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193 voix

En compétition

Chloé me serre la main. Enfin un signe de vie autre que le souffle erratique de sa respiration assistée et les tracés sinueux à l’écran. Avec un peu de chance, elle va ouvrir les yeux, me parler, me sourire... Je crains toujours que ce soit la dernière fois. Pourtant, on approche inéluctablement de la fin. Quatre-vingt-dix années de vie commune, c’est un beau petit record. Quand je la vois, toute frêle avec son visage fripé encore serein, je sais qu’elle a été heureuse. J’aurais préféré que notre union ne se termine pas ainsi, dans une chambre d’hôpital.

Deux infirmières passent de l’autre côté de la vitre en me jetant un regard réprobateur. Ma présence n’est tolérée qu’à contrecœur mais Chloé l’a imposée. De toute façon, le corps médical n’a pas vraiment eu le choix puisque je dois impérativement rester à ses côtés. C’est comme cela entre nous. Et la loi nous protège.

J’ignore ce qui choque le plus tous ces bien-pensants. Mon âge supposé ? J’ai l’air d’avoir moins de trente ans, autant dire que pour certains je pourrais être l’arrière-petit-fils de Chloé. Ou le fait que je ne vieillisse pas ? Car depuis l’accident, dont je ne me souviens pas, mon apparence demeure inchangée jusqu'au plus infime détail, comme mes cheveux et ma barbe qui ne poussent pas, ce qui s’avère confortable, je dois bien l’admettre. Malheureusement, la course du temps ne s’est pas arrêtée pour Chloé et, maintenant, elle est allongée là, avec des câbles et des tuyaux qui tissent leur toile autour d’elle.

Chloé me regarde et sourit, faiblement. Je jette un œil au plateau-repas qui n’a pas été renouvelé depuis trois jours mais Chloé d’un signe de tête à peine perceptible me signifie qu’il est inutile que j’en demande un. Il est clair qu’elle a décliné. Cette fois-ci, j’ai la triste certitude qu’il n’y aura pas d’autre réveil.

— Je vais bientôt partir, murmure-t-elle.
— Je sais, ma chérie.
— Et nous serons ensemble à tout jamais.
— Oui, ma chérie.

Je lui adresse mon sourire le plus éclatant et j’ai l’ultime bonheur de la voir rayonner avant qu’elle retombe dans un sommeil sûrement définitif. Pourtant, si je suis convaincu que nous nous rejoindrons, je ne comprends pas tout à fait comment ni quand cela se produira.

J’appréhende le décès de Chloé. Elle va cruellement me manquer et je n’ai aucune idée de ce que je vais devenir sans elle. Depuis toujours je vis à ses côtés et je crois que nous n’avons jamais été séparés, pas même par une porte. Je me rappelle l’agacement de ses collègues, du temps où elle travaillait, car, quand ils la rencontraient, j’étais inévitablement présent, y compris dans les réunions dites sensibles de l’entreprise. Mais aucune loi n’interdisait ma présence et aucune loi n’aurait de toute façon pu m’éloigner.

Quant à moi, suite à ce fameux accident, je n’ai plus jamais exercé la moindre activité professionnelle. Ce n’était pas nécessaire. La vie de Chloé est devenue la mienne et je la suivais absolument partout. Nous partagions tout, y compris la salle de bain et les toilettes, ce que je trouvais gênant au début mais j’ai fini par m’y habituer. Par contre, ce qui m’a peu à peu dérangé, c’est la nudité, avec l’opposition entre mon corps éternellement jeune et celui de Chloé qui s’érodait. Mais elle s’en moquait. Elle disait que c’était normal.

Les infirmières repassent en parlant fort, à croire qu’elles veulent que je les entende à travers le verre. Si c’est le cas, c’est réussi.

— Il est encore là !
— Bah ! Il n’en a plus pour longtemps.
— Tant mieux, parce que c’est obscène. C’est vrai, quoi ! Le souvenir vivant est censé accompagner un deuil durant une période limitée. Pas pendant une vie entière.
— Oui oui. J’avais entendu parler de ce genre de cas, mais c’est le premier que je vois. Tu crois qu’il est conscient de ce qu’il va se passer ?

