Bienvenue au cirque Tinder

il y a
8 min
536
lectures
75
Qualifié

Je suis Cyna Bel, autrice et créatrice de contenus pour la presse et les entreprises. Retrouvez mon portfolio sur mon site ! www.cyna-bel.com

Image de Grand Prix - Hiver 2018 - 2019
Image de Nouvelles

Tout le monde a connu des déboires en amour. Des soirées ratées. Des rendez-vous amoureux qui virent à la catastrophe. Laissez-moi vous raconter l’étonnante histoire qui m’est arrivée il y a quelques jours à peine. Elle commence comme une histoire d’amour du vingt-et-unième siècle. Une love story sucrée à l’américaine. Une de ces comédies romantiques qu’on regarde les yeux en cœur en mangeant des popcorns sur le canapé.


Acte un. La rencontre.

Mes mésaventures ont commencé de manière tout à fait anodine, alors que je me baladais comme des milliers de pauvres hommes esseulés dans les couloirs sombres des applications de rencontre Internet. La machine me matche. C’est une ravissante brune. Elle est volleyeuse, trente-trois ans, les jambes aussi longues que les cils. Incroyable. Je clique. Oui ! Je veux rentrer en contact avec cette déesse ! Je suis un peu déçu. Son profil est aussi vide que les emballages qui parsèment la table de mon salon. Je vais chercher des curly dans la cuisine.
« Salut. » Le message s’affiche sur mon écran alors que j’éclate le paquet rouge. Pof !
« Salut », je réponds.
Tatiana est responsable marketing dans une grosse entreprise. Entre le volley et le boulot, elle n’a pas vraiment le temps de rencontrer des gens (par « gens » elle veut certainement dire « hommes entre 30 et 40 ans »). Elle n’aime pas spécialement les sites de rencontre mais aujourd’hui, on n’a plus trop le choix.
« Je comprends. »
Au bout de dix minutes de conversation, mes doigts commencent à trembler de manière incontrôlée. C’est qu’on est déjà dans mes records avec une telle durée. Je stabilise ma respiration (un truc que m’a appris ma sœur). Une grande bouffée et j’évite de m’emballer. Finie la tremblote. C’est rien qu’une fille après tout. Elle va bientôt se lasser. Trouver une excuse pour fermer cette fenêtre et se concentrer sur le grand blond aux gros biceps qui occupe l’autre bout de son écran. A moins qu’elle ne préfère le brun ténébreux (gros biceps lui aussi) qui vient juste de la matcher ?
Le désespoir s’engouffre par le bout de mes doigts et est en train de remonter dans mon corps maigrelet. Je tente le tout pour le tout avant qu’elle ne disparaisse.
« Tu fais quoi là ? » je demande.
Silence. Suée.
Les «... » s’affichent enfin. Ça clignote, en mode work in progress. Une petite chenille qui avance tandis que le texte de sa réponse se forme sous ses doigts. Les miens, de doigts, frétillent comme des petits poissons hors de l’eau au bord de l’asphyxie.
« Je suis censée bosser en fait. »
Arg ! Voilà le début de la fin. Ce n’est qu’une question de secondes avant qu’elle ne me lâche un bon vieux J’y retourne. A + ! expéditif qui déglinguera mes espoirs avec l’élégance d’un gun de Call of Duty.
La chenille clignote à nouveau. En joue !
« Et toi ? »
Bonne question. Aussi inattendue que périlleuse. Le soulagement passé, je réfléchi à ma réponse. Ma première idée, à savoir : « Je mange des curly comme un gros dégueu en calefouette sur mon canap », ne me semble pas être la plus appropriée. Pas si je veux continuer cette conversation en tout cas. Ou mieux. La rencontrer. Grande bouffée. Il faut que j’accélère, sinon elle va s’imaginer que je ne sais pas quoi répondre.
« Moi aussi, je bosse. »
C’est à moitié faux, si on considère que jouer à One piece développe ma dextérité.
Elle reprend :
« En fait, j’ai une grosse présentation à faire pour mon travail. Est-ce que ça t’ennuie si je te recontacte d’ici une ou deux semaines, quand j’aurai plus de temps ? »
Bang ! Le coup est parti alors que j’avais baissé la garde. Je m’écroule sur les coussins molletonnés du canapé. Le texte continue à s’afficher mais je suis trop loin pour le voir. Ce sont les curly vautrés sur la table qui me poussent à me redresser.
« Tu es vraiment sympa et j’ai envie de te rencontrer, mais je suis très occupée en ce moment. Promis je t’écris vite ! »
Je tape un « OK » déprimé, que je complète d’un « Pas de problème ». Je retourne à la cuisine. Il doit bien rester un autre paquet de curly.


Acte deux. Deux semaines plus tard.

