement VOD. Rien ne la perturberait et rien ne l’empêcherait de dormir ce soir, surtout pas ce stupide livre.
Ernest, par contre, comptait bien l’empêcher de dormir.
Une fois les nouilles digérées et le film visionné (elle le trouva très bon et prit même la peine d’en rédiger une courte critique sur le forum cinéma auquel elle participait de temps à autre), le malaise ressenti dans la librairie se dissipa totalement. Elle en oublia presque la présence du livre. Elle se mit au lit et ses pensées finirent par se muer en début de songes. Elle était dans cet état hypnotique entre rêve et éveil, quand une voix venue à la fois de sa tête et de l’extérieur, la réveilla :
— Céline !
Elle se réveilla instantanément. Son cœur battait la chamade et le sang fouettait ses tempes. Elle alluma sa lampe de chevet, se redressa et regarda autour d’elle. Rien. Évidemment. Elle était couverte de sueur, ses cheveux collaient à son front et son tee-shirt était trempé. Son cœur battait à tout rompre et le sang bourdonnait à ses oreilles. Son imagination se joignit alors à cet orchestre déchaîné et augmenta le tempo de l’épouvante. Elle eut la certitude soudaine qu’elle allait voir Ernest se matérialiser sous ses yeux. Pour commencer, des doigts filiformes de longueur inhumaine sortiraient lentement de leur cachette. Le seul contact d’un de ces doigts sur sa peau serait tellement insupportable qu’elle pourrait en mourir sur le champ. Avant le fatal attouchement, ces ignobles appendices agripperaient d’abord les montants de son lit en fer forgé. Ils entoureraient le métal, comme autant de vers visqueux, pour aider leur propriétaire à s’extirper de son antre. Puis, dans la lumière blafarde, le visage d’Ernest se dévoilerait. Un visage cadavérique, dépourvu d’yeux, dont les orbites noires, évidées de leur chair, l’absorberaient en quelques secondes dans l’immensité des Ténèbres. Et cela ne serait que le début du cauchemar car, ensuite, il lui sourirait. Un sourire carnassier plein de dents pointues qui s’étirerait d’un bord à l’autre de son visage lunaire. Il entamerait alors sa progression, lente et poisseuse, vers son repas. Les larmes de terreur de Céline étancheraient la soif éternelle de cette abominable créature. Elle aurait beau hurler, seul Ernest l’entendrait. Il jouirait de ses cris de désespoir traversant la nuit comme autant de fusées de détresse lancées depuis un radeau perdu dans un océan démonté et noir. Sans personne pour lui venir en aide. Cela allait de soi.
Elle se leva alors d’un bond pour réduire au silence cette fanfare morbide et alluma toutes les lampes de l’appartement. Se rendormir tout de suite n’était pas envisageable, pas dans cet état. Elle se rendit dans le salon et mit son téléviseur en route afin de créer une présence virtuelle rassurante. Pour chasser sa frayeur vers l’extérieur, elle ouvrit les fenêtres, nonobstant le froid, avec l’espoir d’entendre des voisins, des voitures ou n’importe quel bruit familier et rassurant. Les battements de son cœur s’apaisèrent doucement. Elle saisit la télécommande et sélectionna une comédie romantique. Pas du tout son style de film, mais un choix judicieux compte tenu des circonstances. Blottie au fond de son canapé, elle ramena ses genoux à son menton et s’entoura du plaid. S’allonger lui paraissait trop dangereux car elle aurait pu se laisser aller au sommeil et être à nouveau réveillée par cette voix ou, pire encore, par un doigt cadavérique effleurant sa joue.
Céline lutta contre le sommeil jusqu’à ce que les premiers rayons du soleil chassent les ombres vers le fond de la pièce. Nous étions vendredi, et elle n’avait pas cours ce matin-là. Elle ferma les fenêtres et alluma le chauffage pour ramener de la chaleur dans l’appartement. La peur qui l’avait étouffée tout au long de la nuit avait maintenu le froid à distance, mais la fatigue accumulée brisa ses dernières défenses et elle commença à frissonner et claquer des dents. Son lit lui apparut comme une oasis en plein désert. Enfin prête à succomber au sommeil, maintenant que le soleil avait remplacé la lune, elle se dirigea vers sa chambre, laissant derrière elle ses terreurs nocturnes. Elle s’arrêta net dans l’encadrement de la porte : sur le drap de son lit se découpait un rectangle noir.
