Bise, bise, bise

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Ce qui m'inspire ? Les hommes et les femmes avant tout. J'aime les regarder vivre, déceler leurs envies, leurs peurs, ce qui les anime plus largement. Si vous aimez mes récits très courts, je vous ... [+]

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« Comme tous les matins, mes amis, auriez-vous une petite pièce ? »

Elle lève les yeux de son roman. Pour le voir.
Depuis près de trois ans qu’elle fréquente cette ligne de métro, il est devenu un point de repère. Un ancrage même. C’est ce qu’elle se dit en entendant cette voix si reconnaissable, entre fragilité et rugosité. Un mélange étonnant, détonnant, de soie et de jute. Ce qu’elle se dit plus précisément, c’est qu’elle ne l’avait pas entendue depuis quelques jours cette voix si reconnaissable. Et qu’elle lui manquait.

« Bien le bonjour, mesdames et messieurs, une petite pièce ? »

Comment un homme dont elle ignore tout sauf la régularité à quémander quelques euros pouvait lui manquer ?
Comment même ose-t-elle s’avouer que cette présence incongrue lui manque ? Franchement qu’y a-t-il de « normal » à ce qu’ils se croisent tous les jours ou presque. Elle, assise, les pieds dans des escarpins de marque, muette, un livre à la main, se rendant à son bureau où elle trouvera ses dossiers, ses collègues, un café chaud, un fauteuil capitonné avec accoudoirs et repose-tête. Lui, braillant, agité…
Elle l’observe mieux tandis qu’il se rapproche d’elle.

« Comme tous les jours, une petite pièce ? »

Mocassins en simili daim, jean avachi, chemise à carreaux, propre et repassée. Maigre. Tout flotte autour de lui, le jean, la chemise. Ouverte sur quelques poils bruns frisottants. Visage émacié. Cheveux soigneusement tirés vers l’arrière. Marques du peigne. Des rides, de nombreuses rides. Un faux air de Dick Rivers, sans guitare, sans banane et sans mélodie.

« Merci. Bise, bise, bise. »

Quelle a pu être la vie de ce Dick Rivers à quelques euros ?
Âge incertain. Entre quarante et cinquante ans. Une famille ? Un métier ?

« Bonne journée à tous ! Merci, merci, bise, bise, bise. »

Il envoie des baisers dans l’air quand une pièce tombe dans le petit sac qu’il présente aux voyageurs. Une alliance à la main gauche. Qu’en penser ?

« Bises, bises, bises. »

Elle se souvient comme ce « bise, bise, bise » l’avait effrayée la première fois qu’elle lui avait donné une pièce. Tout au début de leur « relation ». Elle avait un instant cru qu’il allait passer à l’acte et l’embrasser. Elle s’était figée entre répulsion et honte. Mais il était juste passé, avec un sourire sur ses lèvres craquelées et ce « bise, bise, bise » devenu son cri de victoire. Une bien petite victoire. Une pièce, quelques piécettes, parfois le Graal : un ticket resto, un paquet de cigarettes entamé. Probablement jamais plus.
À l’observer, elle a oublié le principal.
Heureusement la progression de l’homme en chemise de bucheron est ralentie par une phrase d’encouragement et deux pièces qui tombent dans le réceptacle.

« Merci à vous, mes fidèles. Heureusement que vous êtes là. Bise, bise, bise. »

Tandis que la main va et vient entre lèvres et air.
Elle a extrait de son sac un billet de cinq euros. Parce qu’elle n’avait plus que des centimes. Ridicule. Parce que ce jour de retrouvailles mérite un peu plus que d’habitude. Parce que c’est un signe, cette absence de pièces bicolores dans son sac.
Quand il passe à sa portée, elle tend la main, le billet bien caché au creux du poing. Le largue dans le petit sac. Avec un sourire et un « Bonjour ! »

« Oh merci madame, merci. »

Il n’a même pas eu à regarder au fond de sa bourse. Il sait, très certainement par l’absence du tintement métallique, qu’il s’agit d’un billet. Ce pourrait être un mot de réconfort, une adresse ou… allez savoir ! mais plus vraisemblablement un billet de cinq ou dix euros, ou encore un chèque-déjeuner. Dans tous les cas, une aubaine.

« Merci beaucoup. Heureusement que vous me soutenez. Bises, bises, bises. »

Et la main navigue près de son menton.
Elle sourit. Se hasarde.
— Ça fait longtemps que je ne vous avais pas vu. Vous étiez malade ? »
La main s’arrête, suspendue dans les airs.
— J’étais à l’hôpital. »

Elle veut lui demander s’il est parfaitement rétabli, si… tout va bien. Non tout ne va pas bien, sinon il ne serait pas là à mendier. Qu’est-ce qu’on dit à quelqu’un qui n’a pas grand-chose en évitant la désobligeance ?
Déjà il est parti. « Bises, bises, bises. » Entre les sièges suivants.

