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Patrick Villemin

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63

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé

— Avril venteux et soleilleux fait du paysan un orgueilleux.
— Ben oui et alors ?
— Et alors, c’est ce message que tu vas aller porter à notre agent de liaison.
— Quand ?
— Demain matin, à huit heures précises, sur la grand-place, devant l’église de Macornay.
— D’accord, j’y serai.
— Jean-Benoît ?
— Oui.
— Je peux compter sur toi, n’est-ce pas ?
— T’inquiète pas, je serai à la hauteur.
Jean-Benoît est allongé sur son lit. Dehors la nuit est tombée. Il n’a pas allumé sa lampe de chevet, jugeant que l’obscurité convenait mieux à son état d’esprit. Concentré, voilà le mot. Il est tout entier concentré sur sa mission. Demain, c’est le grand jour. Enfin une occasion de mettre son courage à l’épreuve de la réalité. Enfin une occasion de se hisser au même niveau que son grand frère. Car cette entrée en matière, il la lui doit. C’est Jean-Bertrand qui lui offre cette chance. Jean-Bertrand, le héros de la famille. Entré en Résistance dès le début du conflit. Ni communiste, ni gaulliste. Un simple patriote doté d’un charisme indéniable. Il faut le voir s’enflammer, défendre son engagement avec passion, démontrer que Pétain est un salaud et qu’en collaborant aussi activement, il précipite la France dans la pire ornière de son histoire. Son frère, c’est un indomptable, un lion, un esprit libre et déterminé... Jusqu’ici Jean-Bertrand s’était occupé de l’apprentissage politique de son cadet, se gardant de l’emmener « en opération ». Il n’avait pas voulu l’exposer à l’arbitraire et à la cruauté d’un danger qu’il avait tant bravé. Jean-Benoît avait obéi un certain temps puis s’était rebiffé. Il voulait en découdre. Il voulait se prouver – et prouver à son entourage – qu’il était capable de se battre. Plusieurs de ses camarades de classe avaient déjà rejoint le maquis. Pourquoi pas lui ? Jean-Bertrand avait cédé. Non par faiblesse mais parce qu’il savait qu’en dépit de son âge, son frère avait lui aussi le droit de choisir son combat. Et puis s’il l’en empêchait, Jean-Benoît s’engagerait ailleurs, au sein d’un réseau sur lequel cette fois il n’aurait aucune emprise. Autant l’accompagner, le guider et maîtriser quelque peu le déroulement des choses. Aussi lui avait-il proposé – par manière d’initiation – d’être un messager, le porteur d’une information qu’il ne comprenait pas.
« Avril venteux et soleilleux fait du paysan un orgueilleux. » 
D’où vient ce proverbe ? Que signifie-t-il ? Ou plutôt, quel est son sens caché ? Est-ce l’autorisation de commettre un attentat ? Est-ce une indication qui concerne un parachutage d’armes imminent ? Est-ce encore la distribution – ou l’affichage – de tracts subversifs ? La venue d’une pointure de la Résistance ? Quoi donc alors ? Jean-Benoît s’énerve que son frère ne lui en ait pas dit davantage.
« Avril venteux et soleilleux fait du paysan un orgueilleux. »
Puis il se calme. Après tout, c’est la première fois que Jean-Bertrand lui confie une vraie responsabilité. Il vient de lui tendre la main pour l’emmener dans son monde secret, ce monde juste au fond duquel – il le sait – se cache la vérité de l’Histoire. Même s’il regrette de ne pas tout comprendre, il sent sourdre en lui une indescriptible fierté. Son aîné lui accorde sa confiance et c’est cela le plus important. Grâce à ce geste, Jean-Benoît fait désormais partie de ceux qui agissent. L'action. Un concept qui deviendra demain matin une réalité. L’action et les risques qui en résultent.
Et si tout ça tournait mal ? se dit-il tout à coup.
Les tortures, les dénonciations, la haine des Allemands et de la milice, les salauds de collabo, les exécutions sommaires, les listes d’otages, tout cela se mélange dans sa confusion intérieure. Il se voit dans la prison centrale le matin de son exécution. Car il est aux yeux de l’occupant et de l’administration vichyssoise un terroriste. Ni plus, ni moins. Jean-Benoît tâche de se rassurer. Il songe au courage, à la Patrie, à la Liberté. Il s’est embarqué dans cette histoire, animé par de vraies convictions. Il s’est investi pour épater son frère mais aussi pour échapper à l’ennui – à l’indécrottable ennui – qui détériore chaque jour son cœur d’adolescent. Il s’est lancé dans cette aventure parce qu’il n’a plus rien à dire à ses parents, parce que sa petite sœur est une peste privilégiée et parce qu’au grenier, tous les trésors ont déjà été découverts.
Jean-Benoît ne trouve pas le sommeil. Il faut pourtant qu’il dorme. Une heure, au moins. Car demain matin...