Elle se retint à la poignée pour ne pas défaillir. L’adrénaline fit un retour en force et envahit à nouveau tout son organisme. Son cœur repartit au galop comme un cheval fou, sa raison tourna comme une folle machine pour trouver une explication logique à ce qu’elle voyait. Et n’en trouva aucune. Elle était persuadée que le livre était encore dans le sachet quand elle s’était couchée. Avec toute l’énergie mentale qu’il lui restait, elle essaya de recréer un souvenir dans lequel elle se voyait sortir le livre du sac et le poser sur le lit. En vain, car elle savait qu’il n’en était jamais sorti. Elle l’avait posé sur la desserte de l’entrée sans le sortir du sac et n’y avait plus touché depuis. Inutile d’essayer de rejouer le film encore et encore, son cerveau désamorçait sans peine chacune de ces vaines tentatives avec la cruelle réalité.
Puis comme par miracle, sa raison réussit enfin à faire démarrer le moteur récalcitrant de la logique. Une étincelle jaillit et une explication plausible émergea comme par enchantement. Je suis victime d’un psychopathe. Le mec qui a imprimé ce livre l’a donné à Fabien dans un carton plein d’autres bouquins. Puis, il a attendu que quelqu’un tombe dans le panneau. C’est-à-dire moi. Il a dû passer des heures à guetter la devanture, pour voir quelqu’un sortir avec le livre. C’était un coup risqué, et peut-être qu’il avait tenté bien des fois cette manœuvre avant que quelqu’un morde enfin à l’hameçon. Il a vu le livre à travers le sac plastique. Puis il m’a suivie. Il s’est planqué dans l’escalier puis est monté à la porte et a attendu de ne plus entendre de bruit pour être certain que je sois endormie. Il est entré avec un passe ; il doit avoir l’habitude de crocheter des serrures. Il a récupéré le livre sur la desserte. Ensuite, il s’est planqué sous mon lit et a prononcé mon prénom pour me réveiller. Il se doutait que, de peur, j’allais me lever. Pendant que j’étais au salon, il en a profité pour déposer le bouquin sur le lit et s’enfuir discrètement. Cette explication lui parut de plus en plus probable, comme un puzzle complexe dont elle aurait enfin compris le mécanisme. L’idée qu’un psychopathe se soit introduit chez elle pour la terroriser n’avait, certes, rien de bien plaisant mais n’était-elle pas préférable à un monstre au sourire meurtrier venu dans notre monde pour la dévorer ?
Comme mue par un ressort, elle fit le tour de toutes les pièces et tous les placards et ne trouva personne. Si intrus il y avait eu, il était bien parti. Elle inspecta alors la serrure. Intacte. Il a un passe. Après tout, ma serrure est vieillotte et n’a même pas trois points, conclut-elle. Il appartiendrait tout de même aux policiers de déterminer comment ce fou était entré sans traces d’effraction visibles. Une fois assurée qu’elle était bien seule, elle saisit le livre posé sur son lit et le rouvrit. Son cœur eut un raté quand elle constata que la deuxième page était noire de texte. Forte de son élan, sa rationalité prit tout de suite le dessus. Il en a fait imprimer plusieurs. Chaque édition contient une page supplémentaire. Je suppose que le but de ce psychopathe est de m’effrayer tous les jours un peu plus. Il a pris l’autre exemplaire qui était dans le sachet et a posé celui-ci sur mon lit. D’ailleurs, je devrais peut être le mettre dans un sachet plastique. Après tout, c’est une preuve, les flics y trouveront peut-être des empreintes.
Avant d’aller chercher un sac congélation pour mettre son idée en pratique, elle lut cette deuxième page.

