Maggie en a dans le ventre

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Cette virée en Écosse est très dépaysante et originale ! Le côté didactique du récit ne prend pas le pas sur le suspense et la densité des

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En Écosse, durant les Highlands Games, tout le monde a les yeux rivés sur ces colosses capables de lancer des poids énormes ou, pire encore, de retourner des Caber, c'est-à-dire des troncs d'arbres de plus de quatre mètres, à la seule force de leurs bras. Mais il est une épreuve bien moins connue qui a su elle aussi conserver sa place dans la tradition locale et, pour le coup, elle se joue en couple. Il s'agit du lancer de haggis. D'un autre côté, que faire d'autre d'une panse de brebis farcie ? On ne va quand même pas la manger, même si quelques touristes naïfs s'y essaient parfois.
Le haggis hurling n'a pas la noblesse des autres sports des Highlands, censés célébrer la culture locale. Les Irlandais vous diraient que c'est un exemple navrant de l'humour écossais, et les Anglais que c'est une façon de gaspiller la seule nourriture comestible que la Grande-Bretagne ait pu produire, mais chacun sait qu'ils naissent atteints d'agueusie. Quant aux Gallois, comme souvent, ils ne diraient rien ou vous répondraient en Celtique, ce qui reviendrait au même, à moins de dégoter un druide en train de cueillir du gui dans un arbre, et que cet arbre ne participe pas à la compétition de Caber.
Pour les veinards qui l'ignoreraient, le haggis est une recette composée d'abats de moutons (poumons, foie, cœur) très finement hachés, puis mélangés avec des oignons, de l'avoine, de la graisse de rognon, des épices et du sel, le tout fourré dans un estomac de brebis que l'on fait bouillir plusieurs heures avant de le soumettre aux vérifications des juges. Le lancer en lui-même exige une succession de mouvements et de rotations permettant à ce ballon improvisé de prendre le plus d'élan possible avant de décoller. Mais attention, ici la force du lanceur n'est rien sans le talent de cuisinière ! En effet, le haggis doit atteindre le sol en parfait état : s'il éclate, l'équipe est éliminée. Le projectile doit peser à peu près 500 grammes : au vu de sa fabrication artisanale, il est difficile d'exiger davantage de précision. Quant à ses dimensions, elles avoisinent celles d'un petit ballon : 18 cm de circonférence pour 22 cm de long. Une fois ces règles fixées, c'est la texture qui décide de la victoire : le haggis doit être assez élastique pour adopter une position aérodynamique et atterrir en souplesse, sans être trop résistant pour ne pas exploser sous le choc. Et attention, impossible de tricher : des arbitres spécialisés vérifient qu'aucun agent raffermissant ne se glisse dans la recette afin de favoriser le lanceur. On ne plaisante pas avec les traditions, même celles qui ont tout d'une blague !

