Ilya plus d'après

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Dès ses première lignes, cette histoire saisit son lecteur à la gorge. De ses crocs acérés au venin puissant, le style happe et étonne

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Aujourd’hui, ce matin, j’écris. Je taquine mes limites, et cherche des réponses aux questions qui m’habitent : la naissance, la mort, la renaissance… Et d'ailleurs, par où commencer   [+]

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Dedans le jour, dehors la nuit... je ne sais plus très bien : le soleil est en moi ; dehors il est éteint. Je, c’est moi, Wassili. Depuis l’épidémie et notre nuit polaire, il ne reste plus rien des cultures et des Hommes. Rien. Dans ce noir total, je retiens contre moi ce qu’il reste de ma vie : mon pupitre, ma couverture et mon serpent. Le bois vient d’un violon, la laine des moutons de mon père, et le serpent de moi. Je l’ai apprivoisé. Et c’est l’inverse à présent : il m’apprend la musique. Au bout de son corps lisse, la partition de ses anneaux m’ouvre un pays de rêves. Dehors, le vent lacère l’étable où nous vivons désormais assis à même la paille. Les moutons morts ici ne nous réchauffent plus. Jusqu’à l’œil, nous les avons mangés.

Moi, j’écris le journal. C’est à moi que Waldeck l’a demandé. Waldeck est comme un livre : il a fait des voyages et traversé des mers au fond d’un paquebot. Grâce à lui, j’écris des histoires. Il dit qu’il faut laisser une trace, et que je suis le meilleur pour cela. Avant, j’étais une curiosité à l’école du village. Mes écrits ravissaient les trophées comme des jalousies. Après, maintenant, ce n’est pas difficile : en plus de Waldeck et de mon père, nous ne sommes plus que deux apprentis : Ilya et moi. Et dans ce noir complet, personne ne peut lire. Waldeck raconte en allant vers le puits, mon père s’occupe du bois ; Ilya préfère faire à manger. Dans son foyer, il dépose un à un les restes des maisons pour garder quelques braises éveillées. Aujourd’hui, Waldeck nous rappelle que nous sommes les derniers. Au milieu des ténèbres, il n’y a plus personne. Pourtant, il espère qu’un jour il aura un lecteur à sa disparition.

Sur mon pupitre, je pose les plumes qu’Ilya me taille avec son couteau. Ce sont les dernières des oies de Waldeck. Des chrysalides vides tombent des poutres et me servent de buvard. Dans cette obscurité, il n’y a plus de papillons qui vrombissent, même de nuit : Ilya les a mangés. Il a les yeux de mon serpent ! Ilya les attrape à mains nues. Avant de les gober, il tient ses lèvres closes et ses joues très gonflées ; je perçois au-dedans la rumeur effarée de leurs battements d’ailes, et puis soudain, un craquement de dents.

Après, jusqu’à mon agonie dans cette interminable nuit, il nous reste les rats. Je mets ma main dans le creux de mes cuisses où dort mon serpent. En glissant dans ma paume, ses écailles semblent me chuchoter des mots de testament. Plus tard, les anneaux sonores au bout de son corps lisse glacent le sang d’Ilya. Quand mon serpent part à la chasse, Ilya se fige. Il n’y a plus de frottements entre nos membres, ni de bras ni de mains qui se cognent en cherchant le foyer. Alors, nous sommes sourds comme mon serpent, et à mon tour, je vois mieux dans la pénombre. Moi seul je le connais : pas un rongeur n’échappe à son œil translucide et son corps élastique. Il quitte l’étable par l’un des interstices. Dehors, ses traces sinueuses marquent le chemin jusqu’au rebord du puits. Plus tard, mon serpent m’apporte les rats. Il en fait des paquets. Je saigne le premier pour en tirer de l’encre où je trempe ma plume, puis Ilya les dépèce avant de le manger.

Après, quand Waldeck est tombé, il n’y avait plus de rats. Waldeck ne s’est plus relevé. Nous avons attendu longtemps près de son corps couché qui ne respirait plus. Puis, dans tous ces jours de nuit et de nécessité, nous nous sommes résignés. Nous n’avions pas le choix. Rôtie dans le foyer d’Ilya, je me souviens de la chair tendre de ses oies. Maintenant, bien plus dure est celle de Waldeck.

