Mauvaise nouvelle

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« Mauvaise nouvelle » est un texte d’une justesse remarquable. Son écriture maîtrisée amène le lecteur à ressentir un prisme d’émotions

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Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux.
Je me masse les tempes, tout en sentant l'air frais de la soirée qui s'invite dans mon bureau par la fenêtre entrouverte. La brise est chargée d'un parfum de jasmin, et sa douceur me fait du bien, apaise mes idées sombres. La nuit est enfin tombée, pour le plaisir d'une armada d'adolescents affamés, qui attendaient la rupture du jeûne avec impatience.
Je souris malgré moi, malgré les tracas, en entendant les cavalcades voraces des jeunes vers la cuisine.
- "C'est l'heure, go !"
- "J'arrive, gardez-moi une place !"
- "Oh non encore des pâtes ?"
- "Laissez quelques dates pour les autres, ils arrivent !"
Les cris fusent, les rires aussi, le soulagement des adolescents est perceptible après une nouvelle journée de jeûne où la température a atteint 35 degrés.
Je m'étire sur ma chaise inconfortable, et m'ébroue derrière mon bureau. Je sors de l'espace exigu et me dirige dans la cour, au milieu de l'agitation ambiante. Les adolescents dévorent joyeusement des tranches de pastèque et trinquent à grand coup de verres remplis de lait glacé, ils reprennent vie.
Je m’approche des tablées en bois qu’ils ont installé dehors, pour dîner sous les étoiles pendant toute la durée du Ramadan.
Au milieu du banquet, une voix piaille plus fort que les autres. Je tourne la tête dans sa direction. Malik, évidemment, me dis-je en souriant tristement. Qui d’autre ?
- « Non, “réfugié” ce n'est pas une bonne technique avec les filles » s'offusque Malik en secouant vivement la tête. Sur le ton de la confidence : « A la piscine, je raconte que j'habite en Angleterre, et que je suis en vacances, ici à Chypre : elles adorent ! ». Son rire est frais, explosif de candeur enfantine. Du haut de ses quatorze ans, Malik est le comédien du foyer.
A son arrivée, il y a quelques mois, il pleurait beaucoup, de grosses larmes dans sa figure ronde, appelait sans cesse sa grand-mère, à Alep. Et puis il s'est adapté, achetant sa place de favori avec ses larges sourires naturels et une exubérance naïve.

Ce soir-là, il dispense sa dernière trouvaille pour se rapprocher des jolies Chypriotes, et amuse un auditoire intéressé.
Pour son spectacle, Malik a délaissé son assiette, et est maintenant debout sur la table de bois au milieu de la cour, dans le foyer pour mineurs de Nicosie qui accueille cinquante autres adolescents. Comme lui, ils ont pris la route de l'exil seuls, sans parents, avant de se faire arrêter dans ce carrefour migratoire qu'est Chypre. En réponse aux flux de jeunes réfugiés envoyés en éclaireur aux portes de l'Europe, on a créé plusieurs structures d'accueil pour ces adolescents perdus. On les appelle « centres de crise ».
Un lieu où tout converge : espace familial, amical ou amer qui mêle espoirs et frustrations. On y entend des mélodies du pays, des disputes en swahili, un poème en arabe. Des idées noires dans toutes les langues, et des rires qui transcendent le national.
Ce soir-là, autour de Malik, ils n'ont pas envie d'évoquer les douleurs, et tous s'amusent des conseils de drague du benjamin de la bande. Un peu d'oxygène.

En plus, ce soir, c'est jour de fête au foyer, avec les acceptés. Elles arrivent trop rarement, ces lettres prioritaires dans un épais kraft marron, qu'on décachette fébrilement. Récemment, on a reçu deux bonnes nouvelles, deux laissez-passez pour la Suède et la France. Surenchère d'accolades, une main sur le coeur, des sourires fiers.
Maïga, Ivoirien au profil de boxeur, partira à Paris. Le prix à payer a été élevé : la mention « reconnu victime de tortures » est tamponnée sur son dossier, une plaie qu'il ne mentionne jamais.
Le frêle Ramane s'envolera pour Stockholm. Ramane, c'était celui qui avait toujours mal au ventre, un estomac abîmé à cause du stress constant. Il faisait des cauchemars la nuit et chantait la journée, des airs d'Afghanistan et d'ailleurs, dans des dialectes que personne ne connaissait.
Malik les regarde, envieux. Il ne se plaint pas, attend son tour. Les avocats lui ont assuré qu'en raison de son âge, 14 ans, il serait un cas prioritaire pour le regroupement familial. Il envoie des snapchat à ses cousins de Londres qu'il a hâte de rencontrer, les nargue en instagrammant le soleil chypriote, alors qu'eux portent déjà des vestes épaisses pour défier le frog anglais.

