A la recherche de Michel Ribon.

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Pierre Montbrand anime le blog https://litteraire2015.wordpress.com/ Il écrit aussi quelques nouvelles dont certaines ont été publiées : 2ème prix de l'association des écrivains Vaudois en  [+]

Dans nos vies, les rencontres jouent un rôle essentiel. Cette coïncidence dans l'espace et dans le temps, que l'on nomme rencontre de deux êtres humains, peut ne révéler son importance que bien des années après son occurrence. Entre temps, vous aurez aimé, travaillé, voyagé, sans plus y penser, puis vient le temps du souvenir qui peut déboucher sur la nécessité d'une présence renouvelée, si ce n'est que cela n'est parfois plus possible, parce qu'il est trop tard. Trop tard, deux mots qui résument eux aussi bien des tragédies à notre pauvre échelle humaine. Est-ce-que ces lignes vont vraiment constituer une nouvelle, au sens propre et littéraire du terme ? Certes il y a une histoire, mais réelle, et pas issue de l'imagination, si ce n'est peut-être par l'interprétation subjective que nous pouvons faire de nos souvenirs, en les embellissant parfois, ou en exagérant certains traits. Quant à la chute, ce sera sans doute celle qui nous attend tous, même si dans une perspective chrétienne ce terme me semble inapproprié.

Cette histoire débute donc dans une petite ville des Alpes du Sud, probablement au mois de septembre 1972, dans une des salles du lycée Dominique Villard, du nom du célèbre botaniste du XVIII ème siècle. La salle est claire, le soleil, fréquent dans cette cité, rentre par les hautes fenêtres qui donnent sur la place de Verdun. L'homme qui marche entre les tables en dictant d'une voix forte, est notre professeur de philo, monsieur Michel Ribon, qui vient d'arriver dans l'établissement. Les étudiants de la classe de terminale scientifique, à l'époque nommée Terminale C, découvrent cette nouvelle matière en même temps que ce nouveau professeur. De lui, on dit qu'il vient du Liban et que le climat de notre petite cité lui conviendrait mieux. Son allure de prof à l'ancienne surprend, un petit gilet sans manche bordeaux, une veste pied de poule et une cravate, pas grand chose à voir avec le look barbu et col roulé de notre jeune prof de maths ; pourtant tous les deux sortent de l'E.N.S, Saint-Cloud pour Michel Ribon, à quelques dizaines d'années d'intervalle. Mes sympathies à l'époque vont plutôt aux mathématiques et à Monsieur B. qui les enseigne avec décontraction, mais exigence, débordant parfois sur le programme de maths-sup. Un attachement dont je ne me départirai jamais, puisque j'enseigne encore aujourd'hui les mathématiques en classe préparatoire, après avoir été chercheur dans un laboratoire de l'Université Dauphine, à Paris. Mais revenons à ce jour de rentrée des classes, et à l'homme qui parle d'une voix forte, passant parfois ses deux pouces sous ses bretelles, d'un air sur de lui et autoritaire. Il a choisi de dicter à la classe le programme entier de philosophie, en insistant même sur la ponctuation. Je gribouille quelques notes, pendant qu'à côté de moi, mon ami René, qui deviendra bientôt guide de haute montagne ignore tout cela superbement et n'écrit rien sur sa feuille...

Je me suis souvent demandé pourquoi Michel Ribon avait choisi de placer sa rencontre avec la classe de terminale scientifique sous le signe de la confrontation. La raison est peut-être à chercher dans l'air du temps, et dans cette prédilection d'une partie du public pour les mathématiques, et parfois pour la physique, bien que cette dernière discipline nous ait été enseignée cette année là d'une manière fort ennuyeuse, par un professeur proche de la retraite. Les relations entre le professeur et la classe devaient être quelque peu tendues, car je me souviens très bien de notre jeune prof de maths, nous incitant à la tolérance après un conseil de classe ; il avait dû nous dire quelque chose comme « il pense différemment de vous », au sens non d'une simple divergence d'opinion, mais d'un processus de pensée différent, propre au philosophe ; je doute qu'il ait réussi à convaincre les plus butés d'entre nous...
Je n'ai pas conservé de copies de cette année de philo ; les seuls souvenirs manuscrits que je conserve se résument à quelques appréciations relevées sur des bulletins scolaires. Des notes, 12, 14, 16, quelques appréciations laconiques, bon élève, des qualités, bons résultats, qui prouvent toutefois que j'avais pris sa matière au sérieux, et une dédicace sur un livre, son premier livre sans doute, publié cette même année, « meilleurs vœux de réusite ».