Je n’entends pas la réponse car les infirmières ont dépassé la chambre. Toutefois, l’expression « souvenir vivant » m’évoque une conversation que j’ai eue avec Chloé, peu de temps après l’accident. Elle n’avait pas voulu accepter ma mort, disait-elle. Je ne savais pas trop ce qu’elle entendait par là, mais elle m’a fait un long discours sur le fait que j’étais toujours vivant dans sa mémoire, cette dernière représentant une forme de sauvegarde. C’est pour cela qu’elle avait souscrit au programme de restauration individuelle. Ainsi, elle ne m’a pas définitivement perdu.

Une sonnerie stridente et continue attire soudain mon attention. Sur l’écran, les tracés sont plats. Le cœur de Chloé s’est arrêté et son cerveau a cessé de fonctionner. La tristesse m’étreint violemment mais je n’ai guère le temps de m’abandonner à la souffrance. Mes mains deviennent floues puis transparentes, comme si je m’effaçais. Cela me revient ! Chloé disait que le souvenir disparaît quand la mémoire meurt.

PRIX

Image de Été 2019

En compétition

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Y.EL.BAKRI · il y a
Je sors de votre texte, brisé autour de moi, en débris et débris. Déchirante perte. Quand même vous avez transformer les fils de la nostalgie à des fils de béatitude grâce à la tendresse de votre histoire ... Quand l'amour s'élève comme une flamme, le cœur du silence se déchire et la mort devient moins vigilante. J'adore, je vote et je m'abonne.Une invitation à venir vous s'immerger dans mon univers mélancolique mais d'une mélancolie bleue sainte et poétique, j'espère que cela vous plaise !
https://short-edition.com/fr/auteur/y-el-bakri

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Je suis touché.
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De margotin · il y a
J'aime beaucoup
Mes voix
Je vous invite à découvrir Ô amour
et à la belle étoile

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci de Margotin.
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Nualmel · il y a
J'aime beaucoup ce texte. Tendre et délicat.
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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Nualmel.
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Samia.mbodong · il y a
Étonnante histoire, de ce garçon souvenir vivant de la vielle dame. La mémoire est plus forte que la mort.
Elle l’aura maintenu jusqu’à sa propre fin.
Bravo et merci je soutiens.

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Samia. N'est-ce pas un peu la mémoire qui nous rend vivant ?
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Carine Lejeail · il y a
J'étais partie sur un fantôme, mais votre fin est tellement mieux et plus originale. Bravo, mes voix!
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Carine. la mémoire est peuplée de fantômes :-)
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Zouzou · il y a
Quand les mémoires viennent à s'entrechoquer...mes voix !
En lice Poésie avec ' Vagues à l'âtre ' et ' Chez toi ' si vous aimez.

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Zouzou. Le poids des souvenirs, le choc des mémoires :-)
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Felix CULPA · il y a
Nous sommes tous des souvenirs, ne l'oublions pas ! Mes 5 voix pour ce récit qui déborde d'émotions, et d'une parfaite maîtrise ! Je vous invite dans mon univers !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/taxi-3
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mineur-la-majeur
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-ciel-se-noie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/clair-de-terre-1

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Felix. Souvenir passé ou souvenir en devenir... Je passe par chez vous.
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Moniroje · il y a
Une fleur... en ce jardin.
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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Moniroje.
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Parfumsdemots · il y a
C’est très émouvant ,moi aussi dommage que je n’ai que 4 voix !
Je vous invite à découvrir mon poème Ismaël sur la tolérance et de jeter un coup d’oeil à ma nouvelle Alzheimer sur ma page que j’ai écrite il y a quelques mois (et qui pourrait être en écho à votre nouvelle )
Belle continuation ,amitiés

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Parfumsdemots, parfum que l'on retrouve dans votre nouvelle.
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Parfumsdemots · il y a
Merci ,oui
Le parfum est la première forme du souvenir que l’on ne peut pas oublier car profondément ancrée dans notre système limbique d’où le travail remarquable permis par l’olfactothérapie(autisme ,Alzheimer,coma)
Et qu’avez vous pensé de mon poème Ismaël ?
Merci à vous,

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Eisas · il y a
Quelle émotion !!! J'ai la gorge serrée... Bravo Monsieur.
Mes voix, bien sûr... dommage que je n'en ai que 4...

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-vies-de-leau

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Jean-Claude Renault · il y a
Merci Eisas. La voix la plus importante est celle que vous donnez dans votre petit mot. Et je vais voir cette eau.
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