Mémoire de la peau

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J’avais besoin de faire le point ; la crise de la quarantaine, sans doute. Pas de problèmes particuliers, juste une impression diffuse que tout ne tournait pas rond. Des questions qui revenaient en boucle. La réussite professionnelle qui ne suffisait plus, l’impression de passer à côté de l’essentiel…
Le médecin du travail m’avait parlé d’Alicia lors de la visite annuelle. Il avait testé ma réceptivité aux médecines douces. Celles qui soignent les bobos de l’âme en même temps que ceux du corps. Poliment, j’avais pris la carte de la psychothérapeute.
― Une séance, vous pouvez toujours essayer…

Alicia m’attendait et me fit signe d’entrer. Je remarquai la canne blanche près de la porte d’entrée, elle conserva ses lunettes noires. Le médecin m’avait prévenu. Elle était aveugle et ne se répandait pas en mots inutiles, économe de ses gestes comme de ses paroles.
― Mettez-vous à l’aise, remontez vos manches au-dessus du coude et posez vos bras sur le bureau.
Son ton était professionnel. Alicia s’assit, les mains posées elles aussi sur le bureau. Elle prenait tout son temps, maintenant.
― Avant de commencer, je dois vous dire que ma méthode n’est pas très… conventionnelle. Pour comprendre ce qui vous amène et vous questionne, je vais communiquer directement avec votre peau. Le toucher est notre sens le plus archaïque, ma cécité l’a renforcé. Notre peau a beaucoup plus à dire sur chacun de nous que nous ne l’imaginons. La peau ne ment pas, elle dit notre vérité, nos peurs, nos plaies… Toujours.
— Beaucoup de choses nous dépassent, vous ne croyez pas ?
Alicia esquissa un sourire qui se voulait un encouragement. Délicatement, elle posa ses mains sur le dos des miennes, les effleurant avec la douceur d’un voile léger.
Ses mains exerçaient une douce caresse, et leur contact était agréable. Dans une parfaite symétrie, Alicia retourna mes mains pour en frotter les paumes. J’avais l’impression qu’elle se familiarisait avec mon épiderme. Puis elle revint au dos de mes mains pour réaliser un léger massage, par de petits cercles concentriques.
Ensuite Alicia laissa un long moment ses paumes contre les miennes. Je lisais une grande concentration sur son visage. Le contact était puissant et intense, nos mains se touchaient, je sentais sa chaleur et les pulsations de ses veines à travers la peau.
Ses mains étaient douces et sensibles. Légères comme des papillons. J’en aimais le toucher et, en pleine confiance, je fermai les yeux pour moi aussi mieux sentir le contact de nos deux épidermes. J’aurais voulu que cet instant fragile ne s’arrêtât jamais.
Je sentais son parfum, qui fit remonter des senteurs venues de l’enfance. Des champs de lavande que je traversais pour me rendre à l’école, près de Sault. L’odeur du romarin sauvage me revenait en mémoire, celle de la terre après l’orage et celle de mon vieux cartable en cuir… Le chemin de terre pour rentrer au mas. Le chant des cigales à la belle saison. Les braiments de l’âne et les bruits métalliques qui provenaient de la grange, quand mon père réparait sa vieille voiture de collection, une Talbot bleue qui n’avait pas roulé depuis des décennies.

Puis, toujours silencieuse, Alicia avança une main vers mon visage, puis l’autre, pour l’entourer complètement.
― Par la peau se lit notre vérité intérieure, murmura-t-elle comme pour elle-même.
Par petites touches, maintenant, ses doigts mémorisaient les zones de mon visage pour mieux reconstituer dans son esprit les traits dessinés par la vie. Elle s’attarda sur mon front quelques instants, sur mes tempes. Mon pouls battait plus vite que de raison. Elle revint à mes mains, qu’elle garda dans les siennes une éternité.

Alicia m’expliqua que tout allait bien. Les questions que je me posais étaient normales, quand on n’a pas suivi sa voie. La mienne avait commencé dans l’enfance, avec le contact de la terre et de la nature, sous la protection du mont Ventoux, si proche… Puis j’avais bifurqué pour l’oublier. J’avais « réussi », comme on dit, mais pas comme je le voulais vraiment, au fond de moi-même.
― Vous savez, reprit-elle, il est toujours temps de renouer avec son vrai chemin. Votre vie, vous l’avez là, dans le creux de votre main. Je l’ai caressée, effleurée, ressentie aussi. Un hameau abandonné entre Sault et Aurel a beaucoup compté pour vous dans votre jeunesse, près de l’ancien chemin d’Aurel, dans un creux avant le col de Mougne. Rien n’est écrit à l’avance, c’est à vous de reprendre votre vrai chemin là où vous l’avez laissé. Votre peau a déjà accepté la décision que vous n’avez pas encore prise.
Alicia avait lu les interrogations que je n’avais pas exprimées. Elle avait su ranimer les souvenirs de mon enfance.
Après cette séance, je savais qu’il me fallait retourner à l’ombre du Ventoux.

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