Elle décerne un regard compatisso-désemparé au jeune homme qui lui fait face. Qui, casque audio sur les oreilles, n’a certainement rien entendu de l’échange.
Impuissance.
Alors elle se lève brusquement, comme si elle allait manquer sa station, et se fraye tant bien que mal un chemin entre les voyageurs à la poursuite de l’homme en chemise à carreaux.

« Mesdames et messieurs, une petite pièce ? »

Elle se rapproche. Plus que quelques mètres. Freins. Elle manque tomber. Des sièges se libèrent. Un courant humain soudainement dans l’allée. Elle doit s’écarter. Laisser passer le flux. Dick Rivers a progressé contrairement à elle. L’habitude sûrement, hélas. Avec sa chemise à dominante rouge, sa haute stature maigre, elle ne le perd pas de vue.
Quand le train repart, que les voyageurs se sont quasiment tous immobilisés, elle se rapproche à nouveau. Elle n’est plus qu’à une encablure, que le train freine à nouveau.
Comment l’aborder ? était-elle en train d’hésiter. Que dire, comme ça, à brûle-pourpoint ?
Le mouvement dans l’allée, finalement, la sauve. Momentanément.
Dick s’écarte du flux montant, se serre contre le montant de la porte centrale. Et fait un pas sur le quai.
Pourquoi quitte-t-il la rame avant d’avoir exploré la seconde moitié du train ?

Juste le temps de bousculer une femme âgée, « Pardon Madame, je suis désolée », de se ruer sur ses traces et la double porte se referme dans son dos.

Elle jette un regard autour d’elle. Il est là-bas, près du mur, assis sur un siège coque. Il sort le billet de son porte-monnaie, le fourre dans la poche-poitrine de sa chemise. Évalue le maigre butin.
Elle s’est assise à côté de lui. L’air de rien.
— Bonjour !
Il la regarde attentivement de ses yeux bleu-gris au blanc jauni.
— Le billet, c’est vous, hein ?
Elle hoche la tête.
— Merci.
— Je vous en prie, c’est pas grand-chose et ça faisait tellement longtemps que je ne vous avais pas vu. L’hôpital, n’est-ce pas ?
— Oui, l’hôpital. Ils m’ont retapé. Ils savent faire, ça.
— Je pensais que vous aviez changé de quartier.
« Peut-être trouvé un travail ». N’ose le dire.
— Je vais peut-être devoir changer, mais j’en ai pas envie. Cette ligne, c’est chez moi. À cause de l’hôpital, j’ai perdu ma chambre d’hôtel. C’est la vie !
Il sourit.
Comme si on pouvait sourire d’une vie pareille.
— Je préfère attendre que ma chambre se libère, ou une autre, plutôt que de partir ailleurs. Du coup, j’ai moins besoin d’argent. Un trottoir, ça coûte rien.

Que répondre à cela ? Qu’elle possède une chambre d’amis, qu’elle pourrait l’accueillir ? Qu’elle a peur de cette pauvreté, de cette précarité, que la faire entrer chez elle, ce serait l’accepter, lui donner une place. Qu’elle n’en veut pas.
Alors elle lui offre un pauvre sourire éteint. Juste ça et c’est nul.

— J’ai gagné assez aujourd’hui. Alors je m’en vais, j’arrête. C’est fatigant vous savez de faire la manche. Plus fatigant que de travailler.
Il se lève.
— Attendez ! Ça coûte combien une chambre d’hôtel ?
Il se tourne vers elle, hésitant.
— Trente-six euros. Mais j’en ai pas pour le moment, je vous l’ai dit.
Elle farfouille dans son sac, extrait deux billets bleus de son porte-monnaie et les lui tend.
— On ne sait jamais. Allez voir. Un désistement peut-être. Un départ pour l’hôpital ou pour… ailleurs. Comme on dit, le malheur des uns fait le bonheur des autres.
Il pose sur elle ses yeux clairs.
— Je ne souhaite que du bonheur à tout le monde.
— Moi aussi Monsieur. C’est une formule idiote, je suis désolée. Je suis idiote en fait.
Il rit.
— Je ne crois pas.
Les billets lui brûlent maintenant les doigts.
— Prenez cet argent s’il vous plait.
— Merci, dit-il en enfonçant ses prunelles dans les siennes.
Avant de se diriger vers la sortie au bout du quai.
Elle est mal. Oh qu’elle est mal !
— Monsieur ?
Il se retourne.
— Vous avez oublié quelque chose dont j’ai besoin.
Froncement de sourcils.
— Éminemment besoin.
Sourire supplique.
— Votre couplet, s’il vous plait.
Il comprend, sourit, porte sa main à la bouche et s’éloigne tandis qu’il envoie des baisers dans l’air en chantant « bises, bises, bises. »

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