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— Aucun doute, il s'agit d'un suicide.
Le commissaire Fridot avait tenu à accentuer ce dernier mot afin de laisser planer le petit effet dramatique qu'il aimait tant. Au centre du bureau de la victime, alors qu'il contemplait une dernière fois le corps de Julie Lassor, toujours allongée sur le sol, il sentait le regard admiratif de tous ses subalternes. Encore une actrice dont la carrière avait probablement pris l'eau et qui n'avait trouvé aucune autre solution pour mettre fin à ce naufrage artistique. Quelle tristesse.
— Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre, je vous jure.
— Qui a dit ça ?
Les moustaches frisottantes du commissaire mirent aussitôt au garde-à-vous toute son équipe qui ressemblait à un cheptel de bestiaux confus agglutiné dans un coin.
— Personne ne vous a contredit, commissaire.
— Si, si. Moi. J'émets bien un doute appuyé concernant cette conclusion aberrante, contrairement à tous vos peigneurs de girafe qui tiennent trop à leur avancement pour se montrer intelligent.
Fridot allait s'emporter, mais perdit toute animosité lorsqu'une silhouette inattendue se glissa entre ses collègues sans éveiller la moindre réaction.
— Ne vous inquiétez pas, Commissaire, vous êtes le seul capable de me voir et de m'entendre. Je ne voudrais pas déclencher un mouvement de panique au sein de votre troupeau et avoir du travail supplémentaire.
Encapuchonnée et s'appuyant sur une faux pour avancer, la nouvelle venue au visage squelettique affichait un sourire raide qui faisait froid dans le dos.
— Je... Je ne pensais pas que mon temps était venu. Certes, je bois trop, j'ai du diabète, des genoux en guimauve, un ulcère aussi, mais je me sens plutôt en forme.
— Qu'est-ce que vous racontez ? Je ne suis pas là pour vous, mais pour mettre fin à ce travail de cochon.
— Pardon ?
— Exactement. Normalement, je me contente de récolter l'âme des défunts, sans donner mon avis. Ce n'est pas mon rôle, après tout. Mais là... Je suis à deux doigts du burn-out. Vous avez une idée du nombre de morts qui me harcèlent depuis que vous êtes chargé des enquêtes dans cette ville ?
— Je ne comprends pas.
— C'est bien ça le souci. Tout le monde se plaint de ne pas avoir obtenu justice ! Est-ce que vous savez le nombre de fois où vous avez conclu à un suicide ce mois-ci ?
— Je ne peux pas dire. Deux ou trois, peut-être.
— Treize.
— Tant que ça ? Il faut dire que les fêtes de fin d'année approchent. Avec le froid, les rhumes, la liste de cadeaux à trouver, les repas ennuyeux auxquels assister et tous ces films mièvres qui tournent en boucle, il est logique d'envisager de telles extrémités.
— Effectivement, commissaire, effectivement. Mais vous reconnaîtrez qu'il est peu commun de mettre fin à ses jours en se poignardant au niveau des omoplates, comme c'est le cas de madame, ici présente.
— Maintenant que vous le dites, c'est curieux, en effet. Mais que dites-vous de cette lettre d'adieu trouvée à côté de la victime ?
— Qu'il suffit de comparer ce tracé empoté à une des dédicaces de madame Lassor pour constater qu'elle n'aurait pas pu scribouiller de cette façon, à moins que ses doigts n'aient été passés dans un hachoir à viande au préalable.
— Il est vrai que cela ressemble à une écriture enfantine. Toutefois, sous l'emprise d'une vive émotion, il serait possible que...
— Monsieur le Commissaire, tout va bien ?
Fridot réalisa soudain qu'une myriade d'yeux ronds l'observait. Ne l'ayant jamais vu se lancer dans une joute verbale en solitaire, ses collègues s'inquiétaient de ne pas connaître la procédure à suivre. Mais le commissaire avait bien mieux à faire que de les rassurer et se contenta de grogner. Il ne devait pas laisser son honneur être traîné dans la boue par cette entité mystique qui se prenait pour un détective.
— Très bien. Admettons pour la lettre. Néanmoins, pouvez-vous m'expliquer comment le meurtrier a pu agir alors que le bureau était verrouillé de l'intérieur et que la clé était à côté de la victime ?
