Pépite

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Les réflexions sur le combat sont radicales dans Pépite ! Le combat contre le désespoir, contre les injustices… mais surtout, le combat comme

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Pépite colle les gants sur son front. Elle pèse mille tonnes, mille tonnes de gras et d'os qui s'assemblent dans des angles bizarres, mille tonnes de muscles en feu et d'articulations qui craquent. Les gants de l'autre claquent contre ses flancs et ça lui fait comme la foudre dans ses hanches. Pépite baisse ses poings par réflexe, un direct du droit jaillit sur son front. Elle voudrait remonter sa garde, mais ses épaules brûlent, brûlent tellement. Son corps est un incendie. Elle se sent leste comme un sac de frappe. L'oxygène qui entre dans ses poumons est une mélasse dans laquelle elle suffoque. C'est comme si on lui avait passé le corps entier à la face verte de la Spontex. Quand votre corps vous fait plus mal que l'adversaire, ce n'est pas bon signe. Elle se sent usée. Sur le bord du ring, on lui crie de bouger, de contrer, d'esquiver. Vu de l'extérieur, c'est facile. C'est pas humain, ce qu'on lui demande. L'autre cogne et Pépite s'en tape. Ou l'inverse.
Un direct du gauche s'écrase sur son nez. Quand il se pose, ça fait dans sa tête le bruit de quand elle mange des Chocapic. Pépite a de la sueur dans les yeux, du sang dans la bouche, du sang dans les yeux, de la sueur dans la bouche. Elle se fait ratatiner et elle pense : « Je me fais ratatiner ». L'autre avance et envoie un direct du gauche au plexus. Pépite pense : « Sors de là ». Uppercut au menton. Pépite pense un début de quelque chose mais un crochet du droit atteint sa tempe et ensuite elle ne pense plus du tout.

Pépite a tout juste quinze ans, une tête à essuyer des verres derrière un comptoir et des poings comme des pare-chocs de Hummer. Sur sa tête on peut lire plus de batailles qu'elle ne saurait en dater sur ses interros d'Histoire. Son histoire à elle, elle la porte inscrite sur sa face et ça lui donne des airs de fronton de cathédrale gothique.
Pépite vit dans un parallélépipède fabriqué en parpaings dans une tour fabriquée en parpaings qui ressemble elle-même a un gros parpaing. Ses journées se déroulent dans ces quelques mètres cubes d'air qui sentent un peu l'humidité, un peu les corps qui y macèrent, un peu l'ennui qui les consume. Le gros parpaing est rangé à côté de trois autres gros parpaings dans ce que l'on appelle un quartier précaire. Pourtant ici la vie n'a rien de précaire : quand vous y êtes vous y restez. On appelle ça « précaire » pour embobiner ceux qu'on met là, faire croire que ça ne va pas durer, alors que l'une des seules certitudes de ce monde c'est que, contrairement aux loyers, la misère n'arrive jamais à échéance.
Ce n'est pas vraiment une banlieue. Ce sont les confins du monde, là où le Grand Architecte n'a pas eu le courage de finir le boulot, l'endroit où, une fois son œuvre véritable achevée, il a entreposé ce qui lui restait de chutes. Ici, ce sont les chutes du monde.

Pépite est au tapis. Elle voit tout flou. Elle ne sent plus grand-chose en dehors de sa propre odeur, d'animal blessé, et de son propre goût, de métal. Il faudrait qu'elle rassemble ses esprits, mais ils sont comme vaporisés en un million de petits grains de poussière qui flottent en elle et se mettent à scintiller en remontant à la surface de sa conscience.

Du cinquième étage où est sa chambre, Pépite voit le soleil se coucher par la fenêtre et tous les soirs c'est pas mal magnifique. Ce n'est pas parce que tu as du linoléum au sol que les cieux se gênent pour faire leur tralala de couchers de soleil beaux comme des filtres Instagram. Même dans les recoins les plus pourris de la dégueulasserie terrestre il y a de la beauté à trouver : de la beauté il y en a partout et c'est ça qui fait vraiment mal parfois. De sa fenêtre, Pépite voit les gosses qui sillonnent le petit monde de bitume dans ces lumières orange et rouges et jaunes. Ils tapent dans des ballons crevés et ils tapent dans des sacs plastiques vides et ils tapent dans l'abdomen des bâtards errants. Dans le quartier, les chiens poussent aux coins des rues et les dents fanent sur les gencives et les gosses s'accrochent au ciment comme le chiendent.

Sur le ring, Pépite entend « QUATRE », puis « CINQ », et c'est le compte à rebours d'un peu tout ce qui lui glisse entre les doigts comme du sable dans une clepsydre. Elle entend les sacs de frappe qui pendulent au bout de leurs chaînes et les chaussures qui couinent sur le sol du gymnase. Elle pense : « Concentre-toi ». Elle pense : « Arrête de penser ». Mais les pensées sont comme des mustangs qu'on ferait mieux de laisser galoper en liberté plutôt que de tenter de les domestiquer.

Un jour à la cantine, une amie lui racontait un truc de téléréalité. C'était tellement con que ça faisait du bien entre deux raviolis de se dire que par ici on n'était pas les pires non plus. Et puis sa copine a dit un truc encore plus stupide que les autres au moment du dessert et Pépite, qu'on n'appelait pas encore ainsi, a ri si fort que des morceaux de crumble lui sont remontés par le nez. C'est qu'à force d'être cassé, son pif c'était devenu le tunnel du Mont-Banc. Tout le collège s'était foutu de sa gueule et avait fini par l'appeler « Pépite », comme la petite pépite de crumble qui obstruait sa narine.

SIX...

SEPT...

Tout ça ce n'est pas pour ajouter les détails pas ragoûtants les uns aux autres comme un millefeuille de dégueulasseries, mais il faut bien avouer que la vie n'est pas sexy sexy quand elle s'acharne toujours sur les mêmes.
Ici, les gosses rêvaient tous d'autre chose en sachant qu'ils ne l'auraient jamais. Les désirs sont des pièges qu'on se tend à soi-même, alors dans le quartier on apprend à traiter les rêves comme les meufs : les caresser un temps puis les larguer avant de trop s'attacher. Mais même avec tout le désespoir du monde, il y a des moments où on se laisse aller à penser qu'on finira rappeur, footeux ou boxeuse pro. Dans la nuit quand on a les yeux pleins de larmes on se met à confondre les lampadaires avec les étoiles. Ici c'est les pieds dans la boue et si jamais tu as la tête dans les étoiles c'est juste parce que tu vis au septième étage d'une tour.

HUIT...

NEUF...

Elle avait cogné les gosses qui l'appelaient Pépite. Tous. Le soir, elle traînait avec les mecs et elle buvait des litres de bière. Ils se bastonnaient sans trop de raisons, mais avec application, et quand elle rentrait elle pissait encore plus jaune que la Leffe qu'elle avait siphonnée, et un peu rouge aussi parfois.

On lui disait souvent « C'est moche une fille qui se bat ! », et elle pensait « Mais tu as déjà vu une fille qui se bat pas toi ? Les femmes elles apprennent à se battre comme un bébé nage quand on le met dans l'eau : par instinct de survie. » Pépite regarde les boxeuses américaines sur YouTube, mais il n'y a pas besoin d'aller si loin pour voir des combattantes. Il suffit de se pencher à la fenêtre aux heures bleues pour les voir trottiner sur la dalle de la cité, toujours à se débattre avec un cabas de commissions, pressées d'aller shampouiner des moquettes, sans cesse entre deux lignes de bus et arrivant sur la cloche avant la fermeture de la crèche. « Se battre comme une gonzesse », ça devrait vouloir dire se battre en sachant qu'on n'a aucune chance de gagner, que c'est truqué et qu'il faudra recommencer le lendemain, mais aller au combat quand même. Qu'on naisse femme ou qu'on le devienne, pour ce que Pépite en sait on finit toujours par en crever.

Elle entend « DIX ». Contre le tapis froid. Ça sent le produit à laver le sol, la lavande chimique. Quand on est à terre, ça demande de la force de se relever, tellement de force qu'après il y a peu de chance qu'on reste debout. Tout ce qui ne te tue pas te rend plus brisé. Elle ouvre les yeux et son esprit se met à danser avec le fluor des néons. Elle pense : « Je peux le faire ». Son corps coule dans les abysses du réel, sa conscience navigue sur d'autres plans. Elle pense : « Faut juste se battre ». Elle pense encore un peu puis ses dernières pensées ne sont plus que des mots, puis plus que des images et des sensations, des tempêtes électriques et des soupirs humides.
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Alban DEROUX · il y a
Une histoire qui se lit d une traite, d un style qui tient en haleine !

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