Avant d'entreprendre ce voyage sur les routes à travers les vignobles, je pense qu'il serait peut-être bon de parler un peu des mystères du vin. Un coup de l'étrier, somme toute.
Pour qu'on ne sache pas seulement de quoi il s'agit, mais aussi (et peut-être surtout) de quoi il ne s'agit pas. Une façon comme une autre de s'enivrer, pour qu'en chemin, les plaines et les coteaux, les vallons et les collines, les fleuves, les ruisseaux, les bosquets et les prés rouent autour de nous non plus comme géographie mais comme plumage de paon. Nous occuper un peu de ce personnage Vin d'une façon nouvelle, voir plus loin que son anatomie, siroter un bon coup de magie organique, tâcher de savoir ce qu'il y a derrière sa matière et atteindre, s'il se peut, (comme pour un homme, et il en est un) son appareil passionnel. Le vin est un personnage avec lequel il faut constamment compter; à chaque instant il intervient dans nos affaires, il s'occupe de nos bonheurs et de nos malheurs, de nos amours, de nos haines, de notre égoïsme, de notre espoir et désespoir, il faudrait bien, à mon avis, finalement savoir ce qu'il a, lui, dans le ventre. Partir pour aller le voir chez lui, d'accord, mais partons avec un cheval arabe et qu'il joue des quatre fers pour illuminer le départ.
Chaque fois qu'on s'inquiète de connaître le cœur d'un personnage important qui a barre sur toutes nos entreprises, on se sert instinctivement des plus petites découvertes que le hasard nous permet de faire. Pour moi, il s'est d'abord passé quelque chose d'assez curieux et qui m'a mis la puce à l'oreille. Un soir, je cherche un livre et j'entre dans une de ces pièces du bas qui, chez moi, servent à la fois de bibliothèque et de serre. Comme il n'y a pas l'électricité, j'ai à la main une bougie que la porte ouverte souffle. Il est assez tard dans la nuit, c'est l'heure où la fraîcheur distille de la rosée au joint des fenêtres. Avant de trouver des allumettes dans mes poches, je suis touché par la présence d'une délicieuse odeur. C'est ici que l'ombre me servit: je ne pouvais penser que par mon odorat et mon imagination. Je ne pense pas du tout à une fleur quelconque. La seule idée qui me vient à l'esprit est celle de cuveaux de vin. C'est tellement précis que j'imagine voir la belle surface goudronnée de pourpre d'un vin paisible, le fleurissement d'une légère écume de rose. L'odeur est si exquise que je garde à la main sans l'ouvrir la boîte d'allumettes. Par quel procédé magique des cuves de vin sont-elles venues là ? Il n'y a aucune raison. Et cependant, c'est bien l'odeur précise du vin. Il n'est pas possible de se tromper; mon odorat ne raisonne pas, c'est lui qui a mis en alerte mon appareil de connaissance, celui-ci a décidé que c'était du vin, cela doit en être. Plus je laisse cet appareil de connaissance jouer son rôle dans l'obscurité, plus je vois la cuve et le pourpre, et l'écume, et l'odeur forte et si précise que tout à l'heure, si je m'obstine, elle va me soûler. Or, je sais qu'à part quelques bouteilles cachetées que je garde à la cave, loin de la pièce où je suis, il n'y a hélas pas d'autre vin dans la maison. Alors, j'allume, je regarde autour de moi, je ne vois rien que des rayons de livres et je reste un temps infini avant de faire le point. L'odeur persiste, toujours la même, toujours si précise et si exigeante dans les images qu'elle commande que je continue à voir des cuveaux de vin se superposer à l'image réelle de mes livres jusqu'au moment où, enfin, je comprends que c'est tout simplement (mais quel admirable enchevêtrement de richesses dans cette simplicité), tout simplement l'odeur de trois jacinthes fleuries.
Ne tirons pas de conclusion mais laissons-la émerger toute seule de tous les faits juxtaposés. Nous ne devons ici rien trancher. Ce qu'il nous faut savoir, ce n'est pas la solution d'un problème de géométrie mais le miroitement de l'âme d'un prince.