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Nouvelles - Policier & Thriller
Le problème avec les morts, c'est qu'ils sont affreusement désordonnés. Ils s'écroulent n'importe où, laissent des taches et, en principe, ne pensent pas à ranger derrière eux. Alors, quand j'entre dans la petite serre d'Armand de Moor et que je constate que tout est parfaitement en ordre, je sais immédiatement que quelque chose n'est pas net.
Laissez-moi me présenter. Je m'appelle Mona Acheson, j'ai vingt-huit ans et je perçois le monde différemment des autres. Pas parce que je suis policière, même si cela a aussi son importance, mais parce que j'ai ce qu'on appelle une synesthésie. Quand mon cerveau fait des connexions logiques, quand des indices s'assemblent comme des pièces de puzzle, je vois des couleurs. Un flash m'indique que ce dernier a compris quelque chose avant même que je le réalise. Les mathématiciens parlent de ce moment où une équation invraisemblable s'éclaire soudainement. Pour moi, c'est une couleur qui danse devant mes yeux.
— Capitaine, vous remarquez quelque chose ? me demande Tom, mon coéquipier du jour.
Quinze ans, une passion pour la musique en général, et la guitare en particulier. Et surtout, le fils du commissaire Lowie. Ce sont les vacances pour Tom, alors, sur une enquête facile comme celle-là, j'ai demandé à son père l'autorisation de l'embarquer avec moi plutôt que de le voir traîner dans le commissariat. Qui sait si ça ne va pas créer chez lui une vocation ?
— Regarde autour de toi. Qu'est-ce qui cloche ?
Il balaie la pièce du regard et hésite.
— Euh... tout est nickel ?
— Exactement. On vient d'emporter un homme mort d'intoxication, et pourtant, cette serre est, comme tu dis, nickel. Quelqu'un a rangé après.
— Et donc c'est louche ?
J'ai la désagréable impression d'avoir une mauvaise influence. Ça m'embêterait qu'il aille dire à son père qu'il ne vaut mieux pas ranger sa chambre.
J'embraye donc sur les traces sphériques au sol, situées près de la porte menant à l'appartement des De Moor. Des traces suggérant que certains pots aient disparu récemment. Une odeur âcre de pesticide flotte encore dans l'air. Et là, un flash bleu électrique. La connexion se fait dans ma tête : plantes manquantes, odeur de pesticide... J'y suis ! Il y a eu une invasion de parasites qu'il a fallu traiter par tous les moyens.
J'embraye donc sur les traces sphériques au sol, situées près de la porte menant à l'appartement des De Moor. Des traces suggérant que certains pots aient disparu récemment. Une odeur âcre de pesticide flotte encore dans l'air. Et là, un flash bleu électrique. La connexion se fait dans ma tête : plantes manquantes, odeur de pesticide... J'y suis ! Il y a eu une invasion de parasites qu'il a fallu traiter par tous les moyens.
Je demande à Tom d'aller vérifier le carnet où les De Moor tiennent leurs comptes bancaires dans la caisse des pièces à conviction, pour voir si les plantes qu'ils ont achetées viennent toutes du même fournisseur.
Il est rapide ce garçon ! Et hyper concentré. Son doigt glisse sur les lignes comme s'il s'agissait d'une partition musicale :
— RAS Capitaine.
Je pointe la porte des De Moor d'un mouvement de tête. Ici, on a fait le tour, il est temps d'aller creuser plus loin.
L'appartement des De Moor n'a rien de singulier à l'exception d'une superbe composition d'art floral japonais. Trois branches disposées avec précision, une fleur rare au centre. D'un coup de menton discret, je pousse Tom à s'en approcher.
— Il est dingue ce bouquet, Madame.
Claire de Moor, quarante ans, les yeux rougis mais toujours élégante, lui sourit en couvant le bouquet du regard.
Nouveau flash, cette fois orange. Elle semble y être très attachée.
— C'est vous qui l'avez fait ? je demande de ma voix la plus douce possible.
— Oui. Je prends des cours d'ikebana depuis quelques mois.
— Comme votre mari, vous aimez les plantes, intervient Tom.
Pendant une fraction de seconde, Madame de Moor fait une petite grimace. Ça me suffit pour avoir envie de creuser davantage en direction de ces cours d'ikebana.
Tom et moi partons après avoir relevé l'adresse du lieu. Il est tout excité.
— Capitaine, on va vraiment s'infiltrer là-bas ?
— T'es drôle, toi, on n'est pas dans une de tes séries. Je vais te faire passer pour mon frère, fan d'ikebana. J'espère voir plus de choses comme ça que si je me présente officiellement.