je viendrai te chercher.
Avant cette inévitable rencontre, je voudrais te remercier pour cette nuit. Quelle nuit ! Je me suis repu de chaque seconde en ta présence. Oh, il était encore trop tôt pour me révéler. Je te promets que bientôt tu me verras, m’entendras, me sentiras et bien d’autres choses. Tu dois être tellement impatiente, moi je le suis ! Nous avons tellement à faire !
Profite de ce dernier répit avant notre rencontre. Je dévore toutes mes victimes la deuxième nuit car la terreur de la première nuit leur donne un goût inimitable et délicieux. D’ailleurs, tu y goûteras toi aussi car je te forcerai surement à manger un de tes membres. C’est un spectacle qui me ravit toujours.
Vivement cette nuit ! Ernest (j’existe vraiment !).

Espèce de taré, pensa-t-elle. Sa raison occupait maintenant le devant de la scène et elle occulta sans effort les failles de sa propre théorie (par exemple le fait que cette deuxième page décrivait des détails assez précis sur sa nuit). Ah le déni ! Ce merveilleux mécanisme !
Surfant toujours sur la vague de logique, Céline se mit en mouvement. Hors de question de rester ici tant que ce malade serait en liberté. Elle irait donc chez ses parents le temps de l’enquête. Elle commanda un taxi puis empoigna son bagage et descendit l’attendre dans la rue.
Dans la confortable berline, à l’abri de tout danger, elle tomba comme une masse et ne se réveilla que lorsque le chauffeur se gara devant la demeure parentale. Ses parents étaient au travail mais elle possédait un double des clés. Elle franchit la porte vitrée du corps de ferme réaménagé de fond en comble par son père.
Céline monta à sa chambre pour poser sa valise. Une fois l’adrénaline retombée, le sommeil commença à la gagner. La petite sieste matinale dans le taxi n’avait pas suffi à effacer sa nuit blanche. Son lit, toujours garni par sa mère de draps propres et d’oreillers moelleux, lui apparut comme la matrice la plus accueillante au monde. Quand sa tête reposa enfin sur l’oreiller, elle eut juste le temps de penser qu’elle irait au commissariat avec sa mère en fin d’après-midi puis elle s’évanouit dans le sommeil. Elle passa de l’éveil à l’endormissement profond en quelques minutes.
Ernest se pencha sur elle. Une goutte de bave tomba sur les cheveux de Céline. Versée par une bouche absolument infecte aux lèvres abominables. Patience...
Une clé tourna dans la serrure, un parapluie s’ébroua... Aucun de ces bruits ne réveilla Céline. Sans être Sherlock Holmes, Béatrice comprit que sa fille était présente à la paire de Converse près de la porte. Elle l’appela mais ne reçut nulle réponse. Elle monta à sa chambre et la trouva s’éveillant juste de son sommeil. Céline se redressa tant bien que mal, comme un boxeur groggy après un KO.
— Salut M’man, dit-elle en baillant. Il faut que je te raconte pourquoi je suis ici, mais promets-moi de ne pas paniquer.
Béatrice s’assit sur un bord du lit. Au ton de sa fille, à son teint pâle, aux cernes noirs qu’elle arborait, Béatrice sut que quelque chose n’allait pas.La certitude que quelque chose de grave était en train de se passer. Elle lissa sa longue chevelure poivre et sel comme pour les nouer en queue de cheval. Ce geste familier avait le pouvoir de la calmer quand elle sentait la nervosité la gagner.
— Je t’écoute ma chérie, dit-elle d’une voix lointaine.
Tandis que Céline débitait son histoire d’un ton rapide et saccadé, l'angoisse de Béatrice se fit plus pesante. Sa manière frénétique de raconter les prétendus événements lui fit peur. Quand Céline lui expliqua avoir entendu la voix prononcer son prénom, elle vacilla.
— Ma chérie, calme toi. Réfléchis un peu, tu as sans doute rêvé. Personne n’est entré chez toi. Tu as fait un cauchemar, c’est tout. Et le livre, tu l’avais sans doute sorti du sac et jeté sur ton lit la veille. Et tu as oublié. L’esprit est très fort pour nous faire imaginer des choses.
— Mais Maman tu ne saisis pas ! Un malade est venu chez moi pour me faire peur ! Il faut aller à la police ! J’ai emmené le livre pour qu’ils cherchent des empreintes.
— Chérie, tout ça me paraît exagéré. Bon ok, tu as trouvé un livre bizarre à la librairie. D’ailleurs, tu as raison, c’était sans doute un canular. Mais je suis certaine qu’il y avait déjà deux pages imprimées. Tu as du sauter la deuxième page quand tu as regardé le livre sur place. Et comme je te l’ai dit tout à l’heure, tu avais dû le poser sur ton lit la veille. Et la voix, c’était juste un mauvais rêve
— Oui, c’est vrai. En y réfléchissant, tout ça est possible. Tu crois vraiment que ce n’était que ça ?
— J’en suis absolument certaine. Écoute, ton père ne rentre pas ce soir, il est en déplacement pour le boulot sur un chantier à Lyon. Ça te dirait qu’on se prenne un kebab devant un bon film ? Soirée entre filles, ça te fera du bien.
— Ça me va très bien. Plus j’y pense et plus je me dis que tu as raison, je bosse trop, je ne sors pas assez. J’ai simplement fait une petite crise de parano.
Béatrice se sentit mieux. Tu vois, tu t’inquiétais pour rien. Ses nerfs ont juste lâché pour cause de surmenage, tout va rentrer dans l’ordre.
Malheureusement, rien n’était moins vrai.
Pendant que Céline choisissait un DVD parmi l’impressionnante collection de son père, sa mère commanda des pizzas. Après réflexion cela leur avait paru plus attrayant que le kebab. Dans la chaleur de la demeure, les deux femmes passèrent une soirée complice et agréable. Les inquiétudes de Céline et sa nuit d’angoisse leur paraissaient de plus en plus lointaines. Céline se leva du canapé en s’étirant.
— Je suis crevée Maman, je vais me coucher. Dors bien, et pense à bien fermer la porte. On ne sait jamais. Je pense de plus en plus que ta théorie est la bonne. Mais dans le doute...
— Oui, bien sûr ma chérie, je ferme et je branche l’alarme. Va te coucher.
Céline monta dans sa chambre, posa la tête sur son oreiller et l’entoura de ses bras comme un naufragé tiendrait une bouée de sauvetage. Puis elle s’endormit.