— Jetez un coup d'œil à la partie de la moquette située entre la défunte et la porte. Cela devrait vous éclairer.
Impatient de lui rabattre le caquet, Fridot se jeta presque à terre pour scruter chaque millimètre du sol. Cependant, après plusieurs minutes, la faucheuse n'eut d'autre choix que d'approcher le commissaire et de le décaler légèrement afin de lui prêter main-forte. Il frappa alors ses mains, triomphant :
— Évidemment ! Il y a des traces de fil un peu partout. Le meurtrier se trouvait bien dans le bureau avec la victime. Après avoir commis son forfait, il a utilisé du fil de pêche pour attacher la poignée de porte avant de quitter la pièce et refermer...
— C'est la victime qui a fermé la porte.
Fridot sentit ses poils se hérisser sous le coup de la frustration.
— Navrée, mais ce que vous pointez ici sont juste les cheveux de la victime. J'aurais pu vous laisser poursuivre votre théorie fort créative, mais nous n'avons plus beaucoup de signes pour conclure cette affaire.
Abasourdi, le commissaire ne savait plus sur quel élément rebondir.
— Comment a-t-elle pu refermer la porte avec une lame plantée dans le dos ?
— La mort n'a juste pas été immédiate, même si tout s'est passé très vite. On peut constater qu'il y a deux gouttes de sang au niveau du seuil de la porte indiquant qu'elle était bien ouverte au moment où la blessure a été provoquée. La victime s'est empressée ensuite de s'enfermer pour se protéger. Elle a tenté de récupérer le seul téléphone disponible près de l'écritoire, mais a tout juste eu le temps de se traîner sur quelques mètres avant de s'effondrer.
— Je vois. Et comprenant que forcer la porte jouerait en sa défaveur, le coupable n'a eu d'autre choix que d'écrire une lettre d'adieu en catastrophe avant de la glisser sous la porte afin de nous mettre sur une fausse piste.
— Exactement.
— Reste à établir une liste de suspects potentiels.
— Pour cela, je vous recommande de détailler l'agenda de madame à côté de la pile de scripts. Il est admirablement précis.
Fridot s'exécuta sur-le-champ. Étrangement, il commençait à apprécier cette assistance surnaturelle qui lui épargnait des temps de réflexion pénibles entre chaque nouvelle information.
— « Le jeudi 15 février à 17 heures, rendez-vous avec un directeur de casting, Gauthier Pougnet. Note pour moi-même : bien insister pour la septième fois sur le fait que je ne souhaite pas de relation intime avec lui. » Cela pourrait être une piste, il est vrai, mais est-ce que ce n'est pas un peu trop facile ?
De son côté, la faucheuse commençait à fatiguer de jouer aux devinettes avec le commissaire et s'empressa d'ajouter :
— Et si je vous dis que les empreintes de cet homme caractériel se trouvent sur le manche du couteau, est-ce que cela vous décide à lui rendre visite ? Je peux même vous offrir un de ses boutons de manchette en prime, tombé dans le couloir au moment de sa fuite. »
Un silence suivit. N'en avait-elle pas un chouïa trop fait ?
— Tout se tient en réalité, vous êtes vraiment formidable ! Je n'aurais pas dû douter de vous. J'espère que nous aurons l'occasion de collaborer de nouveau ensemble !
À peine ces éloges lâchés en pagaille que Fridot reprit sa mine sévère et se tourna vers son équipe, médusée.
— Les gars, nous avons une piste. Suivez-moi, je vous expliquerai tout, une fois en route.
Aussitôt dit, et le bureau fut entièrement vidé, ne laissant que la faucheuse, seule et satisfaite.
— Hum, hum.
Enfin... Presque seule.
Le visage osseux légèrement rosi, elle se tourna vers Julie Lassor qui flottait à côté d'elle, remontée :
— Et donc, à aucun moment, il ne vous sera venu à l'idée de dire à ce commissaire que j'étais présente depuis le début et que je vous soufflais toutes les informations nécessaires afin de résoudre mon propre meurtre ? Cela nous aurait épargné toute cette perte de temps.
La Mort ne put s'empêcher de baisser ses yeux d'un noir profond avant d'avouer, gênée :
— C'est que... Vous comprenez, j'ai toujours rêvé de tenir le premier rôle dans un roman policier.
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