Un délicat parfum de cire brûlée embaume l'air, et une réconfortante flammèche danse gracieusement dans l'obscurité. Perçant les rideaux de l'étroite fenêtre, de magnifiques rayons de lune argentée inondent la pièce de mille diamants. Couché dans un lit douillet, non loin de moi, repose paisiblement mon plus grand ami, bercé par le crépitement du feu. Il est une chose que j'aurais à cœur de vous raconter : comment j'ai rencontré ce précieux ami.
C'était il y a bien longtemps ; je venais à peine d'être séparé de ma branche nourricière, et je n'étais qu'un jeune rameau tout juste sorti de l'enfance, lorsque ma vie chavira.
Un effrayant incendie dévora ma forêt, calcinant le hêtre, le chêne, le sapin. Tous s'écroulèrent, impuissants, et périrent dans les flammes ardentes. Je fus protégé par une courageuse feuille, qui fut brûlée à ma place, et assistai à cette flamboyante scène de carnage.
Pour ne me laisser aucun répit, une folle Rafale me propulsa violemment contre un tronc d'arbre ; la douleur fut insupportable. Le Vent se déchaîna, jetant à terre et fracassant les branches carbonisées, emportant, dans son indomptable furie, mon frêle corps vers les nues ténébreuses. Incapable d'esquisser le moindre geste, je me laissai ballotter en tous sens, pleurant amèrement - même si, me diriez-vous, le bois ne pleure pas.
Au milieu de ce chaos orageux, l'ouragan s'apaisa tout à coup, redevenant une simple brise. À cet instant, je me sentis chuter à une vitesse vertigineuse. Je heurtai une surface glacée, et plongeai au-dedans. Ô miracle, c'était de l'eau ! Euphorique, je pensais pouvoir remonter aisément, quand les longs bras de la Mer me saisirent et m'attirèrent irrésistiblement vers les fonds marins. Je me débattis comme un lion, refusant de croiser le regard de mes frères ayant péri qui semblaient me demander secours. Le Sel, constatant ma détresse, eut la grande bonté de me permettre d'émerger à la surface.
"Oh merci, merci infiniment ! m'exclamai-je avec reconnaissance. Vous ne savez pas comme vous m'avez aidé.
- Je n'ai fait que mon devoir, répliqua humblement mon sauveur. Je me dois de faire flotter tout ce qui pénètre la Mer. Mais adieu, je redoute la colère de cette dernière. Bonne chance !
Et, sans crier gare, ses mille et un cristaux se dissipèrent dans l'étendue bleutée, me laissant tout déconfit.
Je fus ainsi porté par les eaux capricieuses, ne me sentant pas la force d'opposer la moindre résistance. Après nombre d'heures passées à me morfondre, je crus distinguer un bras de Terre. Lorsque je me redressai, j'en eus la certitude : c'était de la terre, autrement dit, ma délivrance ! J'étais même convaincu qu'elle courait vers moi. Soudain, surgie de l'obscurité, une main argileuse m'enveloppa dans une étreinte réconfortante et m'attira à elle. Débordant de joie, mon cœur battait frénétiquement, et je remerciai avec effusion cette Terre si bonne et attentionnée.
Elle se fit la plus douce qu'elle pût, m'offrant les délices de la fraîche ombre des arbres en fleur, m'offrant la chaleur de son corps maternel. Ah ! Quelle chaleur ! Je serais resté là toute ma vie si je l'avais pu. Mais le destin en voulait autrement.
Ma sauveuse, aussi gentille fût-elle, ne put me protéger de son pire ennemi : le Froid. D'abord subtil et silencieux, il devint de jour en jour si mordant et si glacial, qu'une nuit ma sève éclata et que je fus coupé en deux. J'éclatai en sanglots, me sentant un bout de bois inutile voué à l'oubli, car ma mère nourricière avait été plongée dans un profond sommeil. Condamné à l'immobilité glaciale, je fus obligé de rester là, perdu dans l'hiver désert, avec la seule pensée que jamais je ne reverrais ma chère branche natale...
Les beaux jours arrivèrent, et avec eux la mélodieuse symphonie des oiseaux sortis de leur engourdissement, dont certains racontaient leurs fantastiques périples migratoires, la naissance des feuilles nouvelles chargées de rosée, et l'étincelant soleil printanier qui déversait son or en rayons éblouissants. Bref, personne ne s'intéressait à moi, aussi vivais-je du bavardage des multiples bêtes qui pullulaient dans la forêt, lorsqu'un matin, quand les abeilles reprenaient leur travail, que l'air s'alourdissait peu à peu, vint un vieil homme bienveillant, qui marchait délicatement, prenant soin de ne pas écraser les jeunes pousses vertes. Aussitôt, les oiseaux entamèrent un long concert de bienvenue, de la cacophonie duquel je ne parvins à distinguer que ces phrases : "Bienvenue à toi, gentil ébéniste!", "Sois heureux parmi nous!", "Nous saluons ton arrivée!" Probablement le vieillard comprenait-il ces paroles puisqu'il sourit doucement. Puis son regard se porta sur moi, qui étais abandonné sur un coin de mousse.
"Oh, mais quel bijou vois-je là ? fit-il d'une voix admirative. On voit que tu as eu la vie rude, mais elle t'a rendu parfait pour mon chef-d'œuvre."
Je pris peur aussitôt, mon esprit me disant que les hommes étaient à craindre, mais je me laissai saisir par ces mains calleuses couvertes de l'odeur de mes pairs. Il me porta chez lui, me posa délicatement sur une commode, et, armé d'un ciseau, entreprit de me sculpter. Je supportai sans broncher, curieux de découvrir sa sculpture. Quand il eut fini, le vieil ébéniste me plaça face à un lac gelé (j'appris plus tard qu'il s'agissait d'un miroir), et me laissa m'admirer.
J'étais tout bonnement transformé en un majestueux cheval de bois, qui ressemblait exactement à ceux que j'avais autrefois aperçus broutant dans les prairies. Je me dressais fièrement sur mes quatre pattes, lorsqu'un jeune bambin se précipita sur moi et me serra contre lui en s'exclamant :
"Il est incroyable !"
Et lui de courir dans sa chambre pour me poser sur une table de chevet à côté de son lit, heureux d'avoir un compagnon.
Et nous devînmes très amis, lui imaginant des jeux captivants et moi les interprétant fidèlement entre ses mains enfantines.