Le réveil ! Jean-Benoît ne l’a pas entendu ! Huit heures moins vingt ! Dans vingt minutes il doit être devant l’église de Macornay ! Il sort en catastrophe de son lit, tombe par terre, cherche dans le foutoir de sa chambre ses affaires éparpillées. Sa chemise, son pantalon, ses croquenots. Où sont ses chaussettes ? Il en trouve une mais pas l’autre. Il cherche encore puis renonce. Tant pis ! Bon Dieu mais pourquoi a-t-il dormi aussi lourdement ? Il faut rattraper son retard. Un quart d’heure pour Macornay, ça devrait être faisable. Il sort en trombe de sa chambre et dévale l’escalier. Jean-Benoît jaillit tel un fou dans la cour de la ferme. Le visage blanchi par la peur de tout rater, ébouriffé, les yeux dans tous les sens. Il s’élance provoquant une petite panique dans le groupe de poules qui picorent devant la porte. Il entre dans l’atelier de son père. Là, au fond, son vélo. Il l’attrape, le sort, l’enfourche, mouline un coup à l’envers, cale son talon et part à toute allure.
Dans la cour, sa mère vient de sortir.
— Jean-Benoît ! Jean-Benoît !
— …
— Ton petit-déjeuner !
— Pas le temps !
— Ton petit-déjeuner !
— Pas le temps, je t’ai dit.
Devant lui, le chemin cabossé. Il le connaît pour l’avoir tant et tant arpenté. A pied, en carriole ou en vélo. Il sait chaque trou, chaque piège, chaque fontis. Au début, ça monte. Jean-Benoît est en danseuse sur son engin. Il pousse sur ses pédales comme un forcené. Le visage de son frère apparaît tout à coup. C’est une icône, une image sacrée dont la perfection le renvoie à sa propre défectuosité. Ce sentiment lui serre le cœur. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas échouer ! Cette hypothèse est tout à fait inadmissible ! Inenvisageable ! Il redouble ses efforts, tachant à chaque tour de pédalier de gagner une seconde, une fraction – même infinitésimale – de seconde. Il est jeune et alerte. Ses jambes suivent le mouvement ; elles s’échauffent, s’étirent, lui font mal mais produisent l’effort qu’il exige. Son corps d’abord en suspension au-dessus de sa machine se fond désormais en elle. C’est un cycliste qui passe maintenant, les muscles et l’esprit tendus vers son objectif, dans un effort immense et violent.
La campagne franc-comtoise resplendit sous le soleil de cette fin d’été. Il fait beau, aujourd’hui. La région s’est affranchie pour une fois de ce brouillard gluant qui s’accroche aux forêts du Jura. Le ciel bleu s’ouvre sur la campagne.
Encore dix minutes. Condamné à l’exploit, Jean-Benoît sait ce qu’il lui reste à faire. L’enjeu est fondamental. Car ce n’est pas d’une vulgaire course dont il s’agit. Derrière cette lutte se profilent des symboles avec lesquels il ne peut pas tricher. Sa vie future en dépend. Il en résulte une authentique frénésie ; laquelle le pousse encore et encore à se sortir les tripes du ventre. Il se cramponne à son guidon, avale les kilomètres, puise dans sa hargne la force d’aller vite, toujours plus vite, toujours plus imprudent tandis qu’à chaque choc le petit tintement de sa sonnette en fer blanc retentit. Le paysage change. On passe à une forêt plus clairsemée - à des clairières même. Le sentier devient de plus en plus chaotique. Sous le lit de feuilles, la terre est encore humide. L’épreuve se prolonge. Jean-Benoît perd de son énergie. La fatigue commence à l’étreindre. Les muscles de ses cuisses se raidissent un peu. Il sent aussi comme une brûlure dans ses mollets. Pour l’instant rien d’insurmontable. Quelques douleurs diffuses conjuguées aux premiers signes de faiblesse. Il se mobilise, redouble ses efforts et relance la machine. Allez ! Bon Dieu grouille-toi ! Et il s’écoute, s’arrache, se motive. Il négocie un virage vicieux, évite un