Cet ouvrage, qui porte comme titre « Le passage à niveau » a dû paraître à la fin de l'année scolaire. Si je parle là de débuts littéraires, c'est pure spéculation, mais le choix de l'éditeur, «  la pensée universelle », pousse à envisager cette hypothèse. Une édition à compte d'auteur indique en général que les maisons d'éditions ayant pignon sur rue ont refusé le manuscrit. Faire éditer de la philo ne devait pas être chose facile. La pensée universelle a fait quelques dépôts de bilan, renaissant chaque fois de ses cendres, telle un drôle de phénix, sans doute plus soucieux d'encaisser l'argent des auteurs débutants que de diffuser leurs livres... Je me rappelle un de mes amis qui s'était retrouvé, chez le même éditeur, avec un stock de livres sur les bras, livres qui durent finalement être pilonnés. Mais heureusement, il n'en fut pas de même pour le passage à niveau, car plus de quarante années plus tard, ce titre, repris par un autre éditeur continue d'être diffusé, et un coup d’œil sur la fiche de l'auteur Michel Ribon de la BNF prouve qu'il fut le premier d'une longue série. Beaucoup des livres de Michel Ribon furent d'ailleurs écrits après son départ en retraite, ce qui, me direz-vous, n'a rien d'étonnant... Quoiqu'en pensent certains, le travail d'un professeur est très prenant et il est bien difficile de dégager du temps pour écrire. L'art semble avoir été un de ses sujets de prédilection, comme dans « L'art et la nature » parut en 1988, où il évoque notamment les tableaux de Caspar David Friedrich.
Si je me souviens plus particulièrement du passage à niveau, c'est surtout à cause de la séance de dédicace que Michel Ribon avait organisée dans la plus grande librairie de la ville pour sa parution. Curieux plus de l'homme que de littérature philosophique, mais j'allais ainsi découvrir combien les deux étaient intimement liés, je me retrouvais ainsi devant mon prof de philo, son livre à la main. Je crois que je fus le seul élève de ma classe à acheter ce bouquin, qui relate de manière parfois brutale l'expérience concentrationnaire de l'auteur, résistant, et déporté. Je ne m'étendrai pas sur cette histoire, sur cette expérience cruciale d'une vie et ce voisinage de tous les instants avec la mort. Lisez « le passage » si vous ne l'avez déjà fait, ce livre fort vaut vraiment le détour. Mais le propos de ces quelques lignes est plutôt de vous faire partager mes souvenirs personnels.

Des cours de cette année là, je me souviens surtout de son enseignement sur la psychanalyse de Freud qui semblait le passionner. Nous nous sommes sans doute attardés plus longuement sur ce chapitre que sur d'autres parties du programme. C'était amusant de voir certains de mes camarades choqués par les propos parfois crus de notre professeur, évoquant, à propos de la phase anale, la satisfaction de l'enfant devant un caca bien moulé au fond du pot, ou encore commentant les pratiques masturbatoires des mères dans certaines peuplades, pour vérifier le bon fonctionnement du sexe de leur enfant mâle. Tout cela était plus amusant que la philosophie de Bachelard, ou d'Auguste Comte... Michel Ribon organisa un matin en classe le test de l'arbre. Après avoir ramassé nos dessins, il les passa en revue à son bureau, en les commentant à voix haute. Ceux qui avaient choisi de dessiner un sapin se virent suspectés de manquer de franchise et je me souviens d'un de mes camarades s'indignant : « dites tout de suite que je suis un faux jeton ! », ce qui était d'autant plus amusant que l'élève en question avait effectivement cette réputation. Quant à mon dessin aux racines torturées, il me valut ce commentaire : « vous avez voulu canuler, mais c'est très révélateur. Vous êtes sans doute le plus mythomane de tous ! ». Peut-être pas faux, comme disent les jeunes aujourd'hui...
De nombreuses années passèrent, entièrement vouées aux mathématiques. Je leur donnais tout mon temps, et elles me le rendaient bien, agrégation, doctorat, professeur de classe préparatoire, les vœux de réussite de mon prof de philo semblaient exaucés. Je revins par hasard à la philosophie, grâce à un de mes collègues professeur de mathématiques supérieures, qui m'avait convaincu de lire la cripu, la « critique de la raison pure d'Emmanuel Kant ». Après tout, maths et philo ont longtemps été en ménage. Gabriel Cramer par exemple, avait été nommé au XVIIIème siècle à Genève, sur un poste de professeur de mathématiques et de philosophie. J'abandonnais toutefois Kant au bout d'une centaine de pages... comment pouvait-on lire encore un auteur qui considérait l'espace et le temps comme des données a priori, alors que la relativité générale nous enseignait l'exact contraire ? La lecture de la logique de la découverte scientifique de Karl Popper me fut d'un plus grand profit, tout comme les « sentiers qui ne mènent nulle part » de Martin Heidegger, que je découvris grâce au livre de Bernard Sichère. Un beau jour je réalisais que, si j'avais côtoyé bon nombre de grands mathématiciens, du fait de mon activité de rédacteur en chef d'un magazine scientifique, le seul philosophe digne de ce nom dont j'avais croisé la route était Michel Ribon. Je ne parle pas ici de la cotte de popularité ou du nombre de « like », ou encore de couverture médiatique, mais de l'essence même de la personnalité, qui fait qu'on dit de quelqu'un « tiens, un philosophe ». Je me livrais à quelques recherches internet dans l'espoir de retrouver mon prof de philo de jadis, s'il n'était pas trop tard. J'eus quelques faux espoirs car le site internet Babelio n'enregistre pas son décès, et un autre le donne aujourd'hui comme âgé de...97 ans. Hélas, Michel Ribon est décédé le 10 août 2013, comme l'indique la fiche de la BNF. Je n'ai donc pas eu d'autre moyen que de le convoquer dans ma mémoire et de rédiger, en guise d'hommage, ces quelques souvenirs.

Grenoble, le 2 février 2020
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