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Nouvelles - Policier & Thriller
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- Personnages Féminins
Ils sont partis tous les trois. Les jumeaux d'abord, puis son mari.
— À ce soir, Mom !
— À ce soir, mon cœur !
Et tout à coup, la maison se rétracte. La maison l'étouffe. Zélie se sent abandonnée. « À ce soir ! », trois petits mots qui projettent devant elle d'interminables heures vides.
Machinalement, elle se réfugie dans sa routine : ranger la cuisine, faire les lits, lancer une machine. Elle nettoie, dépoussière, le cœur serré par un voile de tristesse.
Son mari, un architecte de renom, préfère qu'elle ne travaille pas. Il la veut au gouvernail : gérer les enfants, entretenir leur vaste demeure, et se tenir prête à recevoir au débotté.
Depuis quelques mois, un ennui la ronge. Elle n'a envie de rien. Elle ne veut même plus sortir. À quoi bon croiser ces automates rivés à leur portable qui ne regardent plus jamais les autres ?
Elle sent que ça ne pourra pas durer.
***
Aujourd'hui, elle patiente à la caisse de la librairie Rimbaud. Devant elle, une fille exubérante parle fort, gesticule. Zélie se retient de lui mettre un bon coup de compas pour la museler, quand elle voit, prêt à tomber de la poche de son jean, le téléphone de la fille. Sans réfléchir, elle tend la main, saisit l'appareil, le glisse au fond de sa poche.
Elle a subtilisé l'objet avec tant d'aisance qu'elle en est estomaquée. Et si la propriétaire se rendait compte du vol... Zélie l'imagine qui se retourne, qui l'accuse... Son cœur cogne fort. Elle paie ses livres, alarmée et surexcitée. Elle regarde s'éloigner la fille qui continue son soliloque bruyant. Elle aimerait assister au moment où elle s'apercevra de la perte de son iPhone.
Pour retrouver cette euphorie, elle récidive. Mais très vite, ces vols la laissent insatisfaite. Elle ne profite jamais des réactions de ceux qu'elle dépouille.
***
Le mois de mai arrive, l'air est doux, elle flâne dans le parc Monceau, à nouveau rongée d'ennui. Elle observe les enfants sur le terrain de jeu, les nounous accaparées par leur téléphone, regards baissés, doigts qui pianotent à toute allure. Et si elle enlevait un enfant ? Ce serait facile, non ? À peine l'idée l'a-t-elle effleurée qu'un petit garçon lui sourit. Profitant de l'aubaine, elle lui fait un signe. Il la rejoint. Elle entraîne l'enfant discrètement jusqu'à la sortie du parc. Par malchance, elle croise un policier qui les regarde. Elle n'a pas d'autre solution que de lui confier l'enfant.
— Il s'est perdu, dit-elle.
Puis elle retourne au terrain de jeu où c'est la panique. Zélie rentre, un sourire aux lèvres ; entre les barreaux de ses côtes, elle sent son cœur qui recommence à battre. Fort.
***
Un matin, en rangeant le fatras des jumeaux, une douleur la sort de sa torpeur. Elle vient de se piquer le doigt jusqu'au sang sur la pointe d'un compas. Déconcertée, elle sent son cœur qui cavalcade. Elle pose le compas sur la table. Une idée incongrue la saisit. Elle regarde avec intérêt cet objet ordinaire qui vient de se transformer en arme. Et si elle s'en servait ?
Galvanisée par son projet, elle sort. Elle observe les gens qu'elle croise, choisit ses victimes : celles qui sont si captives de leur téléphone qu'elles ne voient rien autour d'elles. TCHAC ! Un coup de pointe acérée dans le bras, dans le cou. Un coup brutal, soudain. Suivi par un cri. Un regard terrifié se lève, cherche la cause de cette douleur, se pose parfois sur elle. Alors, quelque chose qui ressemble à la vie se remet à pulser en elle.