talus, redescend en trombe, frôle la masse des arbres, écrase la mousse, les champignons, les brindilles. Allez, bordel de merde ! Attention le croisement ! À droite, à droite, oui, là. Tu freines, tu repars, le cul au ciel et la tête en transe. Ça rebondit ! Jean-Benoît s’agrippe, déterminé, prêt s’il le faut à dégueuler ses poumons sur son vélo. Tu dois y arriver ! Ce message, c’est une nouvelle que d’autres attendent. Ils t’attendent d’ailleurs, à Macornay, sur cette maudite place ! Jean-Benoît prends garde ! Une descente ; c’est la dernière ! C’est celle qui conduit au village. Le sentier serpente et plonge dans le vallon. Sous ses pneus, il sent que la terre devient de plus en plus glissante. Qu’importe ! Vas-y que je pédale, vas-y que... Jean-Benoît heurte un petit rocher dont la carapace verte n’a pas attiré son attention. En voulant éviter un trou, il a précipité sa roue dessus. Le choc est terrible. Il bascule en avant. Le guidon lui entre dans le ventre, son corps passe au-dessus de la machine. Il a beau se protéger avec son bras, il ne peut empêcher le double impact : l’un en plein visage, l’autre dans le genou. C’est la souche qui lui a fait le plus mal. Il a senti son arrête noueuse lui entrer tout à coup dans le ménisque. La douleur est fulgurante. Il se recroqueville dessus, la mâchoire serrée. Plus en haut, c’est son arcade sourcilière qui est touchée. La plaie n’est pas grande mais elle saigne beaucoup. Si bien qu’il n’y voit plus d’un œil. Il se nettoie du revers de sa manche. Sa bicyclette gît à côté de lui, désintégrée. Quelle catastrophe... Il se relève et lui jette un regard contrit. Sa jambe lui fait mal. Reprendre sa course : la seule idée qui le tient, l’obsède, le pousse à repartir. Il boite et contient les sanglots qui bouillonnent au fond de sa gorge sèche. L’avantage d’être à pied, c’est qu’il peut couper dans les broussailles. Du moins, il le croit. Il rentre de plein fouet dans le sous-bois. Des fougères, des ramures, des orties et des ronciers. Des tonnes de choses lui barrent le chemin. C’est à croire que la nature est allemande ! Il se prend les pieds dans des racines qu’il ne voit pas, s’accroche à des tiges constellées d’épines, encaisse les griffures et les gifles des branches. À cet instant, Jean-Benoît n’est plus un être doté de raison. Il s’est transformé en une bête paniquée, ivre de fatigue et de terreur. Il tombe, se tord les chevilles. Son genou le fait atrocement souffrir. Tantôt déséquilibré, tantôt perdant l’équilibre, il progresse néanmoins, perce cette « jungle » si touffue. Et toujours il se redresse, comme mu par une force indépendante de lui, comme s’il était une machine emballée, abîmée, qui poursuit sa folle randonnée. Bientôt il aperçoit l’orée du bois. Il franchit encore quelques mètres de fouillis végétal, puis sort devant un champ. Au-delà, le clocher de Macornay, les taches rouille de quelques toits. Jean-Benoît reprend sa course, estropié, du sang sur le visage et jusque sur le col de sa chemise ; laquelle est déchirée et pleine d’épines. Il descend la pente. Le fil barbelé l’arrête un instant. Il reprend son souffle, courbé, les mains sur le devant des cuisses.
— Il faut... Il faut passer...
Il essaie d’enjamber le fil, s’y prend mal. Plusieurs pointes lui arrachent la peau. Il tombe à nouveau, roule de l’autre côté. Il est là, à terre, les bras en croix, les yeux perdus dans le bleu profond du ciel.
— Avril... paysan orgueilleux, du vent...
Encore une fois, il trouve dans ce ravage la force de repartir. En nage, il sautille sur un pied jusqu’à la clôture, de l’autre côté du champ. À bout de nerfs, de peine et de peur, il pénètre enfin dans la première ruelle du village.