Margaret avait remporté cinq fois le trophée de lancer de haggis, et ce avec trois lanceurs différents : son époux, et deux de ses fils. Elle était donc bien placée pour savoir que l'essentiel de l'entraînement se passait en cuisine, et non sur le terrain. Elle testait chaque semaine d'infinitésimales variations dans sa recette. Si le haggis résistait à l'essai, elle notait ces différents ajouts dans un petit carnet. Dans le cas contraire, son ballon faisait les délices des chiens du quartier, qui ne rechignaient pas plus qu'ils ne l'auraient fait devant une quelconque charogne. Quand bien même il tenait le choc, seuls les cabots les plus aguerris avaient la force et l'appétit nécessaires à ce festin.
Au fil des ans, Margaret pensait être arrivée aux proportions idéales. Aucun gourmet sur terre n'aurait confirmé son point de vue, mais les roquets lui apportaient leur soutien plein et entier. Ils utilisaient ses projectiles pour déterminer leur chef de meute : celui qui perdait le moins de chicots en mordant dedans décrochait ses galons et recevait les signes de soumission de ses lieutenants. Restait à choisir le lanceur de l'année. Et c'était bien sûr à la matriarche de décider qui serait digne de lancer son chef-d'œuvre. Ce que la tribu ignorait encore, c'était que cette fois, Margaret voyait grand : elle avait décidé de battre le record du monde, établi en 2011 à 70 mètres. Jusqu'à présent, le meilleur score obtenu par le clan McMillan était de 53 mètres, une distance honorable, mais bien loin des objectifs de Maggie. Un conseil de famille s'imposait.
Tous les McMillan se retrouvèrent dans un champ en jachère, dissimulé par le cottage, le samedi suivant. La cousinade comptait une vingtaine de concurrents possibles, pas tous très enthousiastes : les plus forts visaient des épreuves plus prestigieuses, et les plus jeunes avaient prévu de rôder autour des danseuses plutôt que se ridiculiser en public en se baladant avec une panse de brebis à la main. Mais on ne discutait pas avec Margaret, et tous passèrent le test sous les encouragements rigolards des épouses et des filles. C'est Ewan qui décrocha la première place avec un décevant 63 mètres, ce qui le soulagea : il ne s'était pas entraîné à manipuler des poutres pendant un an pour rien. Margaret était rubiconde : tout ce travail, toutes ces expériences, ces nuits entières de réflexion pour finalement voir son œuvre ruinée par ces traîne-savates ! Elle aurait dû leur déposer une bouteille de whisky derrière la ligne des 80 mètres, ils auraient peut-être trouvé la motivation nécessaire ! Les noms d'oiseaux volaient bas, il allait sûrement pleuvoir...
Soudain, elle fut surprise d'entendre sa petite fille Lorna prendre la parole, du haut de ses 16 ans, pas impressionnée une seule seconde par la gueulante de l'ancêtre : « Dis voir, mamie, quand j'étais encore à l'école, la maîtresse nous avait raconté que la tradition du Haggis Hurling venait des femmes, qui lançaient le déjeuner à leurs hommes d'une rive à l'autre de la rivière. Pourquoi il n'y a qu'eux qui essaient ? Ce ne sont pas les poils qui dépassent de leurs kilts qu'ils vont les aider à gagner ! » Les hommes éclatèrent de rire, s'encourageant à coups de coudes et de claques dans le dos, jusqu'à ce que ça manque de finir en bagarre. Margaret, elle, était pensive. Elle connaissait les femmes de sa famille, qui menaient le clan d'une main de fer, courant derrière les gamins pour qu'ils aillent étudier au lieu de traîner les terrains vagues avec la mauvaise graine et allant récupérer leurs époux dans les pubs saouls à ne plus tenir debout. Et allez déplacer de tels tas de barbaque... Piquées au vif par les rires gras des mâles, une file de sept volontaires se constitua, y compris Margaret elle-même. Trois d'entre elles dépassèrent les 75 mètres, dont deux avec un haggis intact. Autant dire que certains faisaient moins les malins...
Le concours aurait lieu dans six semaines. Margaret, qui n'avait atteint que les 73 mètres, proposa d'entraîner ses championnes deux fois par semaine jusqu'à la compétition. Mauvais perdants, deux des hommes de la famille allèrent trouver le jury, pour s'assurer que les femmes n'avaient pas le droit de participer à la compétition. En vain. Certaines régions proposaient des épreuves séparées pour hommes et femmes, mais ici, à une trentaine de kilomètres de Thurso, l'épreuve était mixte, même si aucune lady ne s'y était essayée de mémoire d'homme.

La raclée fut plus que mémorable, elle fut monumentale ! Margaret avait contacté les organisateurs en amont de la compétition afin de s'assurer que, si le record était battu, il serait bien enregistré par les autorités compétentes, et ses trois championnes – une fille, une belle-fille et une jeune sœur – explosèrent le record du monde l'une après l'autre. D'habitude anecdotique, la compétition était devenue le centre d'attention des jeux, au grand dam des Musclor en herbe.
Mais leur calvaire ne s'arrêta pas là... Comme après chaque Highlands Games, le clan se retrouva pour un grand banquet et chacun des moqueurs trouva dans son assiette une belle tranche des haggis gagnants, sous le regard envieux des chiens errants du village.
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