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La voleuse de rêves

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Sandra Mézière

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— Durand. Louise. À cause de Mme de Rênal. 
L’officier de police lève un sourcil circonspect. Louise songe à l’incongruité de tout ceci. De cet officier au visage poupin. De ce sapin de Noël qui clignote insolemment dans ce commissariat aux lumières blafardes. De cette journée rocambolesque. Sans la crainte de fatiguer son père, elle trouverait même le tableau désopilant. 
— Mon père est un amoureux des livres. De Stendhal en particulier. D’où mon prénom.
L’officier opine du chef tout en notant dans un coin de sa tête : « Acheter ce livre de Stendhal. » Inquiète, Louise tourne la tête. Derrière la vitre, son père lui adresse un sourire éreinté, mais d’un amour éperdu qui illumine sa pâleur et ses traits émaciés. La situation semble même l’amuser. Il commence à détailler le butin, en sortant les livres un à un du sac.
— C’est votre premier vol apparemment ?
— Ce n’est pas un vol.
— Ah oui ? Je suis curieux d’entendre ça. Racontez-moi. Depuis le début. 
Louise a cessé depuis des lustres de parler de sa vie. Lasse d’être incomprise.
— Comme chaque matin, j’ai commencé ma journée en me maquillant.
— Si vous pouviez m’épargner ces détails futiles !
Louise se demande si « détails futiles » est un pléonasme, elle songe qu’il faudra demander à son père, que c’est inestimable de pouvoir encore lui poser des questions.
— Il ne s’agit pas d’un détail. Ce n’est pas se maquiller au sens habituel. C’est maquiller sa vérité. Depuis deux ans, en maquillant mon visage, je revêts le masque de la futilité et de la jovialité. Je pose un voile sur la tristesse et l’inquiétude. J’imagine que je croise une armée secrète à la tristesse pareillement maquillée. Cela me réconforte un peu. Plus tard, sur le chemin du travail, un enfant a failli me renverser avec sa trottinette. C’est à cause de lui que mon masque s’est fissuré. Une embardée pour m’éviter. Et la chute. Il avait une plaie saillante au genou. Il n’a pas pleuré. Il m’a demandé si j’allais bien. Il a mis sa petite main sur la mienne. J’ai vu sa plaie béante comme un reflet de ma propre blessure. Celle sur mon cœur balafré. Béante aussi, mais invisible. Alors c’est moi qui me suis mise à pleurer. Des sanglots intarissables retenus depuis deux ans. J’ai laissé des passants s’occuper de lui. Mon maquillage avait coulé. J’ai effacé les traces. Les traces de mon crime. Ma tristesse et la maladie sont des crimes, non ? Sans doute, puisque la société nous oblige à les cacher. Après ça, je suis allée travailler à la librairie. Ainsi. Le visage à nu. J’y travaille depuis deux ans. J’ai arrêté mes études. Plus la force de me concentrer. L’inquiétude a pris toute la place. Les livres me rassurent. Les êtres de fiction font preuve de l’empathie qui si souvent fait défaut aux êtres réels. Comme d’habitude, en arrivant, ma collègue m’a dévisagée. Émilie, elle s’appelle, mais elle veut qu’on l’appelle Milie. Cela fait nom de chien, Milie non ? Milie, elle arbore toujours fièrement son petit ruban rose. Elle l’a mis sur son profil Facebook aussi. Cela lui donne bonne conscience et l’air altruiste. Elle doit penser que ça fait bien et joli surtout. Elle sait que mon père a un cancer. Un jour, il était tombé à la maison. On m’avait appelée à la librairie. Pas une fois pourtant elle n’a demandé des nouvelles. Personne ne demande d’ailleurs. Ils doivent penser que le malheur est contagieux. Ou que la maladie se zappe. Comme tout le reste. Ou ils n’ont pas le temps. Les gens n’ont plus le temps que pour l’accessoire, vous ne trouvez pas ? Quand je suis arrivée, Milie donc, m’a dit en regardant ma tête que j’avais encore passé une nuit de folie. Je lui ai souri. J’ai pris l’habitude de sourire. Ce mensonge permanent m’épuise, mais le malheur met mal à l’aise. C’est ma manière de m’en excuser. D’épargner les autres. Un autre incident a fait un peu plus craqueler le masque. Lisa, une ancienne camarade d’école, est venue me voir à la librairie. « C’est à propos de la longue maladie de ton père », a-t-elle commencé. Je me suis dit : joie, enfin quelqu’un qui s’y intéresse ! Bon, le terme longue maladie m’a énervée. Vous avez remarqué ? On dit ça comme si le mot cancer était tabou. Cela doit s’attraper rien qu’en le nommant. Ne pas dire, c’est encore un peu plus plonger cette autre armée dans l’ombre, pourtant. « Parce que le père de mon copain a aussi la maladie, alors je me suis dit que tu pourrais m’aiguiller sur les conseils à lui donner », a-t-elle ajouté. Je n’ai rien dit. J’ai souri. J’ai dit à Milie de s’en occuper, qu’elles s’entendraient bien. Lisa est partie, furieuse. Après cela, je n’arrêtais pas de regarder mon portable. Milie me charriait en disant que j’attendais des nouvelles de mon amoureux, celui avec qui j’avais sans doute passé une nuit de folie. En réalité, j’attendais des nouvelles de mon père. Une énième infection l’a conduit à l’hôpital. Il attendait des résultats d’examen pour savoir si c’était plus grave ou s’il pouvait rentrer à la maison. Sa vie et la mienne avaient été tant de fois suspendues à ces résultats. Que d’harassantes montagnes russes émotionnelles ! Le SMS est arrivé quand Milie s’offusquait de ce que je venais de dire, que je n’achèterais pas de cadeaux de Noël. « Le dernier de mes soucis », lui ai-je rétorqué. Elle ne voyait pas pourquoi. Je sors, il disait le SMS. J’aurais embrassé la terre entière. Enfin, pas Milie et Lisa quand même. Tout s’est mélangé dans ma tête. La bienveillance de l’enfant. Sa plaie. La mienne. L’indifférence assassine. Tous ces livres. Que faisais-je là ? Qu’y avait-il de plus important que d’être à ses côtés ? Pour célébrer sa sortie. Son courage inouï. Ce combat gagné. Pas la bataille, certes. Mais un jour après l’autre. C’est ça qui compte, non ? L’instant présent. Alors sans réfléchir, j’ai saisi les livres dans les rayons. Des Stendhal. Des Balzac. Des Flaubert. Tout ce qu’il aime. Milie m’a demandé ce que je faisais, ses grands yeux évidés écarquillés. Je n’écoutais pas. Rien ne pouvait plus m’arrêter. J’ai enfoui la pile de livres dans un sac. J’ai enlevé ma veste d’employée, l’ai tendue à Milie, lui ai arraché son petit ruban rose, l’ai épinglé sur mon manteau. Et je suis partie le rejoindre. Le serrer dans mes bras à la sortie de l’hôpital. M’y blottir comme une petite fille qui croit que son père est éternel. Que tout est éternel ! Là, je lui ai tendu le sac. Et je lui ai raconté. Son sourire valait tout l’or du monde. Ensuite, la police est arrivée et m’a emmenée ici, devant vous. Mais de quoi m’accuse-t-on ? C’est une fenêtre sur l’imaginaire, ce cadeau. Du rêve. Une évasion du présent. De la maladie. On ne peut pas voler l’imaginaire, vous ne croyez pas ? On ne peut pas condamner pour vol de rêves. Pour indifférence, si, on devrait.
Louise a parlé sans s’arrêter. Pour ne pas fatiguer son père avec l’attente. Elle n’a pas parlé autant depuis ce jour maudit du diagnostic. Pourquoi là, maintenant ? Le visage poupin de l’officier, peut-être. 
Luc (ainsi se prénomme-t-il) lui aussi se pose des questions. Est-ce qu’il connaît un chien qui s’appelle Milie ? S’appelle-t-il Luc à cause de Lucky Luke ? Quand a-t-il appelé son père pour la dernière fois ? Pourquoi ne demande-t-il jamais des nouvelles de la femme de son collègue Marc atteinte d’un cancer ? Pourquoi n’a-t-il jamais de temps pour l’essentiel ? 
Alors Luc appelle la librairie. Demande Milie. Et lui dit ceci :
— Je suis l’amoureux de Louise. Oui, c’est ça, celui de la nuit de folie. Pour dire que je vais payer les livres. Tout est ma faute. La vôtre aussi. Celle des indifférents. Oui, je sais. Je me doutais que vous ne comprendriez pas. Non, pas la peine d’appeler la police. C’est moi la police. Au revoir.
Luc les regarde partir : le père de Louise et sa fille accrochée à un bras. Son paquet de livres sous l’autre. Il se dit qu’ils sont beaux tous les deux, avec leurs démarches chaloupées, comme enivrés du bonheur d’être. Si vivants et dans l’instant. Il lui semble même qu’ils valsent sous la pluie. À moins que ce ne soit les larmes qui dansent dans ses yeux embués.