Roland fume une cigarette. Huit heures dix au clocher de l’église. La place est déserte. Le silence lui pèse. Mauvaise intuition ? Il ne sait pas. Il attend, c’est tout. La fumée âcre lui collerait presque mal au cœur tant il est nerveux. Si au quart cet agent n’est pas là, il faudra décarrer. Dans la Juvaquatre noire, son camarade attend aussi. Le moteur ronronne.
— Mais qu’est-ce qu’il fout ?
— Encore cinq minutes et on se casse.
— OK.
Il reprend une cigarette d’un doigt fébrile.
— T’en veux une ?
— Non merci... Attends, je vois quelqu’un...
Roland se retourne. Effectivement, voilà leur type. De l’autre côté de la place arrive un jeune homme dans un état indescriptible : visage ensanglanté, chemise déchirée, clopin-clopant, et des yeux brûlés par la panique. En un éclair Roland voit ce gosse arrêté par la Gestapo ou la milice. Ils le torturent, s’acharnent sur lui jusqu’à que tout à coup, dans des conditions invraisemblables, il parvienne à s’échapper ! Il se sauve ; il est traqué mais réussit à venir jusqu’ici ! Et Roland imagine que les boches sont là, autour, et que le traquenard va se refermer sur eux. Il jette sa cigarette et s’engouffre dans la Juvaquatre.
— Démarre, vite, vite ; il doit y avoir des schleus partout !
La voiture bondit dans un vrombissement tonitruant. Les pneus crissent. L’ombre déliée de la Juvaquatre se profile sur le mur du presbytère. L’espace d’une seconde, Roland songe qu’ils n’ont pas le temps de récupérer le gosse ! Et puis il a sans doute déjà parlé aux boches ! Qu’en feront-ils ? Il faudra le torturer pour qu’il avoue avoir lâché leurs noms ? C’est ça ? Il faudra le torturer et l’exécuter ensuite d’une balle dans la tête ? Non, ce n’est pas possible ! Il faut qu'ils épargnent ça ! Il faut lui épargner ça ! Pas le temps, pas le temps !
— Fonce sur lui, bordel ! Fonce sur lui !
L’esprit affolé, le conducteur obtempère sans comprendre ! Il braque à droite, perd le contrôle de sa voiture, contre-braque à gauche. Les rugissements du moteur couvrent leurs cris. Un visage terrifié, qui grossit, qui grossit encore dans l’encadrement du pare-brise. Et pour finir un choc terrible. Le corps roule sur le capot puis dégage violemment sur le côté. Jean-Benoît s’écrase à terre, tué sur le coup.
Roland, la main sur son revolver, se retourne.
— Vite ! Vite ! Tirons-nous, les schleus sont partout !
Et la voiture disparaît à l’angle de la place dans un vacarme hystérique.

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natel · il y a
excellent!
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YEEBEE · il y a
superbe ..descriptions parfaites...suspens garanti!
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Florane · il y a
Je pense qu'il faut avoir déjà été en retard à un rendez-vous important pour l'avoir aussi bien décrit
J'ai bon là?

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Paul Hanska · il y a
Bravo; j'espère que vous écrivez toujours sur ce site
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Maryline Monteil · il y a
Votre texte est une belle découverte! Le rythme haletant nous conduit sur une ligne d'arrivée surprenante ! Bravo!
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Anna Hoser · il y a
Deux fois que je lis votre texte et termine à bout de souffle, quelle terrible histoire si bien évoquée par ce terrible épisode, quelle terrible époque... je vous lirai encore !
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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
une belle découverte :-)

Et si vous aussi vous avez envie
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-v-a-ntre-de-la-bete

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Granydu57 · il y a
+1 Moi aussi, avec du retard, une découverte et une lecture haletante.Je ne manquerais pas de lire vos livres dès que possible.
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Christian Pluche · il y a
+1 en retard, très en retard, pour un texte découvert à l'instant ! Si vous avez le temps quelques remarques et conseils, pour la nouvelle "le plombier 2035".... A bientôt !
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