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LAURÉAT
Sélection Jury

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En mai 1968, j’avais dix-huit ans et deux obsessions : m’affirmer comme le meilleur footballeur de l’équipe fanion de ma petite bourgade et ajouter Hélène, Françoise, Marie, Colette, Jacqueline, Annick, etc. à mon tableau de chasse. Le baccalauréat philo qui se profilait me motivait nettement moins, tout comme ne m’intéressait nullement ce qui présentait le moindre signe de sérieux ou de gravité, dont la politique. Je ne voyais pas comment eût pu se manifester mon plaisir de la côtoyer comparativement à ceux que j’éprouvais quand je courais après le ballon ou après les filles !
Mais un bienveillant hasard me guettait au détour de ma vacuité. Deux amis, nettement plus citoyens que moi, me convainquirent de les accompagner à une réunion où se produiraient un membre du PSU (on m’en expliqua le sens) et un représentant des étudiants, venus tout exprès du chef-lieu de département pour haranguer les foules et plaider la cause d’une révolte qui ne me concernait pas. J’acceptai, par jeu.

À peine entrés dans la salle enfumée, nous fûmes assaillis par les quolibets de quelques vieilles barbes qui nous reprochèrent, tout de go et avant même de nous saluer, de ne pas être majeurs ni d’avoir, comme eux, fait la guerre ! Nous les laissâmes à leurs aigreurs pour aller nous asseoir. C’est alors que, deux rangs de chaises devant moi, je vis mon père, entouré de Mimile et Fernand, cheminots comme lui, et comme lui grands amateurs de sauvignon.
Il ne m’avait pas vu.

La séance fut houleuse, parfois violente, mais je ne m’en souviens pas bien. J’ai passé ma soirée à regarder mon père écouter attentivement les orateurs. J’étais stupéfait, abasourdi qu’il fût là.
D’une famille de taiseux, surtout dans la lignée des mâles, mon père et moi échangions peu, en tout cas, jamais un secret ou une opinion. Était-ce pudeur, timidité ? Nous vivions chacun notre vie, sous le même toit, lui auprès de sa femme, moi auprès de ma mère, qui était pourtant une seule et même personne. Nous disposions de sa compagnie chacun à notre tour. Elle nous servait de truchement pour que la communication se propageât de l’un vers l’autre.
Lors de ce sacré meeting, il se leva une ou deux fois, à l’unisson de Mimile et Fernand, pour faire taire les furieux qui conspuaient les orateurs. Mieux même, en une occasion il hurla : « Fermez vos gueules ! » « Fermez vos gueules ! » reprirent en écho Fernand et Mimile, encouragés par un nombre croissant d’auditeurs.

À la toute fin de la réunion, une pétition destinée à soutenir le mouvement social fut proposée à la signature des présents. Après que mon père l’eut paraphée, il se retourna.
J’étais derrière lui.
Il me tendit son stylo.
Je signai à mon tour, sous son regard.
Il me donna une tape sur l’épaule et partit sans un mot.
J’ai gardé le stylo.
Moi, en mai 68, j’ai rencontré mon père.

PRIX

Image de Été 2013
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MATARIO13 · il y a
je découvre votre texte seulement aujourd'hui. Je n'ai donc pas pu voter pour vous pour le grand prix du court mais heureusement, d'autres l'ont fait pour moi. Un texte touchant. Un signe de reconnaissance émis par un "taiseux" a une force inouïe.
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Henri Girard · il y a
Mille mercis.
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MATARIO13 · il y a
Par ailleurs, je suis en train de lire "Jubilé". je n'en suis qu'à la première moitié, mais j'aime beaucoup
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Henri Girard · il y a
Vous m'en voyez ravi et sincèrement touché.
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Jigé · il y a
Même en 68, famille, je ne vous hais point.....
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Christian · il y a
Après avoir côtoyé ta carcasse au CLEC, puis vu ton site, je te retrouve ici Henri.
Bien évidemment, j'ai voté, même si ça ne sert à rien d'autre que te faire plaisir, enfin j'espère.
En mai 68, j'avais 13 ans et je regardais les événements à la télévision que mon cheminot de père commentait puisqu'il était en grève. Alors, en relisant ton texte, j'ai pensé à lui qui est encore en grève... de la vie.

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Atoutva · il y a
Avec 5 ans de retard, je tombe sur un texte excellent.
Tant pis, je vote quand même.

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Henri Girard · il y a
Merci ! Ah pour être tardif, votre vote me touche !
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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Lili Caudéran · il y a
En 68, j'étais en fac mais fille d'ouvriers... C'est donc tout naturellement que j'ai manifesté aux côtés des ouvriers des Batignolles et des chantiers de la Loire ... J'avais connu trop de fins de mois difficiles malgré les journées de travail harrassantes de mon père... Je n'oublie pas d'où je viens. Je vous invite à venir lire certains de mes textes qui parlent de ce temps l
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Anne-marie Cecillon · il y a
Je me retrouve, mêmeépoque, mêmes sentiments... Si cela vous dit, je serai heureuse que vous alliez faire un tour sur mes textes. Anne-Marie CECILLON
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Bruno S. · il y a
J'ai adoré. Bravo, même en retard. Mon vote.
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
mon vote pour un mai 68 pas comme les autres et qui effleure à peine les clichés du genre mais avec un regard bien personnel et sous un angle très différent :-)
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Alice Raynaud · il y a
C'est à ça que servent les mots bon sang, à transmettre des belles choses comme vous le fait ... Bravo
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