PRIX

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Camille MARTY · il y a
Il y a dans cette nouvelle tant d’émotion et de souffrance «maquillée» avec toujours ce petit comique de situation propre à tes écrits... Tant de thèmes sont abordés... Une société aseptisée qui ne veut rien voir, rien entendre... Qui non seulement ne vous aide pas mais qu’il faut ménager... Et cet amour originel absolu qu’on voudrait éternel... Une des plus belles nouvelles que tu aies écrites...
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup Camille d'être revenue ici et pour ces commentaires qui me touchent énormément et pour ta clairvoyance, comme toujours. :) "Une société qui non seulement ne vous aide pas mais qu'il faut ménager" : c'est exactement ça !!
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JACB · il y a
Oui le mot cancer est tabou...presque contagieux. Vous avez su en parler, merci.
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Elodie Torrente · il y a
J'ai beaucoup beaucoup aimé. Non seulement le traitement du sujet mais aussi le vocabulaire, le style, la structure et les enchaînements. Bravo Sandra !
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Sandra Mézière · il y a
Merci (beaucoup beaucoup) Élodie ! Ce sujet me tient particulièrement à coeur (plus que tout autre) donc ces mots me touchent d'autant plus.
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Zouzou · il y a
montrer un visage souriant ...malgré la souffrance , quelle gageure !
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Sandra Mézière · il y a
En effet...
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michel jarrié · il y a
Que d'émotion véhiculée dans votre nouvelle. Que votre monde est beau !
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Sandra Mézière · il y a
Merci pout cet élogieux commentaire.
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Christine Borie · il y a
J'adore! Tout y est, l'indifférence et cette peur de dire le mot cancer. La peur de la contagion...Tout quoi!
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Sandra Mézière · il y a
Merci beaucoup Christine !
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Philippe Larue · il y a
Joliment écrit
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Sandra Mézière · il y a
Merci.
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Agnès BERGER · il y a
Un très beau texte, Bravo.
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Sandra Mézière · il y a
Merci.
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Odile · il y a
Très beau, jusqu'au mouvement final
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Sandra Mézière · il y a
Merci.
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Ginette Vijaya · il y a
Un beau geste dans la nuit noire de la tragédie .
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Sandra Mézière · il y a
Exactement. (Merci.:))
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