« Salut. »
Incroyable. La petite photo de Tatiana, sublime dans sa tenue de volleyeuse, vient de s’afficher en haut de mon écran.
« Salut. »
Elle me propose de la retrouver dimanche prochain. Il y a une soirée en plein-air. Elle connaît le DJ. On pourra aller boire un verre ensemble.
Inespéré.
Je me rappelle d’un coup toutes les filles virtuelles que j’ai rencontrées. Tous les arguments bidon. Du « Raaah, dommage que t’habites en banlieue, je fréquente que des gens de Paris intramuros ! », au délicieux « Finalement je peux pas venir ce soir, je dois amener mon chat chez le vétérinaire. », en passant par le mémorable « T’es beaucoup trop gentil. » ou encore le « T’as pas de tatouage ? Oh c’est con. Je date que les mecs tatoués. » La chance tourne enfin. La vengeance est un plat qui se réchauffe.

Le soir du rendez-vous arrive. Il commence par un texto :
« Je suis un peu en retard ! Mets-toi devant la scène. Je te retrouve et on va boire un verre après ! »
C’est un peu rude, mais ok. Je me place sur le côté, juste derrière les barrières de sécurité. Comme ça elle pourra me trouver facilement.
Il y a bien cent personnes ici. Que des hommes. Le DJ diffuse une musique électro qui contribue à tendre l’atmosphère. C’est un peu comme si tout le monde se demandait ce qu’il foutait là, et attendait d’être rassuré. J’ai des auréoles de la taille d’un continent sous les bras. Est-ce que je me suis bien brossé les dents avant de partir ?
Soudain, je la vois sortir d’une énorme limo blanche. Magnifique sur ses talons vertigineux, plastique irréprochable dans une tenue noire moulante, les cheveux qui coulent sur son dos comme une cascade.
— Nom d’une cacahuète !
Il me faut quelques instants avant de remarquer les deux patibulaires qui encadrent la déesse. Des men in black-costards-lunettes noires. Mais qui est cette fille ?
Tatiana monte les escaliers qui mènent à la scène, un air décidé sur les lèvres. Mais qu’est-ce qu’il se passe ?
Je ne vais apparemment pas tarder à le savoir.
La musique s’éteint. Clap clap polis dans la foule à l’attention du DJ. Tatiana s’avance. Elle saisit le micro.
— Bonsoir à tous ! Comment allez-vous ?
Comment je vais ? Mais je suis perdu ma petite dame ! Qu’est-ce que je fous ici ? Et qu’est-ce que toi tu fous ici ? Derrière moi, le magma s’est figé.
— Vous n’êtes pas convaincants. Montrez-moi que vous êtes vraiment là !
Des Woooooooooo et des Huuuuuuuu sont projetés vers la scène. Ils me traversent et atterrissent sur Tatiana, qui semble satisfaite puisqu’elle se met à sautiller sur place. Moi j’ai l’impatience qui s’enracine.
— Bon. Comme vous le savez, ou ne le savez pas, mon nom est Tatiana. Et j’ai une petite confession à vous faire...
Qu’est-ce qu’elle fout bordel. C’est quoi ce cirque.
— Vous êtes tous ici aujourd’hui pour un rendez-vous avec moi.
Nan. Tu déconnes. C’est pas vrai, hein. T’es pas vraiment en train de te foutre de ma gueule comme ça.
Elle pouffe. Sérieusement ?!
Une voix s’élève :
— Mais t’es célibataire ?
— Oui ! Oui ! s’exclame-t-elle en levant le poing au ciel. Je suis célibataire !
Dans ce cas, on n’est pas tellement des couillons, si ?


