La patience de l'assassin

il y a
3 min
2 289
lectures
119
Finaliste
Jury
Recommandé

Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka ! A  [+]

Image de Automne 2016

Disponible en :

Il garda longtemps son doigt appuyé sur le pouls de sa victime. Juste là où bat la vie en vous chatouillant le pouce. Du moins quand elle est encore là, la vie. Après quoi il appuya deux doigts sur son cou. Il n'était pas sûr de ce qu'il faisait, il avait vu faire ce geste dans d'insipides feuilletons télévisés. Il se fiait davantage à la chaleur envolée de ce corps, pour conclure à sa mort.

Enfin, pensa-t-il, cette fois c'est la bonne.

Il l'avait tant rêvé, ce corps sans vie étalé sous ses yeux, qu'il ne cessait de se pincer mentalement pour y croire. Pour ce faire, il fermait ses paupières jusqu'à la douleur, puis les rouvrait sur l'image du cadavre. Il quitta l'appartement, sortit de l'immeuble cossu du boulevard Exelmans et gagna la porte de Saint-Cloud où il s'engouffra dans le premier bar venu. Le jour se levait à peine, mais il commanda une coupe dont il ne but qu'une gorgée. Il repoussa le champagne pour réclamer un grand café et une corbeille de croissants. Toutes ces émotions lui avaient ouvert l'appétit.

Il l'avait fait. Ce Graal, il l'avait atteint et regrettait déjà de ne pouvoir hurler son bonheur et sa fierté à la face du monde. Le crime parfait, lui, Alexandre Cheminot, l'avait savamment mis au point et commis. Il savourait déjà le coup de fil qu'il passerait tout à l'heure à la police et aux pompiers. Il se délectait d'avance de la visite de ces derniers dans cet appartement où tout l'accusait. Où ses empreintes et son ADN s'étalaient sur tous les objets, tous les meubles.

Il l'avait fait. Il prit, l'espace de quelques secondes, un petit air chagrin qu'un sourire chassa aussitôt. Il lui faudrait le tenir quelques jours ce masque, au moins jusqu'à l'enterrement. Ah ! ce qu'il se languissait de cet instant où, devant la détestable famille de la victime, on descendrait cette vieille chose sous la terre !

Il l'avait fait. Il retourna au champagne, y trempa une lèvre et le repoussa encore. Il se leva, slaloma entre de minables petits prolos qui suçotaient leur café du matin et partit pisser dans les toilettes au fond de la salle du restaurant. Il lui semblait se vider de bien plus qu'un bol d'urine. Il évacuait là, un grand sourire aux lèvres, toute une vie de mensonges. Il appuya son front contre le mur, comme le ferait un ivrogne, et ne se préoccupa plus de viser la cuvette.

Il l'avait fait. Il remonta sa braguette, la rue Michel-Ange et les deux étages qui le ramenèrent sur les lieux de son crime. Il la regarda encore et encore, il lui sembla même sentir les premiers effluves de la mort se dispersant autour de lui. Comme il détestait cette chambre et son décor ! Tout ici puait la vieille, même les rideaux et l'antique réveil qui marquait le temps sur un vieux guéridon de bois.

Il l'avait fait. Il s'assit sur le lit à son côté et renifla encore un grand coup. Oui, l'odeur était là, une grosse mouche verte le frôla en bourdonnant, une présence plus fiable que le rapport du plus pointu des légistes. Il se leva pour fermer la fenêtre. Il jeta un œil dans la rue et se replongea dans son lointain passé, au tout début de cette histoire. Il avait rencontré sa victime-là, juste en bas de cet immeuble cossu, trente-deux ans et cent douze jours plus tôt. Il l'avait repérée dans la petite épicerie où il irait tout à l'heure chercher du lait. C'étaient les bagues coûteuses qui ornaient ses doigts qui avaient décidé de son sort. Il l'avait suivie, très discrètement, pour repérer son domicile. Il s'était alors arrangé pour la croiser souvent. Il lui souriait, l'aidait à porter ses sacs quand ceux-ci semblaient trop lourds. Il l'avait suivie encore et encore. Elle fréquentait les libraires ; il prit donc soin de souvent tenir un livre sous son bras. Il lui devait sa passion des livres. Il avait mis sept mois à la mettre dans son lit et quelques heures de moins à la mener devant le maire d'arrondissement. Ils avaient dix-huit ans d'écart.

Le crime lui profitait, il ne pourrait le nier. Une belle assurance vie, un appartement de cent trente mètres carrés boulevard Exelmans, trois autres en location dans Paris et, pour ne rien gâcher, une belle petite fortune au Crédit Lyonnais. Mais personne, jamais, ne pourrait le démasquer. Le crime parfait, oui. Il venait d'avoir soixante-quatre ans, elle en aurait eu quatre-vingt-deux en mars. Patience et endurance, ses deux qualités à lui. Son plan démoniaque avait fonctionné à merveille. Elle était morte de vieillesse.

Chichi, la petite femelle pinscher, gémissait encore et toujours. C'est ce gémissement qui l'avait alerté au matin et tiré du sommeil. Elle avait le museau appuyé sur la joue de sa maîtresse et le regardait stupidement, semblant implorer une aide qu'il n'était pas disposé à lui apporter. Il lui faudrait maintenant s'occuper de son cas. Il se voyait mal s'embarrasser de cette bestiole. Elle avait quelques poils blancs au bord des babines. Ils s'en chargeraient, lui et son fidèle complice... le temps. Il ne lui donnait pas plus de deux ans, à cette petite chose gémissante. Il aurait sa peau, mais avant toute autre chose, il lui fallait la descendre faire son pipi. Il appellerait les pompiers en revenant. Il se releva et partit décrocher la laisse au porte-manteau.

Recommandé
119

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Gaza

James Wouaal

Des lamelles de jour découpées au vieux store décoraient le corps de son amant d’une lumière bleutée par un reste de nuit. Eshal, qui s’apprêtait à se lever, ne put s’empêcher d’en... [+]