La Locomotive humaine

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J’ai commencé à travailler pour le Réseau Express Régional à quatorze ans, grâce à un recruteur fatigué et peu regardant. Il avait besoin de bras, et moi d’un moyen de ne pas finir en prison. Lorsque je me suis présenté au poste de recrutement, il m’a regardé de haut en bas d’un œil torve. J’avais un corps solide et un estomac vide qui débordait de mes yeux trop ouverts. Sans un mot, il a appliqué son tampon officiel bien pile sur ma date de naissance, puis il a crié « suivant ! » d’une voix nasillarde. J’ai empoché mon contrat et détalé sans demander mon reste. Je remercie cet employé médiocre de m’avoir donné, ce jour-là, d’un coup de poignet mou, un emploi et une famille.

Nous sommes les ouvreurs, comme on aime dire. Une masse nombreuse, disparate et soudée. Des hommes, des femmes et des enfants. Tous poussiéreux, tous effilés, maigres et noueux. En rejoignant la famille, nous sommes nés à nouveau. Elle nous a avalés et remodelés. Nous lui devons notre corps et notre esprit.

Nous existons dans le vacarme perpétuel des marteaux, des pelleteuses et des cris du contremaître. Beaucoup d’entre nous ne parlent même plus, tellement ils ont la tête remplie de bruit. Nous communiquons par des regards, par des gestes, par des soupirs. Souvent, nous n’avons même pas besoin de communiquer. Nous nous comprenons. Nous sommes un et tous à la fois.

Notre travail est simple : aplanir le sol, répandre le gravier, poser les rails et visser les boulons. Puis recommencer. Tracer la voie pour un train que la plupart d’entre nous n’ont jamais vu. Un train dont ils ne connaissent que l’ombre. Celle qui pèse à tout moment sur notre dos. Celle qui siffle à nos oreilles « Plus vite, plus vite ! J’arrive ! »

Nous ouvrons la voie. Nous précédons le train. Nous couchons pour lui des milliers de rails et nous recouvrons la route de gravier. Mais nous ne le voyons pas. Des fois, on l’oublie presque. Lorsque le soleil tape sur nos têtes dures et fait fondre toutes nos pensées. Ou lorsque la pluie tombe dru et transforme en rivière le lit de gravier qui déborde et vient s’échouer contre nos bottes boueuses. Pourtant, envers et contre tout, nous ouvrons. Le RER suit, au loin. Nous sommes la locomotive humaine.

Ce matin, le contremaître a dit : « Demain, on arrive en gare. »

Ça veut dire que demain, on arrête de poser des rails pour quelques heures. Le temps d’inaugurer un bâtiment puant la peinture fraîche au milieu de nulle part. Le temps d’essuyer le cambouis de nos mains pour serrer celles, propres et douces, d’un jeune chef de gare et d’une poignée d’officiels engoncés dans des costumes rigides. Le temps de lever la tête et de regarder derrière nous, espérant et redoutant d’entendre le chant métallique d’un train en marche.

On nous accueille toujours bien, nous les ouvreurs. On est respectés, même si nos manières et nos regards mettent mal à l’aise. C’est grâce à nous que s’étend le royaume du RER. Sans nous, chacun reste dans son trou. Sans nous, chacun reste seul.

Les ouvreurs permettent aux villes d’entrer dans la grande toile du réseau. De se connecter avec la capitale. De rêver d’horizons infinis. D’accueillir de nouveaux citoyens et de chasser ceux dont elles ne savent plus quoi faire. Être connecté au RER, c’est réapprendre à respirer. Les villes le savent. C’est pour ça que jamais nous ne nous arrêterons. Elles nous appellent, elles nous courtisent. Elles n’en peuvent plus d’attendre que nos pioches et nos marteaux entament la peau lisse de leurs chemins de campagne. Nous sommes les prophètes. Après nous viendra le messie.

« Prochain arrêt dans 18 heures ! », crie le contremaître. Alors on redouble d’ardeur en savourant déjà la bière fraîche qui nous attend sur le quai.

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