* * *


Puis mon père à son tour. Il n’avait plus de place pour sortir du sommeil. Épuisé, il s’étendit tout seul et réunit ses mains sur son ventre aplati. Mais que sa voix me trouve enfin pour apaiser sa peine et ses douleurs gelées ! Dans cette opacité, mon prénom de sa bouche arrive à basculer : « Wassili » prononcé, c’est sa vie qui s’en va de son corps pétrifié, soufflée dans mon oreille. Près de ses lèvres encore ouvertes, Ilya mon jumeau s’approche, attend le sien, et mon père se tait. Ilya s’est estompé. Après la mort de mon père, mon serpent fait tinter ses sonnettes pour m’apporter des rêves. Pour mon père, Ilya et moi n’attendons pas longtemps. Nous n’avons plus le choix. Doucement, je prends sa couverture avant qu’Ilya n’opère.

C’est cela que j’écris dans le noir. C’est notre histoire, illisible et fiévreuse, toute en lettres de sang.

Maintenant, le soleil est en moi. Dehors, il est éteint. Depuis combien de temps ?

Je ne tiens plus debout. Je ne trouve plus le puits, même en suivant les notes de mon serpent. Ilya... nous seuls survivants. Coincé contre un pilier, je suis assis, et mon corps s’effondre jusqu’à mes doigts qui peinent à trouver le pupitre. Au biseau de la plume, l’encre a coagulé. Pour la première fois, je supplie mon Ilya en lui prenant les mains qui serrent son couteau :
— Plus tard, prends la plume à ma place, et soigne mon serpent.

* * *


— Plus tard, on verra... quand je t’aurai mangé. M’a-t-il répondu en me fermant les yeux.

Dans mon crâne, j’ai de plus en plus mal ; sur mon corps, les lèvres desséchées, la peau qui rétrécit. Dans mon ventre affamé, j’ai des flûtes qui jouent ; les notes les traversent et répondent à la queue de mon serpent qui danse. Des délires me gagnent dans ses bruits de sonnettes. Depuis mon horizon, je suis l’astre brûlant qui lève sa lumière et son chœur de violons aux joies d’un autre monde : le soleil est en moi ! Puis, dès que j’ouvre les yeux, je ressens mon Ilya : son regard de braise à son foyer rougeoie et perce mes pupilles. Après, quand s’éteint la flammèche, son couteau disparaît. La nuit me tient la main, me recouvre de cendres et me plonge en entier dans son obscurité. Il n’y a que du noir et du noir partout. Je tombe en frémissant. Au fond de ma musique, j’ai la peau qui frissonne et la peur qui murmure. Sur mon cœur, je n’entends plus de notes, mais juste un dernier souffle : Ilya qui l’apprivoise ou Ilya qui l’écorche ? Je cherche mon serpent en agitant les mains. Je baisse les paupières. Sous elles, toujours plus haut le soleil en moi, radieux.

Mais Ilya seul avec mon serpent. J’entends qu’il improvise. Ilya qui le cajole, Ilya qui le soumet, c’est ce que je perçois. Derrière, le foyer ravivé qui brûle mon pupitre. Après, Ilya qui s’approche de moi, ses yeux tout enflammés de rougeurs et de faim. Dans sa paume, la tête de mon serpent dont je sens la morsure : mon soleil s’éteint, happe mon horizon, et le noir entre en moi du bout de ses crochets. Dans mon cou le venin, Ilya qui me survit, son couteau qui commence et ses dents qui se ferment, une ultime secousse à ma tête de mort. « Ilya » prononcé, c’est ma vie qui s’en va de mon corps éventré. Mais ça ne suffit pas. Puis Ilya qui compose avec mon serpent. Mes rêves qui s’effacent près de ma cécité. Et plus d’après.
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M. Iraje · il y a
RÉabonnement et RE-vote pour cette belle REcommandation.
La vie doit REprendre en "Short" ... !

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P.E. Cayral · il y a
Merci M de votre fidélité :)

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