Pendant des semaines, ces attaques provoquent des remous grisants en elle. Estompent l'infatigable ennui. Elle sort, elle respire avidement. Elle choisit une victime, la blesse, l'observe.
Un matin, dans une bousculade près d'un passage piéton, elle déclenche même une bagarre.
Et puis l'ennui qui rodait revient. Ces émotions n'auront été que de brefs sursauts, trop éphémères pour la libérer. Elle retombe dans l'ornière du vide.
***
Ce jeudi-là, c'est dans le métro que Zélie a une nouvelle idée. Dans la bousculade, serait-il possible de précipiter quelqu'un sur les rails ? Ce qui n'était qu'une hypothèse oiseuse prend corps peu à peu. Faire basculer quelqu'un de la vie à la mort. L'idée est si grisante qu'elle lui donne le vertige. Mais c'est un vertige plein de promesses, un vertige salvateur ! Comment s'y prendre pour réussir ce basculement ? Il faudra plus qu'un coup d'épaule. Un taser, peut-être ? Elle écume Internet. Elle est ahurie de voir avec quelle facilité certains sites vous envoient n'importe quoi, en toute discrétion.
***
Munie du précieux taser, Zélie en étudie le fonctionnement avec application puis elle décide de le tester. Dans le métro, ça ne paraît pas raisonnable pour un premier essai. Trop de monde. Elle doit être sûre de son coup. Sur le trottoir, un clochard l'interpelle. Belle occasion. Elle fouille dans ses poches et, tandis qu'elle déverse sa monnaie d'une main, de l'autre, elle balance un petit coup de taser sur le chien qui dort à ses pieds. Instantanément, la bête convulse et se raidit. Le clochard s'affole. Zélie décampe, satisfaite.
***
À présent, quand elle se lève, Zélie ne ressent plus ce vide qui la rongeait. Un frisson d'impatience la pousse dans le cours de la vie. Elle étudie le plan du métro. Y descend aux heures de pointe. Elle veut choisir sa proie. Les premiers jours, pourtant, elle ne passe pas à l'acte. Pas encore. La chasse est ouverte et la traque lui donne son comptant d'émotions.
Et puis, elle est prête. La foule lui rendra la tâche facile. Elle a repéré sa proie. Une fille, cheveux dans les yeux, scotchée à son portable. Elle s'approche d'elle. Au moment où le train arrive, elle lui met un coup de taser et la pousse de l'épaule. La fille bascule sur la rame. Freins. Cris. Panique. Zélie est saisie d'une suffocante bouffée de vie. C'est comme si, après une noyade sans fin, l'air circulait à nouveau à grand jet dans ses poumons.
Une plénitude exaltante l'envahit. Elle est devenue une Parque, comme dans la mythologie. Elle a désormais ce pouvoir de briser le fil d'une vie.
Le lendemain, elle suit la presse, lit tout sur le drame du métro, retrouve l'identité de la fille. Elle décide de se rendre aux obsèques. Elle a besoin de mesurer les effets de son geste.
***
Presque trois mois ont passé quand Zélie sent revenir les frémissements de l'ennui. Il faut qu'elle se remette en chasse. Elle change de station, change de tenue, de coiffure. Il doit y avoir des caméras, il s'agit de ne pas se faire remarquer. Elle reprend sa traque. Retrouve les mêmes émois.
La troisième fois, la fille a résisté. Elle s'est retournée et son regard a imploré Zélie. Elle a fini par chuter en hurlant. Zélie a frémi sous le danger ! La peur a décuplé son plaisir.
À la maison, les jumeaux et son mari commentent cette inquiétante série de suicides dans le métro. Elle les écoute en silence, verrouillée sur son suffocant secret.
— À ce soir, disent-ils en l'embrassant, au moment de partir.
Ils s'en vont, eux qui ne savent rien. Mais jusqu'à quand resteront-ils dans leur réconfortante ignorance ?
Parce que, Zélie le sait, un jour, l'ennui tapi au fond de son âme obscure resurgira... Alors, elle les brisera.
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