Solide

il y a
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Finaliste
Sélection Jury

Célia. 21 ans. Écrivaine et réalisatrice en herbe. Membre du jury du Prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2018  [+]

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Thème

Image de Très très court
Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. J’ai trop dormi. La petite tape contre le carreau. J’ai l’habitude. Je vais ouvrir les volets, il pleut. Tant mieux. La petite arrête de taper, elle me regarde. Ça me rend mal à l’aise.

Je vais faire cuire de la purée Mousline parce qu’elle aime ça et que de toute façon je n’ai rien d’autre. Si elle en a trop je finirais son assiette. Sauf si elle la fait tomber et qu’elle en met partout. Alors je me fâcherais, je lui crierais dessus en lui demandant pourquoi elle fait toujours tomber son assiette de purée Mousline sur la moquette. Et puis elle ne me répondra pas. Elle me regardera et elle ne dira rien. Parce qu’elle ne parle pas, ma fille. J’ai une fille qui ne parle pas. Je ne sais pas pourquoi et je ne le saurai sans doute jamais. Elle ne dit rien. Quand elle joue elle ne dit rien. Quand elle pleure elle ne dit rien. C’est agaçant comme pas possible, et en même temps je me dis que c’est mieux comme ça. Un jour je l’ai punie. Je lui ai dit qu’elle ne mangerait pas tant qu’elle ne parlerait pas. Au bout de deux jours j’ai laissé tomber. Ça n’aurait pas marché. Je suis face à un petit corps qui bouge et qui bouffe mais un petit corps sans voix.

J’ai oublié de racheter des tests de grossesse. Depuis que j’ai couché avec ce mec, j’en fais un tous les matins. Par précaution. Ce mec n’est pas mon mec, c’est juste un mec. On m’appelle. Un dimanche matin. Je décroche, c’est Marine. Elle veut venir chez moi. Je ne comprends pas pourquoi. Personne ne vient chez moi. Ce n’est même pas chez moi. Elle s’inquiète, elle veut savoir comment je vais, parce que je n’étais pas au cours hier. Je lui réponds que tout va bien, que je serais là demain sans faute, qu’elle ne peut pas venir chez moi aujourd’hui, impossible. Et je raccroche.

Marine, c’est ma prof de danse. Je n’ai pas mon Bac mais je fais de la danse depuis que j’ai cinq ans. Marine, c’est la seule personne avec qui je peux parler sans me sentir cinglée. Elle a une sorte de tic facial. Sa lèvre inférieure se barre vers la gauche. Ou bien c’est son menton. Les autres, ça les énerve, alors ils font en sorte de ne pas trop la regarder en face quand elle leur parle. Moi je m’en fiche. Ça ne me dérange pas. J’oublie toujours à quel point elle est grande et mince. À chaque fois que je la vois ça me surprend à nouveau. Je vais au studio quatre fois par semaine pour m’entrainer. Plus je travaille, plus je me sens légère, mon corps s’intègre à la musique. Souvent, à la fin d’un cours, Marine pose sa main sur mon épaule et elle me dit « tu es très solide ». Moi j’ai plutôt l’impression que mes os se dissolvent et que je deviens de plus en plus flexible. Comme si je devenais, disons, un courant d’eau. Mais, étrangement, quand elle vient me dire ça, à la fin d’un cours, ça me trouble. On parle beaucoup du rapport à la terre, au sol. Quels sont les appuis qui t’élèvent et ceux qui t’enfoncent. Un jour elle m’a dit « viens, on va faire cours dans la forêt ». Et on a dansé pieds nus dans l’argile. C’était fou. Je me souviens encore de la douceur de la terre sur ma peau. Là-bas, sous les arbres, je retrouvais mon corps.

