Mémoire vive

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Image de Été 2019

Chloé me serre la main. Enfin un signe de vie autre que le souffle erratique de sa respiration assistée et les tracés sinueux sur l’écran. Avec un peu de chance, elle va ouvrir les yeux, me parler, me sourire... Je crains toujours que ce soit la dernière fois. Pourtant, on approche inéluctablement de la fin. Soixante-dix années de vie commune, c’est un beau petit record. Quand je la vois, toute frêle, son visage fripé encore serein, je sais qu’elle a été heureuse. J’aurais préféré que notre union ne se termine pas ainsi, dans une chambre d’hôpital.

Deux infirmières passent de l’autre côté de la vitre et me jettent un regard réprobateur. Ma présence ici n’est tolérée qu’à contrecœur mais Chloé l’a imposée. De toute façon, le corps médical n’a pas vraiment eu le choix, je dois impérativement rester à ses côtés. C’est comme cela entre nous. Et la loi nous protège.

J’ignore ce qui choque le plus tous ces bien-pensants. Mon âge supposé ? J’ai l’air d’avoir moins de trente ans, autant dire que pour certains je pourrais être l’arrière-petit-fils de Chloé. Ou le fait que je ne vieillisse pas ? Car depuis l’accident, mon apparence demeure inchangée jusque dans les plus infimes détails ; mes cheveux et ma barbe ne poussent plus, ce qui s’avère confortable, je dois bien l’admettre. Malheureusement, la course du temps ne s’est pas arrêtée pour Chloé et elle est désormais allongée là, avec des câbles et des tuyaux qui tissent leur toile autour d’elle.

Chloé me regarde et sourit, faiblement. Je jette un œil au plateau-repas qui n’a pas été renouvelé depuis trois jours. Chloé, d’un signe de tête à peine perceptible, me signifie qu’il est inutile que j’en demande un autre. Il est clair qu’elle a décliné. Cette fois-ci, j’ai la triste certitude qu’il n’y aura pas d’autre réveil.

— Je vais bientôt partir, murmure-t-elle.
— Je sais, ma chérie.
— Et nous serons ensemble à tout jamais.
— Oui, ma chérie.

Je lui adresse mon sourire le plus éclatant et j’ai l’ultime bonheur de la voir rayonner avant qu’elle ne retombe dans un sommeil sûrement définitif. Si je suis convaincu que nous nous rejoindrons, je ne comprends pas tout à fait comment ni quand cela se produira.

Je n’arrive pas à croire au prochain décès de Chloé. Cette simple idée me terrifie. Chloé va cruellement me manquer et je ne sais pas ce que je vais devenir sans elle. Je vis à ses côtés depuis toujours et je crois que nous n’avons jamais été séparés, pas même par une porte. Je me rappelle l’agacement de ses collègues, du temps où elle travaillait encore. J’étais inévitablement présent, y compris dans les réunions de l’entreprise dites sensibles. Aucune loi n’interdisait ma présence et aucune loi n’aurait de toute façon pu m’éloigner.

Quant à moi, suite à ce fameux accident, je n’ai plus jamais exercé la moindre activité professionnelle. Ce n’était pas nécessaire. La vie de Chloé était devenue la mienne et je la suivais absolument partout. Nous partagions tout, y compris la salle de bain et les toilettes, ce que je trouvais gênant au début mais j’ai fini par m’y habituer. Ce qui m’a peu à peu dérangé, par contre, c’est la nudité, l’opposition entre mon corps éternellement jeune et celui de Chloé qui s’érodait. Mais elle s’en moquait. Elle disait que c’était normal.

Les infirmières repassent en parlant fort, à croire qu’elles veulent que je les entende à travers le verre. Si c’est le cas, c’est réussi.

— Il est encore là !
— Bah ! Il n’en a plus pour longtemps.
— Tant mieux, parce que c’est obscène. C’est vrai, quoi ! Le souvenir vivant est censé accompagner un deuil durant une période limitée. Pas pendant une vie entière.
— Oui oui. J’avais entendu parler de ce genre de cas, mais c’est le premier que je vois. Tu crois qu’il est conscient de ce qu’il va se passer ?

Je n’entends pas la réponse car les infirmières ont dépassé la chambre. Toutefois, l’expression « souvenir vivant » m’évoque une conversation que j’ai eue avec Chloé, peu de temps après l’accident. Elle n’avait pas voulu accepter ma mort, disait-elle. Je ne savais pas trop ce qu’elle entendait par là, mais elle m’a fait un long discours, m’expliquant que j’étais toujours vivant dans sa mémoire, que cette dernière représentait une forme de sauvegarde. C’est pour cela qu’elle avait souscrit au programme de restauration individuelle, pour que je sois plus qu'une collection de souvenirs dans une mémoire qui s'érode avec le temps. Elle me voulait vivant à ses côtés jusqu’à la fin de ses jours.

Une sonnerie stridente et continue attire soudain mon attention. Sur l’écran, les tracés sont plats. Le cœur de Chloé s’est arrêté et son cerveau a cessé de fonctionner. La tristesse m’étreint violemment mais je n’ai guère le temps de m’abandonner à la souffrance. Mes mains deviennent floues puis transparentes, comme si je m’effaçais. Chloé disait que le souvenir disparaît quand la mémoire meurt.

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