J’interromps ses rêveries en le hêlant d’une voix aussi neutre que possible.
- « Malik ? Tu peux venir avec moi dans le bureau une minute s’il te plaît ? »
Il me suit docilement, sans poser de questions. Je suis sa référente, ce qui veut dire qu’une fois par semaine, on fait un point lui et moi, sur l’avancement de sa demande d’asile, mais aussi son état d’esprit psychologique, ses pensées du moment, ses amis, sa famille. On a créé un lien, et je l’apprécie ce gosse. C’est quelqu’un de bien.
Ce soir-là, en le regardant, j'ai le vertige, le coeur brûlé. La « mauvaise nouvelle » sera pour moi, cette tâche terrible qu'on s'attribue à tour de rôle. Les malheurs, ça abîme.
Quelques heures plus tôt, l'avocate de Malik m'a expliqué les détails, entrecoupés de cafés froids et de pauses cigarettes. « Sa demande d’asile est rejetée. On ne peut pas prouver le lien familial avec sa tante, il n’y a pas de preuves formelles. » De son discours, je ne retiens que le ton fatigué, le bleu de ses cernes qui soulignent son regard désabusé. Je ne l'interromps pas, la sait aussi lasse que moi. « Et alors ? » avons-nous envie de hurler de concert. « Si elle veut prendre soin de lui, quelle importance ? ». On maudit l'Europe, des coups de poings rageurs sur le dossier. Les mains sur le visage, elle tremble, doucement.

Je sais quoi faire. Malik est « mon » adolescent, il fait partie de « mes dossiers ». La procédure est toujours la même, pour ces sales nouvelles : on s'installe avec l’adolescent dans une pièce à l'écart, peuplée de canapés molletonnés et de crayons de couleurs, pour annoncer à l’enfant que sa vie est finie.
Malik m'observe, les yeux sérieux, alertes. Corps en tension. « Je suis désolée ». « Il va falloir être courageux ». « Ta demande d'asile pour l'Angleterre a été rejetée ». Il cligne des yeux, baisse la tête. Alors c'est ça. C'est tout.
Simplement, en quelques mots chargés de tristesse, l'annonce que son futur s'arrête. Stoppé là où il avait à peine commencé à être rêvé. Après tous les trajets, les avions et les bateaux emplis de gale, les journées sans eau contre les vagues insolentes. Après les centaines de dollars collectés par tous les membres du village. Il va falloir les appeler tous, serrer les dents en entendant les pleurs dans le combiné. Sa famille attendait de lui. Il était celui qui devait
réussir. Etre fort malgré tout.
A ce moment-là, plus rien n'a de sens. Ce n'est plus un adolescent et une travailleuse sociale dans une même pièce. Ce sont deux personnes avec des larmes invisibles, incapables d'atténuer les émotions qui brûlent de partout. Malik pleure en silence sa terre syrienne, l'humiliation d'une Europe qui le refuse, et des parents qui ne l'étreindront jamais aux portes de l'aéroport Heathrow.
Moi, je pleure de l'intérieur, en petits hoquets douloureux, un système absurde, un monde qui n'écoute plus, l'enterrement de la solidarité.
Il a 14 ans. J'en ai 25. Et dois trouver les mots justes pour le réconforter.
Ce soir-là, je n'ai plus eu de mots, plus eu de larmes. Misérable. J'ai quitté le canapé, et l'ai entouré de mes bras, maladroitement. Il a enfoui sa tête brune d'enfant contre ma poitrine, et je me suis agenouillée au plus près de lui. Des larmes immenses s'écoulaient de ses grands yeux noirs choqués, je pouvais presque y lire les mots de colère et de désespoir qui se formulaient dans leur sel.

On était tous les deux à la dérive, face à un extérieur effrayant qu'on ne comprenait plus ni l'un ni l'autre. Ce monde était-il définitivement dans le noir ? Ou persistait-il à fermer les yeux, refusant la souffrance de ces destins fracassés ? Sans doute un peu des deux.
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