Quand je raccroche, la petite se met à crier. Parfois, elle crie comme ça, et la seule manière de la calmer c’est de l’emmener dehors. J’ai l’habitude. On sort sous la pluie. Le manège est fermé. On marche jusqu’au port. Je sais qu’elle aime regarder les bateaux, ça l’apaise. Je vais lui acheter une glace. Moi je n’en prends pas ça me brûle l’estomac. On s’assoit sous la tonnelle. Il ne fait pas si froid. La petite mange sa glace en m’observant. Je ne sais pas quoi lui dire. Je ne sais pas si je dois lui dire quelque chose. L’assurance dans son regard me déroute. Elle paraît plus grande tout à coup. Ses jambes se balancent en rythme sous la chaise. Je repense à un air sur lequel je danse souvent.

C’est l’heure. Ces week-ends passent trop vite et trop lentement à la fois. Deux tickets de bus, vers la banlieue sud. On passe dans la petite cour bétonnée. Deux gosses passent et nous disent bonjour. À l’accueil, la femme, toujours la même, me demande de remplir un document, toujours le même. La petite est dans mes bras. Elle tire sur mon tee-shirt derrière ma nuque, et met sa main dans mon dos. C’est doux. On reste là, on attend qu’il vienne. J’aimerais pouvoir attendre un peu plus longtemps. Il arrive du fond du couloir. Je lui donne la petite. Elle accroche mon tee-shirt, puis le lâche. Il me dit « à dans deux semaines, samedi, 9 heures ». Ça me fait bizarre de voir la petite dans les bras d’un homme.

Je rentre à pieds. Les mouettes s’excitent au-dessus de ma tête. Quand j’étais petite, elles me faisaient peur. Maintenant, je crois que je n’ai plus peur de rien. Je n’arrive plus à avoir peur. Quelque chose ne tourne pas rond. Les mouettes, elles, font des ronds dans les nuages. Marine me dirait que je suis moins bête que les mouettes. Et je sourirais.

Chez moi ça sent la moquette sale et la sueur d’enfant. J’ouvre la fenêtre, il ne pleut plus. Je vais me coucher sans manger. Merde, j’ai oublié de fermer les volets. Tant pis. Le noir arrivera. Il faut que je dorme. Je ne dors pas assez.
Demain, je danse.
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Jeanne · il y a
Un bouquet de cœurs Célia et tous mes vœux renouvelés.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Bravo à vous pour votre sélection en finale par le jury bien méritée.
C'est un récit bien mené, et bien maîtrisé. Je vous renouvelle mon soutien avec mes 3 voix.
Je vous invite à visiter mon texte également en finale de la même compétition, et à me soutenir avec vos voix
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11

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Corinne Chevrier · il y a
Beaucoup aimé votre style, bonne finale !
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J. Chablik · il y a
Une existence comme cette impression qu'a le personnage de se dissoudre, jolie trouvaille que ce courant d'eau. Mes votes
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mes voix en finale pour votre beau texte.
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Riccardo Tchounkeu · il y a
Récit assez langoureux... Une langueur qui contraste merveilleusement avec la passion de l'héroïne, l'artiste.

Bravo Célia 👏

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Fafa Lafrogne · il y a
Très beau texte émouvant et triste.
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Ombrage lafanelle · il y a
Bravo pour ce texte Célia. J'ai cru comprendre que la petite va en foyer la semaine, et la maman l'a voit le weekend. Ou peut-etre que j'ai mal compris. En tout cas ce texte me touche personnellement, car dans le cadre de mon métier, j'ai déjà travaillé avec des enfants venant de foyers. Ton écriture est agréable à lire. Elle est fluide et efficace.

Si tu as le temps et l'envie ça me ferait plaisir d'avoir ton avis sur mon texte en finale (j'ai vu que tu es jury pour des romans étudiants, donc j'ai confiance en ton jugement de lectrice et d'écrivaine assidue) 🙂

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Célia Cr · il y a
Merci beaucoup! En effet c'est ce que j'avais en tête en écrivant, mais l'interprétation reste libre :) Je vais voir ton texte!
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Belus Love · il y a
J'adore , bonne finale Celia
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Farida Johnson · il y a
Je suis bien contente que votre texte soit en finale! Il le mérite amplement. Bonne chance!