Quand la sonnette retentit, Fabien terminait sa conversation téléphonique avec un fournisseur. Il n’avait jamais vu la femme d’âge mûr qui venait d’entrer dans sa boutique, cependant son visage lui parut familier. Elle tenait un carton entre les mains. Elle lui lança un « Bonjour » d’une voix qui avait l’air prête à se briser. Il la regarda et ce qu’il lut dans ses yeux l’interpella. Son regard semblait vide de toute lueur. Il posa son téléphone et se prépara au pire. Car il savait que cette femme ne venait pas lui annoncer une bonne nouvelle.
— Êtes-vous Fabien ?
—Oui c’est moi, répondit-il, le regard grave.
Il avait compris que cette femme était la maman de Céline. La ressemblance le frappait maintenant de plus en plus. Elle venait lui expliquer pourquoi il ne l’avait pas revue depuis plusieurs mois. Il avait élaboré plusieurs hypothèses. Avait-il dit ou fait quelque chose ayant déplu à la jeune fille ? Il avait eu beau chercher, il n’avait pas trouvé quelle faute aurait pu être la sienne. Il avait fini par expliquer cette absence par un travail scolaire trop prenant. Ou une urgence familiale.
— Je suis la maman de Céline Renaud. Voilà, je viens vous rapporter quelques livres de ma fille, en souvenir. Je sais qu’elle vous appréciait et nous parlait souvent de vous et de sa petite librairie d’après cours. Je... – elle ferma les yeux pour trouver le courage de continuer – je voulais vous annoncer que Céline ne viendra plus. Il lui est arrivé quelque chose de grave. Elle a perdu la tête, du jour au lendemain.
Elle sortit un mouchoir et tamponna ses joues mouillées de larmes.
— Une nuit qu’elle dormait à la maison, j’ai été réveillée par ses hurlements. Des cris de terreur comme je n’en avais jamais entendu de ma vie. J’ai cru que quelqu’un l’agressait. J’ai couru jusqu'à sa chambre et elle se tenait debout dans un coin de la pièce en fixant le vide comme si elle voyait quelque chose ou quelqu’un. Elle hurlait sans discontinuer. Elle semblait ne pas me voir. Je l’ai prise dans mes bras mais elle continuait à hurler et à se débattre. Elle se tordait dans tous les sens comme si elle était possédée. Son corps était là, mais son esprit semblait parti. Elle criait aussi des choses atroces. Elle est revenue à elle un court instant quand je l’ai secouée pour la réveiller. Je pensais qu’elle faisait un cauchemar, ou une crise de somnambulisme. Elle m’a regardé avec des yeux révulsés de terreur et m’a dit : « Mon bras, je n’ai plus de bras. Il l’a arraché et il le mange devant moi.». Puis les cris ont repris de plus belle.
Fabien lui offrit un siège. Il n’arrivait pas à assimiler ce que cette femme lui disait. Comment pouvait-on devenir fou du jour au lendemain ? Béatrice arrivait à ne pas fondre en sanglots en racontant son histoire même si son récit était ponctué de reniflements.
— J’ai appelé SOS médecin. Le docteur qui est venu était désemparé devant l’état de Céline. Nous ne sommes pas parvenus à la calmer. Il m’a convaincue d’appeler les urgences psychiatriques. Elle est hospitalisée depuis. Ça fait trois mois. Elle est sous tranquillisants toutes les nuits mais même lorsqu’elle dort son sommeil est agité. Quand elle n’est pas médicamentée, elle est en chambre capitonnée. Sinon, elle pourrait se faire du mal. Ses cordes vocales sont abîmées car elle ne cesse jamais de hurler. Les médecins parlent de crise de schizophrénie soudaine mais la vérité c’est qu’ils ne comprennent pas ce qu’il lui est arrivé. Ils pensent aussi à une drogue qu’elle aurait pu prendre. Mais je sais que ma fille ne se droguait pas. C’est horrible, ils pensent qu’elle ne redeviendra peut-être jamais elle-même. Voilà.
— Je ne sais pas quoi vous dire, c’est affreux. Mais elle semblait aller très bien quand je l’ai vue. C’est incompréhensible !
— Je ne comprends pas non plus. C’est allé tellement vite. Je voulais juste vous rapporter quelques-uns de ses livres. Je sais qu’elle vous aimait bien. Elle n’en aura plus l’usage donc je vous en confie une partie. Je garde l’espoir que son état s’améliore et que vous puissiez un jour les lui rendre. Je sais qu’elle vous appréciait, répéta-t-elle. Je vous laisse, mon mari m’attend dans la voiture.

