La Hem

Image de Ismaël Jude

Ismaël Jude

Cette œuvre est
à retrouver dans nos collections

Nouvelles - Littérature Générale Collections thématiques
  • Le Temps
Ma mère a une peur bleue des eaux grises de la Hem. Le nom de la rivière, ça s'écrit Hem mais ça sonne comme l'initiale d'un mot qu'on ne dit pas. La M pour la Marrante, la Maline ou la Méchante. Elle passe au bout de notre terrain. Là, il y avait une grange et une pâture, mon père en a fait un garage avec un parking devant. Sur une vieille photo, il y a encore de l'herbe, on devine la Hem au fond. Au premier plan, les cousines et cousins, nous sommes sur un tronc d'arbre aux côtés de la petite mémé.
 
Je me souviens aussi, sur le parking, notre terrain de jeu, avec les Maïeux, on joue aux cowboys et aux Indiens. Tiago fait l'indien.
— Pan ! T'es mort !
 
Faire l'indien, c'est une cascade qui consiste à tomber comme si tu te prenais une balle de fusil. Tiago fait l'indien à la perfection. Il roule dans la petite pente jusqu'à la rivière. La face dans l'eau, il arrête de respirer. Nous, les cowboys, on vient le relever. Gilles et mon frère le soulèvent par les épaules. Leurs pieds s'enfoncent dans la glaise. Cette boue au fond de la rivière leur colle aux baskets, on dirait la pâte que le boulanger tourne dans le pétrin. Puis l'eau troublée redevient transparente.
 
Ma mère nous appelle. La rivière est interdite. On fait comme si on cherchait des marrons. Pour Tiago et Gilles, c'est l'heure de rentrer. D'ici, on voit leur petite maison blanche. Tout là-haut. Ça s'appelle le bout de l'Aa. C'est le nom d'une autre rivière. Le père Maïeux dit qu'on ne revient jamais de l'eau de l'Aa. Je ne vois pas ce qu'il y a de rigolo.
 
Madame Gamelin, l'institutrice, nous explique que notre village est le point le plus haut de notre département. Le nom du village, ça signifie récif. Il date d'une époque où il y avait la mer de Boulogne à Saint-Omer. Le village était un écueil redouté des marins qui faisaient la traversée.
 
De notre côté, en bas, c'étaient des marécages. Aujourd'hui encore, c'est la rue des Marais qu'on habite.
 
***
 
Tous les jours, mon oncle Gaël se couche sous une voiture. Il en ressort noir de cambouis. Divorcé, il vit chez nous. Il répare les autos que revend mon père.
 
Le garage devient une casse-auto, on quitte la rue des Marais pour une autre maison dans la rue de la Chapelle. Le nom de notre village se prononce comme un écueil mais il n'y a jamais eu la mer ici. À l'époque, ça s'écrivait Scules,
 
Escules... Monsieur Bonchamp, qui travaille à la casse, égrene une liste de noms. Il nous demande d'écouter et de dire à quoi ça ressemble : Squeles... Gilles Maïeux propose squelette.
— Ce n'est pas bête, dit Bonchamp. Skueles, qui est une autre variante, fait penser à l'anglais skull. Qu'est-ce que c'est, skull ?
— Le cul, répond Gaël.
— On l'entend dans le nom ancien de Scoles qui évoque scolaire, n'est-ce pas, Gaël ?
La casse-auto fait faillite. Gaël est en chômage. Mon père ouvre une station-service à Saint-Omer. Gaël vit chez la petite mémé. Je ne les vois plus.
 
***
 
Je vais dans un nouveau collège. Le jour de la rentrée, Médard, le prof d'histoire-géo, dit mon nom et, juste après le mien, celui de Jody Lilian. Elle et moi, on est liés par l'appel. À Saint-Omer, mes nouveaux amis, c'est Etienne et Mickaël. Ils ont des BMX. Armand Macquaert roule sur un vieux vélo de course maintenu par des extenseurs. Tous les quatre, on file à toute vitesse par la rue d'Arras, la rue des Épéers, la rue des Clouteries, direction l'Esplanade.
 
Médard fait un cours sur la toponymie. Il nous demande si nous connaissons des noms de communes. Je lève la main. Je n'ai jamais pris la parole dans cette classe. Je suis le nouveau. Je cite les noms de mon village. Il me demande si j'en connais la signification. Je reste bête, ébahi. Je propose : école. Je me trouble. Squelette ? Quelques gloussements se font entendre. Je dis qu'autrefois mon village était un récif au milieu de la Manche. Médard éclate de rire à son tour.
 
Il connait mon village, un endroit très intéressant où se rencontrent les paysages du Boulonnais et de l'Audomarois. Il est entouré des monts du Val, de Brunembert, de Quesques et de Rebergues... La commune doit son nom à sa forme. Et il mime une écuelle avec ses deux mains jointes, comme s'il buvait l'eau de la Hem.
— Squelette, école, c'est complètement farfelu, rigole-t-il.
J'en sors ridiculisé pour toujours.
 
***
 
Jody dirige une école de musique. On se donne des nouvelles. Notre cercle de camarades se reforme vingt ans après. Elle a retrouvé Mickaël puis Etienne. On prend des verres au café, chez Gaëtan. Il ne manque qu'Armand Macquaert pour fermer le cercle.
— Comment vont tes parents, Jody ?
— Mon père a plongé. Il faisait de la plongée sous-marine à Audresselles. Il n'est jamais remonté.
— Quelqu'un a des nouvelles d'Armand Macquaert ?
Mickaël a trouvé un numéro. Macquaert lui a laissé un message. Il doit venir chez Gaëtan aujourd'hui même.
Un type surgit. Il dit :
— Je suis Armand Macquaert.
Mais c'est un homonyme. Notre Armand reste introuvable. L'homonyme boit un verre avec nous quand même. Vite lassé par les ressassements d'anciens combattants d'une guerre qui n'était pas la sienne, il s'esquive.
 
***
 
J'emprunte la voiture de mon père. Je prends la RN 42, me gare devant la boulangerie, rue de l'Église. Je monte à pied jusqu'au bout de l'Aa. Dans son jardin, le père Maïeux n'a pas changé. Non, c'est Gilles lui-même, il habite la maison de ses parents. Je demande des nouvelles de Tiago. Gilles m'apprend qu'il est parti. Parti où ça ? Nulle part, sous terre, en fumée, au ciel. Dans l'eau de l'Aa. 
 
Je fais le tour par la longue rue. Je vois trois fois mon amie d'enfance, la Hem. On se côtoie un moment. Je la laisse vers la rue du Val. Je redescends. L'ancienne casse-auto est un lotissement. Le marronnier, il est devenu immense. La petite pente est restée identique, le bout de rivière. La Mélancolie même.
 
Il fait nuit. Je marche pieds nus dans le filet d'eau glacée. J'atteins une clairière, à l'arrière d'une propriété que je ne connais pas. Je me trouve à la source de la Hem. Je grelote. Les lumières sont éteintes. Sous la lune, je distingue une rangée de silhouettes assises sur un tronc d'arbre. Je reconnais le visage de Tiago. Il a fait l'indien, jusqu'ici. Les dents blanches de Gaël illuminent son visage noir de cambouis. La petite mémé est à ses côtés. Il y a aussi un homme de mon âge. C'est Armand Macquaert, le nôtre, le vrai.
 
Le lendemain, Jody m'appelle. Je lui apprends que j'ai trouvé Armand Macquaert.
— Où ça ? En rêve ?
À la source de la Hem. Ils sont avec la petite mémé, tout va bien.

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation