Passerelle en matin calme

il y a
3 min
1 046
lectures
170
Lauréat
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

La poésie est parfaitement maîtrisée, parfaitement dosée, dans ce récit à l’air d’un « Voyage de Chihiro » version grenouille et

Lire la suite

Je suis né en Bretagne en 1983. Passionné par les lectures de l’imaginaire, mon amour pour les légendes et les mythologies se ressent dans mes récits oniriques à la croisée des genres, où le  [+]

Image de Printemps 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Hyun-Su arriva pile au bon endroit, le bon jour, à la bonne heure, très tôt le matin. Il regarda Mua sur le siège passager et en conclut que son timing était parfait.
Par-delà le pare-brise, la grisaille humide se laissa transpercer de part en part. Des colonnes de lumière obliques éclatèrent au grand jour alors que persistait un sombre plafond orageux. Et il apparut, là, juste devant lui : l'arc-en-ciel. Tout d'abord indistinct, simple rumeur ou vrai mirage, il afficha peu à peu ses atours resplendissants, et chacune des sept couleurs était maintenant clairement visible.
Il sortit du pick-up, prit son sac et Mua avec lui, puis se rendit au pied de l'arc-en-ciel.

C'est ainsi qu'il avait rencontré Mua, fortuitement, par une journée pluvieuse alors qu'il se rendait au travail. Ce matin-là, il avait arrêté son véhicule et était sorti tout ébahi. Il se tenait au pied d'un arc-en-ciel, entouré d'une nébuleuse de couleurs. Et il avait entendu une voix :
— Si tu veux passer, il faut payer.
Il avait regardé partout, mais n'avait vu personne jusqu'à ce que la petite voix se manifeste à nouveau, avec la même phrase, et qu'il se rende compte qu'elle émanait du sol sous ses pieds. Il avait une pelle dans son pick-up, qui lui servait pour ses chantiers, et il avait creusé pendant dix bonnes minutes. Il s'était arrêté quand sa pelle avait rencontré un objet dur. Un bocal à moitié rempli d'eau, avec une grenouille dedans. Et une échelle minuscule.
— Si tu veux passer, il faut payer, parla la grenouille.
— Passer où ? lui demanda Hyun-Su.
— Il faut payer.
— Payer quoi ?
— Macrocilix maia.
Puis la grenouille n'avait plus rien dit et il l'avait emportée avec lui en repartant.
De retour chez lui, il avait décidé de l'appeler Mua. Il avait essayé de la faire parler à nouveau, mais sans succès. Et, un jour qu'il faisait des recherches sur internet pour la nourrir et qu'il se renseignait sur les divers insectes dont les grenouilles étaient friandes, il était tombé sur le macrocilix maia. Il s'agissait d'un papillon étrange qui portait comme deux mouches sur ses ailes.
Plusieurs semaines après s'être baladé dans la campagne et en forêt avec une vieille épuisette, il avait fini par en capturer un. Et il l'avait gardé précieusement jusqu'à ce que le moment propice se présente.

L'aurore avait mangé l'aube, et de son festin naissaient les lumières avides d'un nouveau jour. Hyun-Su sentit quelque chose d'ascendant se déplacer le long de son corps, une force tellurique très marquée, comme si une colonie de fourmis lui remontait les veines. Là, au pied de l'arc-en-ciel, il était comme coupé du monde, uniquement présent dans cette enluminure abstraite dont les nuances n'étaient pas claires. Chaque couleur se mêlait à l'autre en engendrant un hybride qui lui aussi débordait avec une envie fertile. L'arc-en-ciel se composait de bien plus de sept couleurs. Sa flamboyance était infinie.
— Si tu veux passer, il faut payer, dit soudain Mua du fond de son bocal.
— Ah ! Enfin ! Tu parles à nouveau, toi. Où veux-tu m'emmener ?
— Si tu veux passer, il faut payer.
Alors Hyun-Su sortit le papillon de sa poche, dévissa le bocal et le laissa tomber dedans. Mua sortit sa langue en un éclair. Le papillon avait disparu.
— C'est parti, dit-elle alors.

Tout éclata autour de Hyun-Su, les lumières fusaient maintenant en traits verticaux, et la terre se mit à gronder. Il se sentit happé, son corps décolla et il se laissa aller. Il tenta de demander à Mua ce qu'il se passait, mais elle ne répondit pas. Tout allait bien malgré la vitesse phénoménale à laquelle son environnement se déplaçait. Il était transporté au milieu des couleurs, fusant comme un enfant dans un toboggan polychrome.
Puis il retomba sur ses deux pieds.

Il reconnut les hauts reliefs des monts Kumgang à l'ouest, qu'il n'avait pas contemplé depuis de nombreuses années. Sa mère, son père et son frère devaient encore se trouver à Kosong, un peu plus au nord. Il avait brutalement été séparé d'eux alors qu'il étudiait bien plus au sud, à l'université nationale de Kangwon à Chuncheon. Puis, il avait tout quitté pour survivre, seul, et était devenu terrassier en remontant près de la frontière.
L'arc-en-ciel n'était plus là, il s'était évaporé comme si tout ceci n'avait été qu'un songe. Mais Hyun-Su se trouvait bien en Corée du Nord et il était bien décidé à revoir sa famille. Il regarda Mua qui avait grimpé quelques barreaux à son échelle.
— Tu es arrivé à destination.
— Merci, Mua.
Hyun-Su se mit en route. Il avait quelques kilomètres à faire avant d'atteindre Kosong. Il ferait son possible pour passer inaperçu et se dégotter une épuisette afin de capturer quatre macrocilix maia pour le voyage retour.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

La poésie est parfaitement maîtrisée, parfaitement dosée, dans ce récit à l’air d’un « Voyage de Chihiro » version grenouille et

Lire la suite
170

Un petit mot pour l'auteur ? 80 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à toutes et à tous pour vos lectures et vos félicitations.
Merci également à Short édition d'avoir sélectionné mon texte et de l'avoir gratifié d'une si belle appréciation !

Image de Sar M
Sar M · il y a
Quelle jolie manière de passer outre l'autoritarisme...
Mes chaleureuses félicitations Darkhorse ;)

Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci SarM ! Plutôt sympa que nos textes du même défi Babelio soient lauréats ici 🙂
Image de Olivier Descamps
Olivier Descamps · il y a
Félicitations, Benjamin ! Et merci encore pour cette téléportation dans votre univers empreint de poésie.
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
C'est moi qui te remercie, Olivier !
Image de JHC
JHC · il y a
Félicitations
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci JHC !
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Félicitations Benjamin !
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Alice !
Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Bravo à vous !
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Pierre-Hervé !
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
Joli conte ! Bravo !
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Françoise !
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Bravo Benjamin ! Félicitations !
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Hortense et félicitations à toi aussi !
Image de Marie Guzman
Marie Guzman · il y a
Une belle imagination récompensée, un texte poétique à l’honneur, bravo Benjamin .
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci Marie !
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Félicitations, Benjamin. J’ai aussi un faible pour ce texte .
Image de Benjamin Meduris
Benjamin Meduris · il y a
Merci beaucoup Ginette, ça fait plaisir d'être lauréat aux côtés d'une auteure que j'admire particulièrement 😉

Vous aimerez aussi !