Fabien contempla le carton que Béatrice avait laissé. Il était en état de choc. Son regard se posa sur un des livres. La couverture en était totalement noire.
Étrange, se dit-il en le saisissant.

PRIX

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306

Un petit mot pour l'auteur ?

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Pour poster des commentaires,
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Guy Bellinger · il y a
Un fabuleux récit de terreur à la conclusion particulièrement déstabilisante.
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Thara · il y a
J'avais adoré vous lire, votre nouvelle m'avait fait passer un bon moment...
Je ne vous ai pas oublié, je souhaite que le Jury confirme son choix dans cette finale, pour votre oeuvre magistrale.
Re-vote (avec plaisir).
+ 5 voix !

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Lafaille · il y a
Mes 4 voix, je vous invite à voter pour moi https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/jesus-aime-jouer-au-baby-foot
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Miraje · il y a
Du "fantastique" comme je l'aime ...
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Fred Deuhm · il y a
Belle écriture Tiger!
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Claire Bouchet · il y a
Je m'associe aux nombreux commentaires déjà laissés pour vous souhaiter une bonne finale Tiger_82.
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B · il y a
Le suspense etait present tout le temps... sacre Ernest!
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Fred Panassac · il y a
Une fabuleuse lecture, belle découverte, tout à fait ce que j’aime comme inspiration ! L’histoire terrible va continuer pour Fabien... Toutes mes voix !
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Marie · il y a
Un texte prenant ! j'attends le chapitre 2 !
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Ginette Vijaya · il y a
Haletant ! Un suspense qui ne finit pas puisque la fin du texte semble indiquer que le cauchemar pourrait recommencer .
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

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