Le Mon Analogue

On tenait bon. Souvent, pour occuper les heures difficiles qui suivaient le crépuscule, on racontait des histoires.

Je me souviens qu'un soir nous parlions des légendes relatives aux montagnes. Il me semblait, disais-je, que la haute montagne était beaucoup plus pauvre en légendes fantastiques que la mer ou la forêt, par exemple. Karl expliquait cela à sa façon :

–Il n'y a pas de place dans la haute montagne, disait-il, pour le fantastique, parce que la réalité y est par elle-même plus merveilleuse que tout ce que l'homme pourrait imaginer. Peut-on rêver de gnomes, de géants, d'hydres, de catoblepas qui puissent rivaliser en puissance et en mystère avec un glacier, avec le moindre petit glacier ? Car les glaciers sont des êtres vivants, puisque leur matière se renouvelle par un processus périodique dans une forme à peu près permanente. Le glacier est un être organisé : avec une tête, qui est son névé, par où il broute la neige et avale des débris de rocher, tête bien séparée du reste du corps par la rimaie ; puis un ventre énorme où s'achève la transformation de la neige en glace, ventre sillonné par des crevasses profondes et par des rigoles, canaux excréteurs du surplus d'eau ; et, à sa partie inférieure, il rejette, sous forme de moraine, les déchets de sa nourriture. Sa vie est rythmée par les saisons. Il dort l'hiver et se réveille au printemps avec des craquements et des éclatements. Certains glaciers se reproduisent même, par des procédés qui ne sont guère plus primitifs que ceux des êtres unicellulaires, soit par conjonction et fusion, soit par scission qui donne naissance à ce qu'on appelle les glaciers régénérés.

–Je soupçonne là, disait Hans, une définition de la vie plus métaphysique. Les êtres vivants se nourrissent par des processus chimiques, tandis que la masse du glacier ne se conserve que par des processus physiques et mécaniques : congélation et fusion, compression et tiraillement.

–Très bien, répliquait Karl, mais vous autres savants, qui cherchez justement, dans l'étude des virus cristallisables, par exemple, les formes de transition du physique au chimique et du chimique au biologique, vous devriez tirer beaucoup d'enseignements de l'observation des glaciers. Peut-être la nature a-t-elle fait là une première tentative pour réaliser des êtres vivants par des procédés exclusivement physiques.

–« Peut-être », dit Hans, « peut-être » n'a aucun sens pour moi. Ce qui est certain, c'est que la substance du glacier ne renferme pas de carbone et que, par conséquent, elle n'est pas une substance organique.

Ivan Lapse, qui aimait bien montrer sa connaissance de toutes les littératures, interrompit :

–En tout cas, Karl a raison. Victor Hugo a remarqué, en revenant du Rigi, qui, même à son époque, n'était déjà pas bien haut, que les spectacles des hauts sommets contrarient violemment nos habitudes visuelles, si bien que le naturel y prend des allures de surnaturel. Il prétend même qu'une raison humaine moyenne ne peut pas supporter un tel dérangement de ses perceptions, et explique par cela l'abondance de débiles mentaux dans les régions alpestres.

–C'est vrai, c'est vrai, bien que cette dernière supposition soit une bourde, dit alors Arthur Beaver, et Miss Pancake m'a montré hier soir quelques esquisses de paysages de haute-montagne qui confirment ce que vous dites...