Acte 3. Le cirque Tinder

— Je commence à en avoir marre des appli de rencontres. Alors je me suis dit que je pouvais tous vous donner rendez-vous ici. Pour régler ça une bonne fois pour toute !
Tatiana pouffe. Encore. Je sens qu’on va encore monter d’un cran dans le game de la loose.
— Est-ce que vous êtes le meilleur ici, pour gagner un rendez-vous avec moi ?
Moi. Les autres. Tous. On répond par un silence incrédule. J’ai l’impression que je suis dans Hunger games.
— Je sais que vous êtes peut-être déçus, mais je ne vois pas ça sous cet angle. Quand vous y pensez, c’est une bonne expérience. C’est même une fabuleuse expérience ! Vous pouvez vous dire : « Woa ! Je suis en compétition pour avoir un date avec cette fille ! » Regardez la foule autour de vous. Pouvez-vous être meilleur que tous ces autres hommes ?
Ça siffle autour de moi.
— Donc... Combien d’entre vous ici ont une petite amie ?
Wo ! C’est direct !
— Ceux-là peuvent partir maintenant.
Elle fait un vaste geste de la main pour matérialiser ses propos. Les mecs, nous, on regarde autour de nous, histoire de vérifier qui est coupable.
— Vous savez que parmi les gens qui utilisent les applis, la moitié est déjà en couple ? Et bien, vraiment, ceux-là peuvent partir !
Ca s’agite mais au final peu de monde rend les armes. Ou les statistiques de Tatiana sont fausses, ou la moitié des types ici sont des sales petits menteurs ! Ou alors la majorité n’a, comme moi, pas encore très bien digéré l’information.
— Bien. Vous devez savoir que nous filmons. Si vous ne vous sentez pas à l’aise avec les caméras, je vous demande de partir. C’est le moment.
C’est donc un jeu de téléréalité. Formidable.
Apparemment le concept n’est pas du goût de tout le monde. Pour ma part je suis pris entre curiosité, gêne et fascination. La fille a quand même une sacrée paire d’ovaires pour organiser ça.
— Bien. Nous allons maintenant pouvoir commencer les éliminations. Si vous avez voté pour Marine Le Pen, merci de partir.
Mouarf ! C’est clairement une badass.
— Si vous êtes touriste, et que vous n’habitez pas dans ce pays, vous pouvez aussi partir.
...
— Si vous portez le doux nom de Jimmy, et bien vous pouvez aussi partir.
...
— Bien. Maintenant j’ai une nouvelle question pour vous. Levez votre bras gauche si lors de votre dernière relation, votre petite amie vous a largué.
C’est embarrassant, cette question. Un type crie :
— Nan mais ça va pas ou quoi ?!
— Levez votre bras s’il vous plait.
Il y a en a bien quelques-uns qui s’y collent.
— Bien. Ceux qui ont le bras levé, vous pouvez partir. Je fais totalement confiance aux petites amies.
Quelques rires gras s’élèvent du magma stoïque derrière moi. Des insultes aussi. Tatiana elle continue comme si de rien n’était. Pour ma part, je ne fais plus partie du jeu. Mais regarder, ça oui !
— Levez le bras si vous ne cherchez rien de sérieux. Si vous voulez juste tirer un coup ou quoi que ce soit du genre. Vous pouvez partir vous aussi.
...
— Toutes les personnes qui font moins de un mètre soixante-quinze, vous pouvez partir.
Il reste encore près d’une cinquantaine de prétendants. Elle doit encore écrémer. Que va-t-elle inventer ?
— Je vais maintenant être honnête avec vous. Il y a une série de choses que je ne veux pas chez un homme.
Elle ménage son suspens telle une star de one woman show.
— Pas de ventre-à-bière. Pas de barbe longue. Ni de chauve. Pas de Tom. Je ne sais pas pourquoi je n’aime pas les Tom. Peut-être à cause du lycée ? Je ne sais pas. Bref ! Pas de Birkenstock. Pas de pantalon à poches. Un peu de dignité quand même messieurs ! Pas d’alcooliques. Pas de fumeurs. Je suis désolée, je ne supporte pas l’odeur du tabac froid au réveil.
Ça pour des exigences... Elle veut mister parfait.
— Bien. C’est un jeu. Il faut de l’énergie dans un jeu, n’est-ce pas ?
Elle se remet à sautiller.
— Bon maintenant, tous ceux qui sont encore dans cette compétition, approchez-vous de la scène. Je veux vous voir. Qui est vraiment intéressé par cette compétition ?
Un groupe de coyotes se constitue. Les mecs sont vraiment desperate.
— Vous voyez, j’aime faire du sport tous les jours. Et j’ai besoin d’un homme en forme. Je veux aller faire du footing avec l’homme qui partage ma vie. Pouvoir faire des randonnées l’été.
Et voilà qu’elle fait faire des pompes à ses prétendants pour tester leur motivation ! Trente pompes pour pouvoir rester. Je regarde ma petite bedaine.
Elle aligne maintenant sa sélection finale en file indienne. Chacun s’avance à son tour, elle balaie d’un geste vers la droite si elle n’aime pas, vers la gauche ceux qu’elle garde.
— J’aime ta chemise. Vers la gauche ! J’ai pas dit un mètre soixante-quinze minimum ? A droite !
S’en suit une course, quelques questions complémentaires du jury Tu aimes voyager ? Un type furieux s’empare du micro, mais les men in black sont trop rapides pour qu’il n’ait le temps d’aligner plus de trois mots.
Pour la finale, Tatiana demande au public de l’aider à choisir. Elle a intérêt à prendre le bon. Je ne sais pas si quelqu’un s’aventurera à nouveau à dater avec elle après ça.

J’observe depuis mon poste la déclaration du vainqueur. Un vendeur ambulant me propose un jus de fruits frais. Je devrais peut-être lui en prendre un. Qui sait ? Au prochain rendez-vous, peut-être qu’on me demandera si je mange cinq fruits et légumes par jour.

75

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le pari

Frédéric Nox

Octobre 2017
Je me tenais immobile sur scène, debout, face à mon étrange chorale. Le spectacle était terminé ; nous n’avions pas chanté une seule note.
Le cœur battant, nous ... [+]