La chaîne du froid

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Le personnage attachant, la situation loufoque et le suspense maîtrisé rendent ce texte très agréable à lire ! On y croit, malgré l'absurdité

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Dans mon congélateur, il y a des raviolis au porc, du saumon sous vide, des petits muffins au chocolat, et une main humaine.

Je l’ai trouvée il y a un mois dans mon piège à écrevisses. Je le pose tous les soirs, même si c’est interdit en cette saison. Ce n’est pas à moi que la fédé imposera ses règles. De toute façon, il n’y a pas beaucoup d’écrevisses en décembre. Et ça fait longtemps que je ne parle plus à personne.

Quand j’ai vu la main dans la cage, j’ai d’abord cru à une blague des gamins du village. Ils me laissent tranquille depuis que j’ai pointé ma vieille Winchester sur le fils Winkler, mais je les entends souvent rôder près de la rivière, avec leurs petits rires visqueux. J’ai remonté le piège comme si de rien n’était, sans même prendre la peine de scruter la berge et l’arbre creux où se cachent les morveux. Dire que le vieux était bigleux n’étonnerait pas grand monde au café. Personne ne m’a suivi jusqu’à chez moi.

J’ai posé la cage sur la table en formica, et j’ai mis une main, la mienne, à l’intérieur. La main, l’autre, était froide et humide. Je l’ai tirée par le majeur, en priant pour que le doigt ne se détache pas. C’était une main de femme, la main gauche, avec du vernis rouge écaillé sur les ongles et des griffures profondes sur les phalanges. Je l’ai levée au-dessus de ma tête, comme quand je soupèse les écrevisses. Le poignet sectionné surplombait mon nez, mais je n’ai pas laissé l’eau gelée couler sur mon visage. Juste le temps de voir que le rouge des nerfs avait viré au vert, et enserrait le blanc sale de la moelle dans une étreinte qui durerait jusqu’à la mort, ou plutôt la pourriture.

Ce midi-là, j’ai troqué ma conserve de cassoulet pour une flammekueche surgelée, celle que je me réserve pour les dimanches. Il fallait que je fasse un peu de place dans le congélateur.

Je ne suis pas allé voir la police tout de suite. Personne n’aurait cru à mon histoire de cage à écrevisse hors saison, et surtout, ça aurait fait jaser. « Le Maurice coupe les mains maintenant, gardez les bien dans vos poches les enfants. » J’en ai assez qu’on colporte des mensonges sur moi. Ils ne me connaissent pas.

Alors, j’ai fait comme je fais toujours. J’ai attendu. Si vous attendez suffisamment longtemps, les problèmes finissent par vous oublier. Et si jamais je changeais d’avis, la main serait encore en parfait état. On ne pourrait pas me reprocher d’avoir rompu la chaîne du froid.

J’ai acheté le journal pour la première fois depuis trente ans. Pas de mention de jeune femme disparue ni de main manquante. Pourtant elle n’avait pas passé beaucoup de temps sous l’eau. Elle était trop rose pour ça. Trop dure aussi.

J’ai continué à aller aux écrevisses. Je pense que j’espérais secrètement trouver les autres morceaux, mais ils ne sont pas arrivés jusqu’à moi. Chaque matin, avant d’aller voir, je plaçais la paume glacée contre la mienne. Elle était si petite, sans défense, si frêle. Les doigts s’étaient crispés et je tentais de les ouvrir en signe de confiance, mais j’avais peur de les casser.

Je me suis mis à moins bien dormir. Je faisais des cauchemars où l’électricité était coupée parce que le barrage de la vallée sautait, et la main moisissait, fondait, recouvrait de chair en putréfaction ma cuisine. D’autres nuits, une manchote toquait à la porte à grands coups de genoux. Je me réveillais glacé, entendant la pluie tambouriner contre le toit en zinc. Ici, il ne neige pas, mais la pluie vous glace aussi sûrement. Elle finit par vous rouiller l’âme.

Je n’allais toujours pas voir la police. Chaque jour qui passait rendait mon retard plus difficile à justifier et augmentait mon attachement à la main. Je la sortais de plus en plus souvent du congélateur. Quand je regardais la télévision, je la tenais contre moi, prenant soin de la remettre au froid quand je commençais à la sentir mollir dans ma grande poigne. Je la posais sur la table quand je déjeunais. Je lui parlais, parfois.

J’ai acheté le journal tous les jours, jusqu’au moment où j’ai eu peur que le buraliste trouve ça suspect. Rien, toujours rien. C’est comme si cette femme avait disparu deux fois. Elle avait dérivé si loin des Hommes que personne ne s’était rendu compte qu’elle n’était plus là. Et celui qui lui avait fait ça ne serait jamais inquiété, puisqu’elle n’existait pas. Comme moi.
Une fois que j’ai compris ça, mon sommeil est à nouveau devenu calme. Je me sentais bien, et je pense que la main aussi. Je la laissais de plus en plus longtemps dehors. Je pouvais la regarder pendant des heures. C’est comme ça que j’ai vu apparaître les premiers signes de décomposition. Sa couleur se ternissait, sa peau perdait de son grain. J’en ai eu les larmes aux yeux.

J’ai regardé le thermomètre de mon vieux congélateur. Impossible de faire descendre la température sous moins quinze degrés. J’ai sorti le manuel, qui trainait, humide et corné, entre l’appareil et le mur : « La température idéale pour la conservation des aliments est de -21°. Toute température plus élevée entraîne un risque sanitaire ».
Mon amie avait besoin d’une nouvelle maison. Un nouveau congélateur. Je l’imaginais déjà : blanc, étincelant, immaculé, trônant au milieu de mon salon comme une œuvre d’art. Je me suis senti sourire, j’avais oublié ce que ça faisait. D’être deux.

Puis mon sourire s’est figé. J’ai regardé mes mains. Je me suis rendu compte que j’étais égoïste, horriblement égoïste. Je ne pensais qu’à moi. À mon plaisir. Ce n’est pas ça, une relation à l’autre.

Ne dit-on pas que la main gauche a besoin de la main droite ? Il y aurait de la place pour deux, dès que je rentrerais du centre commercial. Avec un grand, accueillant, congélateur.

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