Ellis Island, 23 décembre 1913

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Ils notent la couleur des yeux, relèvent le poids, la taille. Ils examinent les gorges, inspectent les oreilles, vérifient l’état des dents. Ils contrôlent la mécanique des cœurs, répertorient les sexes, pointent les âges. Ils enregistrent le pays d’origine et l’adresse de destination.
Fonctionnaires scrupuleux, ils ne se laissent pas déborder par la masse. Le geste est précis, la parole rare, le temps compté. Ils étiquettent, ils alignent, ils classent, ils casent, ils listent. Ils inscrivent les données et les observations dans de grands registres. Page après page. Ligne après ligne. Colonne après colonne.
Ils savent exactement ce qu’ils doivent faire : évaluer la marchandise, estimer sa capacité à survivre en terre étrangère, mesurer son potentiel de valeur ajoutée, calculer sa faculté d’assimilation. Conscients de l’importance de la tâche, ils traquent la maladie, les signes précurseurs de la folie, les marques visibles de la perversité. Ils cherchent la brebis galeuse, le passé encombrant, l’opinion déviante. Ils jaugent, ils jugent.
Puis, de la horde grouillante, ils extraient le cas particulier, l’élément troublant, l’esprit faible, l’organe infecté. Ce corps indésirable sera réexpédié sur le Vieux Continent, par le même bateau, sans avoir dépassé la zone de triage, ce territoire mal défini entre l’enfer et le paradis.

Moutons dociles d’un immense troupeau, bêtes que l’on pèse, que l’on tâte, que l’on renifle, nous avançons lentement, parqués dans de longues files d’attente. Ballottés par la mer pendant d’interminables jours, nos corps tanguent légèrement lorsque nous marchons. Nos regards sont ceux de naufragés qu’un dieu facétieux a brutalement jetés sur les rives d’un monde inconnu. Et nous sommes déjà ivres de la liberté qu’une statue bienveillante, là-bas, nous promet.
Dans nos têtes tout chavire : peur et espoir, peine et joie, passé et avenir. Autour de nous, tout se mélange : intonations des langues, cris des enfants, murmures des prières. Tout se mêle : costumes traditionnels, habits du dimanche, chemises d’ouvriers, chapeaux, fichus, turbans. Tout s’enchevêtre : valises en cuir, malles en osier, sacs en toile. Tout se brouille : soleil d’Italie, neige de Russie, mistral de France.

De ce bout de terre où nous errons entre larmes et rires, nous apercevons la ville au loin. Dans la lumière pâle de l’hiver, des volutes de brume drapent les formes prodigieuses de géants endormis. Le voile parfois se déchire et, l’espace d’un instant, nos yeux incrédules découvrent des troncs immenses, des colonnes infinies, des têtes hautes et fières. Mais bien vite, les vapeurs rampantes colmatent la brèche. La ville redevient une ombre chinoise, un mirage.

J’ai dix-huit ans et 10 dollars en poche. Demain, je serai de l’autre côté, sur ce continent cent fois rêvé, sur cette terre mille fois promise.
Demain, je prendrai enfin racine.

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