Tom me regarde l'air de dire « donc j'ai bien raison, on va s'infiltrer », mais comme il est honnête et qu'il veut vraiment participer à cette opération, il s'inquiète.
— On n'est pas obligé de prévenir mon père ?
— Le commandant m'a envoyé inspecter une serre. Il n'y a rien de mal à élargir un peu les recherches dans un atelier d'ikebana.
Un sourire se dessine sur son visage. Visiblement, ma logique l'amuse.
L'atelier se trouve au fond d'une cour discrète. L'ambiance y est calme, presque cérémonielle, avec cette même touche de zen forcé qu'ont tous les endroits qui essaient de vendre du spirituel.
Tom prend son rôle très à cœur. Je le laisse se dépatouiller avec les végétaux mis à sa disposition et engager la conversation avec un autre élève. J'apprends que Claire de Moor obtient systématiquement des spécimens différents, comme ces orchidées violettes posées sur une table au fond de la salle.
— Tom, je murmure en les désignant, demande au professeur si tu peux en prendre une pour ta composition.
Il revient vers moi les mains vides.
— Elles sont réservées. Mais quand j'ai demandé leur nom, j'ai senti comme un malaise.
Ce qui est bien avec les jeunes, c'est qu'ils sont hyperconnectés. En une photo et deux clics, il me montre de quelle plante il s'agit. Elle ressemble à une espèce protégée.
Tandis qu'avec sa dextérité de lycéen, il fait disparaître son téléphone dans sa poche, une couleur violette virevolte devant mes yeux. Je parie que cet atelier sert de couverture à un trafic d'importation.
J'ai dû exprimer ma théorie à haute voix car les yeux de Tom s'élargissent.
— Madame de Moor ramène des plantes illégales chez elle ?
— Ça m'en a tout l'air. Et avec elles, des parasites qui ont commencé à infester la serre de son mari.
Tom me supplie de le laisser assister à la confrontation finale. J'accepte mais cette fois seulement si son père est d'accord. Cet ado, c'est le roi de la persuasion.
De retour chez les De Moor, nous obtenons l'autorisation d'inspecter une nouvelle fois les lieux. En consultant de nouveau le carnet des comptes bancaires des De Moor, je découvre un détail qui m'avait échappé : dans le coin d'une page, griffonnés au crayon à papier, apparaissent les mots « importations illégales », « espèces protégées », « risque sanitaire », ainsi qu'une date, le jour de la mort d'Armand de Moor.
Nouveau flash, noir. Il a dû avoir une sérieuse discussion avec sa femme.
Claire de Moor se crispe quand je lui mets le carnet sous les yeux.
— Votre mari avait compris que vos plantes d'ikebana venaient d'un trafic illégal. Il allait alerter les autorités.
— Je voulais tellement l'impressionner avec des fleurs très rares. Lui montrer que je partageais sa passion, que moi aussi j'avais du talent.
— C'est le contraire qui s'est passé, n'est-ce pas ? Vos compositions florales ont amené des parasites dans sa serre. Il a certainement voulu se débarrasser de votre bouquet empoisonné.
— Oui c'est bien ça, et ça l'a rendu furieux pour ses plantes. Il a commencé à en jeter quelques-unes, puis à traiter toutes les autres.
— Oui c'est bien ça, et ça l'a rendu furieux pour ses plantes. Il a commencé à en jeter quelques-unes, puis à traiter toutes les autres.
Madame de Moor cache son visage dans ses mains.
— Il était hors de lui ! Il passait et repassait de l'insecticide dessus en hurlant que mon petit plaisir inutile détruisait tout son travail, que je ne faisais jamais rien de bien. Il ne s'arrêtait plus. C'était affreux...
Sa voix se brise.
— Affreux !
Je me dirige vers un boîtier accroché au mur, l'ouvre et appuie sur un bouton.
— Vous avez voulu l'arrêter. Vous avez éteint le système d'aération et vous l'avez laissé seul en sachant que c'était très dangereux, et qu'il allait s'intoxiquer avec tous ces pesticides
Claire de Moor acquiesce d'un hochement de tête.
***
Nous quittons la maison des De Moor sous un ciel gris. Tom marche à côté de moi, les mains dans les poches.
— Vous assurez grave pour assembler des indices.
— Merci. Mais sur ce coup-là je n'étais pas seule, tu m'as beaucoup aidée.
— Vraiment ?
— Oui, et je vais le dire à ton père.
Tom sourit. Un vrai sourire. Un qui semble dire que ces vacances au commissariat ne sont finalement pas si mal.
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